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Chapitre VII

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Par Soah

— Nous voici arrivés !

Le village était si petit qu’aucun panneau n’avait été installé pour le signaler. Éloigné de la bordure de la forêt, il trônait au milieu d’une plaine verdoyante et était traversé par de multiples ruisseaux qui divisaient les maisons. La plupart étaient des ruines aux volets clos et aux portes fermées. Une fontaine à la bouche calcaire et aux rebords garnis de mousse faisait office de place centrale. Accrochés à des poteaux, des fanions voletaient. Depuis longtemps, ils avaient perdu leurs couleurs et s’effilochaient.

— Ce n’est pas vraiment ce à quoi je m’attendais, murmura discrètement Porcelaine à Hirondelle. Où sont passés les habitants ?

L’oiselle avait plusieurs réponses à cette question. Certaines étaient aimables et vagues ; d’autres accusatrices et acerbes. Incapable de choisir ces mots, elle se contenta de hausser les épaules. Feindre l’ignorance était probablement la meilleure option. Si elle avouait que c’était là, le résultat des Purges, il y avait de fortes chances pour que Porcelaine réclame à rejoindre une ville plus importante, où quelqu’un pourrait la reconnaître. Et ça, il en était hors de question. Bien qu’Hirondelle se savait en avance sur les rumeurs, elle ne voulait pas jouer avec le feu. Elle atteindrait Riva, quoi qu’il advienne. Pour la mission. Pour La Cage aux Miracles. Pour Pétrel et les autres oiseaux.

— Y a plus vivant, c’est vrai, admit-elle enfin pour donner le change. Mais, un peu de calme, ce n’est pas si mal. Les prix seront plus bas.

Porcelaine sembla accepter l’argument et hocha la tête, silencieuse. Et quelque part, l’oiselle se demanda si cette attitude résignée n’était pas plus déplaisante que la vindicte à laquelle, elle était habituée. Toutefois, elle n’eut pas le temps de morigéner sur la question.

— Il n’y a qu’une auberge ici, Les Trois Lits, déclara Barnabas en désignant un bâtiment tout en hauteur. La patronne est une amie. Venez de ma part et vous aurez sans doute une petite ristourne !

— Merci monsieur Barnabas, s’empressa de formuler Porcelaine, soudainement plus enjouée. Vous êtes sûr que nous ne pouvons vraiment rien faire de plus pour vous remercier ?

— Non, non, mon petit ! Ne vous en faites pas. Contentez-vous de poursuivre votre chemin et d’arriver à destination en un seul morceau. Si jamais nos routes se recroisent à Faïence, peut-être vous demanderais-je alors de m’inviter à dîner dans votre établissement préféré ! Mais cela sera tout.

La magistère se cantonna à sourire. Si son expression était radieuse, la ligne de ses épaules trahissait la tristesse qu’elle tentait de cacher. Hirondelle, quant à elle, fit un signe de la tête entendu au colporteur. Barnabas les somma de déguerpir joyeusement et installa son chariot. Le village s’anima brusquement sous les fluctuations de sa voix, portant ses réclames aux quatre vents.

— Vous voulez que nous allions voir l’auberge ? proposa Hirondelle devant la mine triste de sa compagne. Ou nous pouvons faire un tour dans les échoppes. Enfin, les rares qui sont ouvertes.

— Oui, allons-y.

— Nous allons dormir dans un vrai lit, après tout ce temps, et c’est tout ce que vous dites ? J’espérais mieux.

Pendant un bref instant, un nuage noir plomba le regard de Porcelaine, mais il se dissipa rapidement.

— Je suis simplement… fatiguée, expliqua la dévote en tournant les talons. Vous venez ?

Hirondelle avait vu des condamnés marcher avec plus d’enthousiasme. Toutefois, elle ne posa pas de questions. Les états d’âme de la voix de l’église Maïolitique ne la concernait pas. Si elle parlait, tant mieux. Sinon, tant pis. Elles n’étaient pas amies, après tout.

Malgré le manque évident de clientèle, Les Trois Lits étaient sans conteste le bâtiment le mieux entretenu du village. Ses fenêtres décorées de fleurs azur faisaient honneur à la tradition de Parian. Depuis une croisée ouverte s’échappaient des conversations tout aussi mornes que la grande place. Hirondelle traversa le pont en bois qui enjambait un bras d’eau maigrelet et menait à la porte. Elle entra sans frapper.

Comme elle s’y attendait, quelques habitués profitaient des boissons servies par le comptoir du relais. Les cuisines, dissimulées par un rideau, parfumaient la salle d’effluves épicés.

— Bonjour et bienvenue ! entonna une jeune femme en passant le nez dans la pièce. Je termine ça et j’suis à vous tout de suite. Vous pouvez vous installer où vous voulez !

Plus par politesse que par réelle inquiétude, Hirondelle se tourna vers Porcelaine qui, bien sûr, porta son choix sur une table près d’une fenêtre. Son regard se posa sur les pousses dans la jardinière, lourd d’une tristesse indicible. Faïence lui manquait, c’était évident. « Non, c’est sa vie de petite princesse qui lui manque », bougonna intérieurement l’oiselle en s’asseyant.

— À quoi vous pensez ? finit-elle par demander après quelques minutes de silence.

— Le village…

— Barnabas nous avait prévenus qu’il serait petit.

— Non, ce n’est pas ça, coupa Porcelaine, les lèvres serrées. Tout est juste… si calme ? Comme mort.

Elle bascula son regard vers la place du bourg où Barnabas faisait, certes, recette, mais face à une foule éparse. Un vendeur ambulant – qui plus est un des rares à passer – devrait avoir plus de succès. Les acheteurs et acheteuses étaient à l’image des personnes présentes à l’auberge : la cinquantaine, voire la soixantaine bien tassée ; des gens usés par le travail agricole à la peau burinée, aux mains tordues et aux dos cassés. Hirondelle allait lui délivrer ses réflexions quand la tenancière se posta juste à côté de leur table.

— De nouvelles têtes ! Voilà qui est plutôt rare.

Maintenant qu’Hirondelle pouvait l’observer de plus près, elle fut frappée par l’âge de la patronne. À la lueur des chandelles de l’arrière-salle, son visage lui avait semblé plus dur et marqué par les ans. En réalité, elle ne devait pas avoir plus qu’une petite quarantaine. Autour de sa taille, son tablier était sale et le cordon pouvait presque faire quatre tours. Sa maigreur était le symptôme d’affaires en bernes.

— Nous sommes de passage, éluda l’acrobate. Barnabas nous a dit le plus grand bien de votre table et de votre auberge.

— Quoi que vous ayez entendu, attendez-vous à moins bien, rit-elle en passant un coup de torchon sur le bois de la table. C’est un vieil ami et il n’est donc pas objectif. Mais j’essayerais de vous apporter entière satisfaction ! Savez ce que vous voulez manger ? L’heure du déjeuner est un peu dépassée, mais il me reste deux ou trois bricoles en cuisine.

Porcelaine lança un regard inquiet à Hirondelle. Depuis l’arrivée de l’aubergiste, la religieuse était étrangement calme, silencieuse. Ses lèvres bleues et bavardes, pressées l’une contre l’autre, n’auguraient rien de bon.

— Deux plats du jour avec un peu d’eau, commanda l’oiselle. Et pour ce soir…

— J’ai de la place, ne vous en faites pas, balaya-t-elle avant de se pencher pour murmurer sur le ton de la confidence : les autres clients sont là pour me faire plaisir ou par paresse de se faire à manger ! Personne reste jamais, après le dernier service. Je vous apporte de quoi manger et je vous prépare une chambre dès que je peux.

À peine Hirondelle eut-elle le temps de souffler un « merci » qu’elle était déjà partie et haranguait un vieillard sur sa consommation d’alcool, provoquant des éclats de rires auprès des tables proches.

— Qu’est-ce qui va pas ? fit l’oiselle en s’adossant à son siège. Je vous ai entendu jacasser avec le marchand pendant assez de kilomètres pour savoir que vous n’êtes pas timide. Et pourtant, vous voilà muette comme une carpe !

— Pardon, s’excusa aussitôt Porcelaine. Je me sens… observée, c’est tout.

— Observée ?

Surprise, Hirondelle commença à scruter la salle. Personne ne semblait leur prêter particulièrement attention. Ou tout du moins, rien qui l’alertait, elle. La curiosité était légitime, après tout. Deux voyageuses, dans un trou paumé, attirent forcément les regards. Et, par la fenêtre, hormis le léger bazar créé par l’échoppe de Barnabas, rien ne troublait la quiétude du village.

— Pas plus que ça, trancha-t-elle avant de s’avancer et de glisser, à voix basse : et puis, j’aurai cru que ça ne vous dérangerait pas. Vu votre… position.

Ses joues se gorgèrent d’un rouge embarrassé charmant. Hirondelle se retint tout juste de sourire. C’était si facile. Trop facile. Et cette couleur lui donnait envie de recommencer.

— Pas comme ça, répondit simplement Porcelaine.

L’oiselle aurait voulu en savoir plus, mais la patronne revint, les bras chargés de leur commande. Elle déposa sur la table une miche de pain ainsi qu’une assiette dans laquelle se trouvaient quelques morceaux de fromages et des grappes de raisins humides, fraîchement lavées. Puis, elle plaça devant les deux convives deux bols. Encore fumants, ils exhalaient un parfum aigre-doux délicieux qui creusa immédiatement le ventre d’Hirondelle. Voilà bien longtemps qu’elle n’avait pas dégusté une soupe à l’oignon. Alors, elle ne se fit pas prier et d’un coup de cuillère, craquela la couche de fromage qui recouvrait le plat. Porcelaine mangea aussi. Mais d’une manière plus timorée. Lente, même.

Tout le déjeuner se déroula dans cette ambiance curieuse, semi-mutique. Et si, dans un premier temps, Hirondelle essaya de faire la conversation, elle se heurta rapidement à un mur et finis par abandonner. Elle termina son bol et celui de Porcelaine qui, en dépit du bon sens, refusait d’avaler une bouchée de plus. Après tout, une fois de nouveau sur les routes, elles ne savaient pas quand elles pourraient déguster un bon repas chaud.

— Votre chambre est prête, indiqua l’aubergiste en débarrassant la table. Pour le règlement…

— Je suppose que vous préférez avoir la somme maintenant ?

La voltigeuse avait déjà la main à sa bourde pour sortir quelques pièces, mais la tenancière arrêta son geste.

— Je pensais plutôt à un autre type de paiement, précisa-t-elle, un peu embarrassée. Je n’ai jamais eu l’occasion de voir une marque d’aussi près, mais… Vous êtes une oiselle, n’est-ce pas ?

Soudain, un froid mordant se déversa dans l’estomac d’Hirondelle. Du coin de l’œil, elle tenta d’observer Porcelaine. Si ce mot trouvait un écho en elle. Elle ne décela rien. Mais cela ne voulait pas dire qu’il n’y avait rien.

— C’était il y a longtemps, se défendit-elle mollement. Je fais autre chose, maintenant…

— Quel dommage, soupira l’aubergiste.

— Peut-être que vous pourriez faire une exception pour ces personnes, glissa innocemment Porcelaine avant d’ajouter à voix basse : nous aurons peut-être besoin de cet argent plus tard, non ?

Hirondelle se mordit presque la langue. Elle avait raison. Le prix n’était pas si élevé, mais en vue de la maigreur de leur bourse, chaque pièce comptait. Alors, les mâchoires serrées, elle finit par dire oui. Un souffle mince et à peine audible. Honteux.

— Ne vous sentez pas obligée ! Ma demande était vraiment impolie.

— Les étoiles dans vos yeux parlent pour vous, commenta Porcelaine.

La même intensité curieuse brûlait dans les prunelles de la magistère. Bien malgré elle, cela tira un sourire en coin à Hirondelle. Pouvait-elle donc se targuer de donner des leçons sans en recevoir elle-même ? Et, elle se montrait bien taquine. Loin de cette image rigoriste qu’elle cultivait.

— Ne pensez pas que ça sera extraordinaire. Seule, je vais avoir du mal à faire tout un spectacle, souligna-t-elle en haussant un sourcil. D’autant plus que je n’ai pas de matériel…

— Je peux certainement mettre à contribution quelques affaires qui ont été mises de côté, réfléchit l’aubergiste. Rien de grandiose, mais ça sera déjà ça. Et, je peux au moins débarrasser l’ancienne scène.

— Une scène ? demanda la religieuse avant que son regard ne se porte sur des rideaux fermés. Là-bas ?

— Oui. Comme plus aucune volière ne se posait ici, j’ai fini par l’utiliser pour y ranger tout un tas de fourbi, continua leur hôte, les joues roses. Mais d’ici ce soir, je pense que je pourrais même passer un coup de lavette sur le parquet !

— Je vais vous aider, proposa Porcelaine.

Elle et la tenancière joutèrent pendant plusieurs minutes à grand renfort de politesse (« mais vous êtes mes clientes ! » ; « c’est le moins que je puisse faire si vous nous logez gratuitement » ; « je m’en voudrais que vous causez des soucis » ; « c’est nous qui sommes désolées »…) pour finalement conclure que oui, elle apporterait son aide, mais juste ce qu’il fallait. Hirondelle n’en perdit pas une miette et reconnu là, la rhétorique commune propre aux ecclésiastes et aux commerçants. Une lutte qu’elle n’aurait jamais pu gagner, elle qui manquait cruellement de talent dans l’art de la conversation. Mais, cet échange avait une saveur douce et, hélas, maintenant nostalgique : celle de la normalité.

L’oiselle s’excusa lorsque le grand ménage commença. Elle avait toujours détesté cette corvée dans sa volière, ce n’était certainement pas pour participer à cette chasse à la poussière ci, surtout avant de monter sur scène. L’étage et la chambre préparée furent un refuge idéal. Une fois la porte passée, elle poussa un soupir. Par la fenêtre, elle entendait déjà les exclamations joyeuses des habitants. « Une oiselle ! Tu te rends compte ? Ce soir, aux Trois Lits ! Mais oui ! Et non, je n’ai pas bu », haranguait une voix grave et profonde.

Malgré elle, Hirondelle accueillit la chaleur de l’impatience d’une représentation dans son ventre. Cette vie, elle ne l’avait pas choisie. Mais cela ne voulait pas dire qu’elle ne l’appréciait pas. Cependant, derrière cette braise qui couvait, il y avait la glace de la culpabilité qui prenait de plus en plus de place. Le visage de Huppe s’imposa à sa mémoire. Allait-elle bien ? Où était-elle ? Les commentaires acerbes de sa camarade lui manquaient. Et, Mésange… si douce. Son cœur se brisa lorsqu’elle effleura le souvenir de Pie, morte. Et de Pétrel. L’odeur de la poudre à canon lui remonta dans le nez. Hirondelle se détourna de son reflet dans le miroir. Elle se dégoûtait.

La porte s’ouvrit. L’oiselle serra les lèvres. Elle n’avait pas envie de parler avec qui que ce soit et surtout pas Porcelaine.

— Tout est bientôt prêt ! déclara-t-elle en s’avançant dans la chambre. De vieux costumes ont même été retrouvés. Je ne suis pas certaine qu’ils soient à votre taille, mais… quelque chose ne va pas ?

— Ce n’est rien.

— Vous êtes sûre ? Je sais que nous ne nous connaissons pas depuis longtemps, mais, recueillir les états d’âme de mes ouailles fait partie de mon rôle, en tant que grande magistère de l’église Maïolitique, fit la religieuse avant de poser une main réconfortante sur l’épaule de l’oiselle. Je suis là pour écouter et je ne juge pas.

— Vraiment ?

— Oui. Seul Maïol à ce pouvoir. Et je ne saurais le clamer.

— Et que vous dit-Il à propos des mensonges ?

Porcelaine resta silencieuse pendant un instant. Songeuse sans pour autant qu’une ombre ne file sur son visage. Finalement, elle esquissa un sourire et déclara :

— Il est vrai que lorsque j’ai reçu Ses paroles, Ses mots… Il m’a signifié que mentir était un bien vilain défaut, un péché. Cependant… Je crois que cela est bien plus compliqué. Il nous a appris qu’avoir bon cœur était le premier de tous les principes. Alors, si un mensonge est fait avec cette Grâce en tête, peut-on réellement dire que c’est une mauvaise chose ? Si vous avez menti pour protéger autrui et non pour votre profit, Il vous pardonnera comme je vous pardonne dès maintenant.

— Pourquoi ? souffla Hirondelle. Vous ne savez même pas ce que j’ai fait.

— Parce que je sais que la vérité peut être douloureuse, pénible. Et je sais le poids que peut avoir un mensonge. C’est un fardeau des plus lourd à porter. Et vous n’êtes pas la seule personne à avoir le dos plié sous pareille charge, affirma Porcelaine avec un calme sans pareil avant d’ajouter : vous êtes quelqu’un de bien, Hirondelle.

L’acrobate serra la mâchoire et ne répondit rien. Elle se contenta de baisser la tête. Dehors, le village en entier semblait s’impatienter. La rumeur gambillait sous la fenêtre et enflait.

— J’ai cru comprendre que vous appréciez les représentations des volières… Qu’aimez-vous le plus dans leurs arts ?

— Comment ?… Oh je suppose que c’est de notoriété publique, murmura-t-elle légèrement embarrassée. J’ai beaucoup d’affection pour le théâtre, mais cela vous le savez déjà. Toutefois ma préférence va au chant.

— Le chant ? répéta Hirondelle, surprise.

— Est-ce donc si stupéfiant ?

— Je m’attendais à quelque chose de plus… flamboyant.

Dans le miroir, le sourire calme de Porcelaine se troubla. Il perdit de son éclat comme s’il n’était plus qu’un masque, qu’une peau, une membrane par-dessus la sienne. Le cœur de l’oiselle se serra à l’instant où elle comprit que pendant un instant sincère, elle avait aperçu la vraie Porcelaine, la jeune femme derrière le rôle qui était sien.

— En dépit de tous mes efforts et de ceux de mes professeurs, je ne suis pas très douée pour le chant, déclara-t-elle alors, la voix teinte d’une digne tristesse. Et puis… Ma voix est Sa voix. Je ne puis donc pas en faire ce que je veux.

— C’est cruel.

— C’est un honneur.

Hirondelle releva le nez vers elle. La peine qu’elle éprouvait s’était muée en une froideur inquiétante. L’ambre de son regard était brûlant d’une colère contenue ; l’oiselle déglutit, immobile et incapable de détourner les yeux. Ce n’était pas leur premier désaccord, alors pourquoi cette remarque la mettait dans des états pareils ?

— Tout est prêt ! notifia l’aubergiste en ouvrant la porte après avoir toqué. Avez-vous encore besoin d’un peu de temps pour vous préparer ou puis-je vous annoncer ?

— J’arrive.

À peine plus fort qu’un souffle, Hirondelle réagit sans même la regarder. Ses yeux étaient rivés à ceux de Porcelaine. Elle se gorgeait de son amertume, embrassait son feu et y répondait par son silence glacé.

L’oiselle se leva lentement et quitta la chambre. La moiteur agréable de la salle comble au rez-de-chaussée la réchauffa à mesure qu’elle descendait l’escalier. Comme un souvenir lointain que l’on ne pourrait jamais chasser totalement, elle enfila une expression heureuse, joyeuse, avenante. Hirondelle convoqua sa plus belle impression de Huppe, sa manière de tenir et de sourire pour offrir le meilleur de l’artiste qu’elle était. Elle serra la main de plusieurs personnes ; l’étincelle dans leurs regards la gorgea d’une étrange fierté. À cet instant, elle n’était pas marquée, on ne lui avait pas pris sa vie : elle était une source de joie sincère.

Sur la petite scène fraîchement briquée, elle trouva un tabouret haut ainsi qu’une vielle à roue usée. Un frisson serpenta sur la peau d’Hirondelle lorsqu’elle se mit à l’accorder. Les premières notes étaient cabossées. C’était escompté. Et cela fit rire beaucoup de personnes.

— Attendez donc que je dompte cette bête, lança Hirondelle à la cantonade avec aplomb. Cet instrument n’a pas été utilisé depuis si longtemps qu’il en est presque sauvage !

Elle manqua de mimer le râle d’un animal dangereux, mais se rappela au dernier instant que l’assistance ne comptait aucun enfant auprès de qui ce petit tour aurait pu fonctionner. Un raclement de gorge masqua les ultimes fausses notes de la vielle. Puis, elle chanta. Sa voix, grave et chaude, provoqua un silence dans la salle. Les yeux clos, Hirondelle se concentrait sur son diaphragme, sur l’air qui filait hors de ses poumons pour venir frotter ses cordes vocales comme un archet sur un violon. Pas une fois, le son de sa musique failli, pareil à un navire affrontant la marée ou une volière confronte les bourrasques, elle était faite pour la scène – quoi qu’elle en pense.

La douleur de ses doigts sur les touches la força à s’arrêter de jouer après ce qui lui sembla n’être qu’un court instant. Mais, lorsque Hirondelle rouvrit les yeux, la lune était haute et ronde au travers des vitres de l’auberge. Un feu avait été allumé et les reflets orangés de l’âtre réchauffaient tout autant l’atmosphère que les bûches crépitantes. Brisant le silence, Porcelaine fut la première à applaudir. Ses joues étaient humides et son regard, curieusement fier. Le reste de l’auditoire suivit et jamais des félicitations n’avaient été aussi savoureuses.

— C’est bien dommage que vous ne restiez pas, souffla l’aubergiste alors qu’Hirondelle descendait de l’estrade. Avec une artiste de votre talent en résidence, je suis sûre que le village redeviendrait le beau hameau d’autrefois.

Hirondelle se contenta de hausser les épaules, incapable de trouver les mots pour exprimer son doute. Oui, peut-être qu’avec un passager régulier d’une volière, le petit bourg pourrait être plus attractif, mais c’était un pari. Et comme tous les paris qui peuvent rapporter gros, il n’était pas sans conséquences.

Les derniers spectateurs s’en allèrent, fredonnant les airs que l’oiselle leur avait offerts et les rideaux furent définitivement tirés pour la nuit. « Plus personne ne viendra », avait chuchoté la tenancière. Et, force était de constater que Porcelaine et elle étaient les deux seules pensionnaires. Les deux jeunes femmes gagnèrent leur chambre. Une bûche avait été mise dans l’âtre de la petite cheminée d’angle alors, il y faisait bon.

— J’ignorais que vous étiez si talentueuse, lança Porcelaine en s’installant sur le lit. Je me demande bien ce que vous me cachez d’autre.

« Toutes sortes de choses », répondit Hirondelle en silence avant d’ouvrir la bouche :

— Il n’y a que des artistes complets dans les volières. Comme on ne sait jamais dans quelle troupe on va tomber.

— Oh, je vois. Je comprends.

Des paroles vides et creuses. Des mots de circonstances, au mieux. L’art de l’église, en somme.

L’oiselle déposa sa veste sur la paterne au mur. Demain, il faudrait qu’elles partent à l’aube pour éviter de croiser trop de monde. Après ce soir, il était certain que des villageois voudraient lui parler. Et, si lors d’une conversation anodine, son otage révélait leur destination espérée, elle ne pourrait plus la berner.

— Vous ne comptez pas vous laver ? demanda l’acrobate en voyant la religieuse commencer à tirer les draps de son lit. Ça fait des jours que l’on cavale dans la campagne, dans la boue et si vous, vous ne sentez plus votre odeur, tout comme je ne sens plus la mienne, je peux vous assurer qu’on ne renifle pas la rose.

— Oh, c’est-à-dire que je ne veux pas déranger à cette heure-ci…

— Le baquet est prêt, souligna Porcelaine. Courtoisie de la patronne, j’imagine. Il y en a même un grattoir pour nos vêtements.

Elle tendit la main vers la baignoire en bois. Certes, l’eau ne semblait plus très chaude, mais quelques volutes discrètes laissaient à penser qu’elle était au moins tiède.

— Un peu d’intimité aurait été la bienvenue, argumenta la religieuse. Je n’ai pas pour habitude de faire ablution commune.

— Je ne vais pas vous manger si c’est ça qui vous fait peur. En plus, désolée de vous l’apprendre, mais vous n’êtes pas mon type.

— Votre type ?

— Laissez tomber, soupira l’oiselle avec un petit ricanement. Je peux sortir le temps que vous vous laviez. Et je m’occuperais de faire notre linge une fois que je serais propre. Avant que vous ne posiez la question : non, ça ne me dérange pas que vous soyez là pendant mon bain.

— Si cela ne vous dérange pas, dans ce cas… Je veux bien.

De la pudeur. Elle était prête à rester encroûtée dans la salissure juste parce qu’elle ne voulait pas être nue. C’était presque mignon. Silencieusement, Hirondelle la considéra avant de quitter la chambre. Depuis l’autre côté de la porte fermée, elle entendit un soupir de soulagement. Profond. Intense. Cela lui sembla curieux. Mais il fallait bien avouer que ce genre de sentiment n’avait sa place au sein d’une volière où la promiscuité était admise comme une évidence et où l’intimité était relative. Pour Hirondelle, un corps était un corps. Dans ses beautés, ses laideurs, ses particularités et rien ne pouvait être honteux.

L’oiselle descendit dans la salle commune. Toutes les chandelles avaient été mouchées et ne restait que l’âtre timide. Pour la première fois depuis très longtemps, Hirondelle était seule. Le bruit de ses pensées se fracassait contre son crâne, sans discontinuer. Jusqu’alors le voyage les avait éloignées. Mais au cœur de la nuit, dans le silence, il était impossible de les repousser. Le dos voûté, elle observa le fagot se fendre et se muer en une gerbe d’étincelles crépitantes. Dans sa mort, La Cage aux Miracles avaient été aussi belles sinon plus que ces bluettes. Hirondelle eut envie de prier. Pour Pétrel, pour Pie et pour toutes les autres oiselles disparues dans l’assaut ; pour celles qui étaient peut-être encore en vie. Et pour elle. Mais elle n’avait personne à qui s’adresser. Alors, elle offrit son recueillement au vide, à l’absence.

Au-dessus d’elle, le parquet grinça. Porcelaine devait avoir fini de se laver. À pas lent et lourd, l’oiselle remonta. Elle toqua et entra après y avoir été autorisée. Pelotonnée dans les couvertures, Porcelaine ne laissait paraître qu’un morceau de son visage. Ses lèvres bleues claquaient. Hirondelle ne fit aucun commentaire et se déshabilla. Un courant d’air frais lui caressa la peau tandis qu’elle entrait dans l’eau. Quelques bulles de savon grasses flottaient à la surface. Malgré la saleté qui troublait le bain, elle apprécia de s’y plonger. Avec attention, elle dénoua sa longue tresse et commença à se laver les cheveux. Une coquetterie qui lui mit un peu de baume au cœur.

Alors qu’elle démêlait un nœud avec ses doigts, elle attrapa le regard de Porcelaine. Celle-ci détourna aussitôt les yeux.

— Vous pouvez me regarder, hein, lança-t-elle. Je ne vous ferais pas payer. Et ça vous changera pas en pierre ou peu importe quelle sentence prévue par Maïol pour mon « impudeur ». Sinon, ça ferait longtemps que je serais plus de ce monde.

— Je ne voulais pas vous épier. C’est juste que je n’avais pas relevé que vous aviez les cheveux si longs, commenta Porcelaine à voix basse en se retournant vers le baquet. D’habitude, les gardes doivent les couper. Pour des raisons de sécurité.

La remarque, pourtant innocente, lui glaça les veines.

— Ça n’a pas été une mince affaire que de convaincre le bureau de recrutement, mentit l’oiselle en poursuivant sa toilette comme si de rien n’était. Mais, comme il se trouve que je ne les porte jamais détachés et que je rentre ma tresse dans mon col, l’officier a estimé qu’il pouvait bien me laisser ça. Les oiselles et oiseaux coupent rarement leurs cheveux.

— Pourquoi donc ?

— Malheureusement, les perruques ne durent pas assez longtemps et sont couteuses. Et, il est plus facile de donner l’illusion de cheveux plus courts que l’inverse. Puisque l’on peut nous réclamer de jouer n’importe quel rôle, une jeune femme comme un vieillard, c’est une tradition.

— Puis-je… Puis-je vous demander ce qu’il est arrivé à votre volière ?

— Qu’est-ce qui vous fait penser qu’il s’est passé quelque chose ? répliqua aussitôt Hirondelle, mordante.

— Échanger une vie d’art pour une vie de soldat me semble… étrange. Et de ce que je sais, les artistes sont certes, recrutés dans leur enfance pour être enrôlés dans une volière, mais rien ne les empêche de partir vers d’autres nids, adultes. Vous auriez pu rejoindre une troupe différente de la vôtre. Ce qui me laisse penser que… quelque chose est arrivé.

Un silence retomba. Outre le culot dont la religieuse faisait preuve, c’était son ignorance qui se démarquait. Si Porcelaine connaissait vraiment les lois et les dogmes qu’elle prêchait, elle saurait que les marqués, comme Hirondelle, ne pouvaient exercer un autre métier que celui d’artiste. Que ce n’était pas un choix. Mais peut-être mentait-elle excellemment bien. Peut-être disait-elle tout cela pour mieux survivre. L’oiselle serra les dents avant de se lever. Ses cheveux coulèrent dans son dos jusqu’à la lisière de ses hanches, trempés. Dans le clair-obscur de la nuit et des chandelles, les muscles de son ventre et de ses cuisses se dessinaient, ciselés avec perfection. Un hoquet de surprise glissa hors des lèvres de Porcelaine. Puis, il y eut un bruissement de tissus. Elle s’était tournée.

— Oui, il est arrivé quelque chose, murmura Hirondelle en fixant le ciel nocturne. Il y a eu un accident. Une explosion. Et mes amies, mes sœurs, mes partenaires, sont mortes.

— Vous m’en voyez navrée…

— Pas autant que moi.

L’acrobate quitta le baquet et attrapa la planche à lessiver. Elle frotta le linge sale comme pour nettoyer sa conscience ; ôter du dessous de ses paupières la vision de la volière éclatée, des costumes noyés dans l’océan, en vain. Seul resta le regret et une seule, une unique question : pourquoi était-elle en vie ?

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