À la grande surprise d’Hirondelle, Porcelaine était coriace. Pour une personne qui avait passé le plus clair de son temps dans un palais, choyée et protégée, elle ne se plaignait que très rarement. Ou plutôt, moins souvent que ce que l’oiselle avait imaginé. Sauf le soir, où elle donnait de la voix pour tout le reste de la journée.
— Depuis le temps que nous marchons, n’aurions-nous pas déjà dû rencontrer une auberge digne de ce nom ? commenta-t-elle avec une moue désobligeante quand Hirondelle alluma le feu. Et par Ses Grâces, dites-moi que nous n’allons pas encore manger des racines et des lanières de venaisons bouillies…
— Vous savez que la situation n’a pas changé, n’est-ce pas ? Et que vous plaindre n’y changera rien ? Nous avons dérivé vers la pointe du Jour, expliqua pour la énième fois l’artiste. Et avec la Purge, la plupart des villages sont abandonnés. Donc, navrée, « rencontrer une auberge digne de ce nom » n’est pas vraiment dans nos possibles. Mais pourquoi vous me tympanisez avec ça ? Vous le savez, non ?
« Parce que c’est votre faute », ajouta intérieurement Hirondelle avant de se pencher pour souffler sur les braises. Porcelaine garda le silence. Sans doute n’avait-elle rien à répliquer sinon avouer ses responsabilités. Ce qui, quelque part, était mieux pour elles deux.
Autour, les forêts de pins marins formaient des ombres effilées aux allures inquiétantes. Leurs silhouettes, dessinées en longs doigts, semblaient pouvoir se refermer sur leurs proies pour leur tordre le cou et les dévorer vivantes. Lointain, le souffle des embruns sifflait et balayait des nuées de sable, y compris dans les terres, garantissant un air doux, frais. Quelques animaux nocturnes filaient, trop craintifs pour s’approcher ou plus vraisemblablement trop malins pour risquer d’être capturé et finir en dîner.
— Encore cette écuelle ? protesta Porcelaine en désignant l’objet d’un geste du menton. Nous allons attraper une maladie à force de l’utiliser…
— Si Votre Altesse à une meilleure idée, je suis preneuse, répliqua aussitôt Hirondelle, acerbe. Mais je vous ferais remarquer qu’en plein bois, difficile de trouver un service complet et en argent pour vous satisfaire.
— Ne soyez pas ridicule, vous savez très bien que je me contente parfaitement de mes doigts ! Je m’inquiète de la possible rouille et des salissures passées, voilà tout.
— Et de mon côté, ne vous ai-je pas dit que cela ne craignait rien puisque j’avais récuré soigneusement cette écuelle avec du sable et de l’eau de mer ?
— Certes, mais…
— Alors le débat est clos. Et si ça ne vous plaît pas, votre Grandeur peut s’honorer d’un jeûne, trancha Hirondelle en versant un peu d’eau dans la gamelle pour la faire bouillir. Dans tous les cas, moi, je mange.
Penaude, Porcelaine s’installa tout de même de l’autre côté du feu. Ses mains osseuses virent se placer délicatement sur ses genoux tout aussi cagneux. Elle tira un peu sur sa robe fine, essayant de couvrir ses doigts. Comme le reste de son corps, ses articulations étaient décorées de fleurs bleues, les mêmes qui bardaient les balcons de Faïence. D’après les dogmes, ces marques – naturelles disait-on – étaient la preuve de sa sainteté, de sa connexion avec le divin. L’origine de Parian et du culte. Elle était celle-qui-entend-Maïol, sa voix.
Hirondelle caressa sa joue avant de se mettre à la découpe des tubercules récoltés en chemin, tout en songeant que pour une personne dans le milieu de sa vingtaine, la magistère était particulièrement frêle. Toutefois, l’oiselle doutait qu’elle ait connu la faim. Sa maigreur devait être naturelle ou le fruit d’une coquetterie sordide. Il n’y avait que ceux et celles qui étaient suffisamment riches pour manger à satiété tous les jours pour se priver à dessein par esthétisme et le lendemain, si la mode changeait, se gaver à en vomir. Le reste du peuple, lui, n’avait pas ce luxe.
Alors, l’acrobate grignota les morceaux de viande durs et sans goût, mâcha pendant de longues minutes les racines pour en faire une purée avant d’avaler et se rinça la bouche avec la soupe formée au fond de la marmite. Porcelaine l’imita, mais pas de bonne grâce. À plusieurs reprises, elle manqua de vomir. Bien malgré elle, Hirondelle la jugea avec pitié.
— J’imagine que c’est mon plat préféré et ça passe mieux, glissa-t-elle, avec un ton plus agréable. Il y a bien quelque chose que vous aimez bouffer ?
— Les intendants surveillent beaucoup mon alimentation, je ne mange pas pour le plaisir, confesse la religieuse en retour, en insistant sur le verbe « manger », le nez bas. Mais une fois, il m’a été donné de goûter une pâtisserie qui était tout bonnement délicieuse…
— Parfait ! Essayez donc avec ça.
— Je crains que tenter de me dire que cette viande bouillie est en réalité une douceur ne marchera pas, vous savez, rétorqua Porcelaine, un sourcil arqué. L’imagination à ses limites.
— Faites un effort, Votre Altesse, insista Hirondelle un peu plus acerbe, les yeux levés au ciel. Si vous me dites le nom de cette pâtisserie, peut-être que je pourrais vous en parler et, avec un peu de chance, ça fera illusion.
— Malheureusement, je ne m’en souviens pas, confessa son interlocutrice soudainement abattue.
Un silence froid s’installa où seuls les crépitements du feu et les murmures du vent s’exprimaient. Porcelaine faisait jouer ses ongles sur le bord de son écuelle. Ses lèvres bleues se plissaient dans une grimace à la douleur enfantine. Hirondelle la fixait, incapable de savoir ce qui pouvait bien la préoccuper à ce point. Ne pas se rappeler d’un nom, ce n’était rien. Insignifiant, même. Alors, pourquoi y prêter autant d’importance ?
— Décrivez-moi ce que c’était et je vous le dirais, proposa tout simplement l’oiselle. À part si c’était un truc particulièrement cher, j’ai beaucoup voyagé… du coup, je peux peut-être deviner.
— Eh bien… Je me souviens que c’était assez petit pour tenir dans ma paume, commença Porcelaine en tendant sa main devant elle. Et, c’était léger. Vraiment léger. À l’intérieur, il y avait une sorte de crème épaisse. Et sur le dessus, une coque croustillante.
— Vous vous moquez de moi ? déclara Hirondelle. Vous êtes bien sûre de vous ?
— Je suis certaine de moi, pourquoi ? Ai-je dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?
— Ce que vous décrivez là, c’est un bête chou à la crème ! On en trouve absolument partout, à Parian et même ailleurs, s’exclama l’acrobate en proie aux rires. C’est le dessert le plus commun et le plus ennuyeux du monde !
— Excusez-moi de ne pas avoir voyagé par monts et par vaux, marmonna Porcelaine en rougissant. Ni de pouvoir décider ce qui est disposé dans mon assiette.
— Non, non, le prenez pas comme ça ! Vraiment ! C’est juste que… Bah… Disons que j’imaginais que vous alliez me décrire quelque chose d’extrêmement complexe, rare et cher, quoi. Vous n’êtes pas n’importe qui.
Le menton sur ses genoux repliés contre sa poitrine, la religieuse eut un sourire énigmatique, prisonnier entre la complicité et la tristesse. Elle chassa quelques mèches de ses cheveux balayés par la brise derrière ses oreilles avant de déposer son bol devant le feu. Il était à peine entamé. Ce n’était pas la première fois qu’elle ne finissait pas son repas.
— Moi, ce que je préfère, ce sont les sorbets de Bellum, déclara Hirdondelle pour essayer d’égayer la conversation. C’est vraiment bon et frais. En plein été, il n’y a rien de meilleur. Je salive rien que d’y penser !
— Qu’est-ce que c’est ?
— De la crème refroidie dans laquelle on a mis des fruits ou des sirops pour parfumer le tout. Par contre, si on mange trop vite, ça file mal à la tête. Mais ça passe. Les gosses et les adultes en dévorent des tonnes, quand il fait chaud.
Loin d’avoir l’effet désiré, il sembla à Hirondelle que son histoire ne fit qu’accroître la nostalgie dans le regard de son interlocutrice. Alors, sans vraiment savoir pourquoi, elle déclara :
— Un jour, je vous ferais goûter.
— Vraiment ? demanda Porcelaine, les yeux pétillants. Vous savez qu’il ne faut s’engager que sur des promesses que l’on peut tenir, n’est-ce pas ?
— Je vous le promets.
Le visage de la diacre s’illumina soudainement et elle retrouva l’appétit. Elle mangea plusieurs cuillères sans rien dire.
*
Hirondelle se réveilla à l’aube. Entre les pins, la lueur du soleil filtrait et les nuances du ciel s’étalaient comme des couleurs sur une palette d’un artiste. « Un jour de plus », songea-t-elle tout en se redressant, les yeux à moitié collés par la chassie. Elle sentit alors une forme de tendre tiédeur l’entourer. Les braises mortes dans la nuit ne pouvaient pas lui avoir autant chauffé les os. Au mieux, elles donnaient une odeur de feu à ses cheveux. Roulée en boule, juste à côté, Porcelaine dormait encore. Hirdondelle remarqua qu’elle avait les bras nus. Et que ceux-ci, à l’instar de son visage, étaient tatoués. D’élégantes arabesques glissaient sur sa peau dans des teintes azurées. Des fleurs minuscules piquaient le renflement de ses coudes, de ses muscles avec des bourgeons de myosotis ou de primevère à peine éclos. Pas une parcelle de son corps ne semblait être dépourvue de ce bleu. La couleur de Parian. La couleur de l’église Maïolitique.
La voltigeuse se leva. Un châle tomba par terre. Celui de Porcelaine.
— Merci. Vous n’étiez pas obligée, vous savez, déclara Hirondelle en lui tendant son bien lorsque sa compagne de voyage commença à ouvrir les yeux. Vous avez dû avoir froid.
— Vous grelottiez, trancha l’endormie d’une voix étrangement rauque et basse. Je ne pouvais tout de même pas vous laisser ainsi. Et, vous en auriez fait de même pour moi.
« Non », songea l’oiselle mais elle s’entendit dire :
— Bien sûr.
— Espérons que la nuit prochaine sera moins fraîche ou que nous puissions trouver refuge dans un endroit plus abrité. Une grotte, peut-être ? Après tout, nous semblons longer un chemin de falaise.
— Je ne m’y risquerais pas, balaya Hirondelle d’un hochement d’épaule désinvolte. Je ne suis pas du coin et je ne connais pas les marées. Faire étape là-bas, c’est peut-être signer notre arrêt de mort.
— Et quitter les pinèdes ? N’est-ce pas envisageable ? Nous aurions plus d’abris dans une forêt de chêne, par exemple. Sans parler de la nourriture qui pourrait être plus… Moins… monotone ?
— Nous pourrions, en effet, dévier un peu et aller plus loin, pour trouver des bois plus denses…, concéda Hirdonelle, bonne joueuse, mais avec une idée en tête. Mais disons qu’à moins que vous souhaitiez tomber sur des ours en pleine scène d’amour ou une mère et ses petits, je déconseille ce genre de crochets.
— Je suis prête à prendre le risque, s’exclama alors Porcelaine en se levant d’un bond. Loin de moi l’envie de paraître ingrate, mais je pense que ce serait beaucoup plus agréable. Et puis, vous avez promis, n’est-ce pas ?
— Hein ? Quoi ?
D’un pas, elle s’avança et jamais elles n’avaient été aussi proches. Ses yeux d’une pâleur surnaturelle clouèrent subitement Hirondelle au sol. Cette femme était à la fois une agnelle et une louve. Et, il était impossible de savoir quand l’un ferait face au profit de l’autre. L’oiselle serra les dents.
— Le sorbet. Vous avez promis de m’en faire goûter, hier, continua la magistère. Alors… Vous ne pouvez pas me laisser être dévorée par de vilains ours en colère. Sinon, vous rompriez votre engagement. Et qui y-a-t-il de plus terrible que cela ?
L’artiste ne répondit rien ; incapable de répliquer quoi que ce soit. Elle se contentait de fixer son interlocutrice, d’observer ses mimiques à la fois douce et acérée comme son sourire qui semblait tout à fait innocent, mais qui, en réalité, était lourd de cette victoire. À côté, Huppe était bien plus supportable. Cette pensée envoya un coup de poing dans l’estomac d’Hirondelle qui déglutit. « La mission », se rappela-t-elle, le bruit de la coque brisée par les obus des canons dans les oreilles.