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Chapitre III

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Par Soah

— Est-ce que tout le monde est là ?! Y a quelqu’un ? Répondez !

Le hurlement d’Hirondelle, couvert par les piaillements des oiselles inaptes à quitter le nid, ne s’envola pas bien loin. Jurant dans sa gorge, l’acrobate s’esbigna avec précipitation l’étage, à moitié défroquée. L’odeur de la fumée était forte. Et, le vacarme des canons l’était plus encore.

— Hirondelle ! geignit une enfant. Hirondelle, qu’est-ce qui se passe ?

— Je ne suis pas sûre, répondit-elle en caressant les joues rondes de la petite. Est-ce que je peux compter sur toi pour mener les autres vers les canaux de sauvetage ? (l’enfant hocha la tête) Tu sais faire fonctionner les nœuds, n’est-ce pas ? (de nouveau, elle opina) Bien, alors file te cacher là-bas.

La fillette détala. Dans son regard, le poids des responsabilités avait supplanté la peur. « Bien », songea Hirondelle. Au-dessus, le pont craqua et la mécanique du navire gémit. Des cris retentirent. Un froid glacial serpenta le long de l’estomac de l’oiselle.

Sans une autre pensée, elle se mit à courir en direction des escaliers, ignorant les volutes de fumée qui commençaient à s’échapper de la coque.

Dehors, le ciel était noir. Mais ce n’était pas l’obscurité enveloppante de la nuit. C’était une nappe lugubre, mélange des émanations, de braises et de poussières. Hirondelle toussa, ses poumons en feu ; les yeux imbibés de larmes piquantes, elle appela. Un silence de mort lui parvint en écho à ses cris déchirants. Vive, Hirondelle s’élança vers le gaillard arrière. Elle espérait y trouver Pétrel derrière la barre.

La Cage perdait de l’altitude. Plusieurs nœuds arcanique avaient été défaits sous les impacts des canons. Les vents, jusqu’alors prisonnier des fils d’arcane, sifflaient et hurlaient dans un son suraigu. Dans l’air, la magie fusait. Une douleur sourde vibra dans la mâchoire d’Hirondelle, titillant les nerfs de ses dents et broyant leurs racines. Son visage était sale de résidus de poudre et de sueurs lorsqu’elle arriva. Elle cracha. Sa salive avait le goût du feu et du fer.

Une vague de soulagement la saisit lorsqu’elle aperçut enfin Pétrel. Comme Hirondelle l’avait imaginé, leur cheffe tenait le cap, ses jambes fermement ancrées dans le bois du navire.

— Pétrel ! appela l’oiselle en s’approchant. Les petites se sont planquées dans les canaux de sauvetage, prêtes à filer. Dis-moi ce que je peux faire pour aider !

— Continue le plan, Hirondelle.

— Qu’est-ce que…

— Sauve-toi avec elle, ordonna Pétrel.

Dans ses iris luisait une vérité difficile et cruelle : toutes ne s’en sortiraient pas. Elle la première. Hirondelle remarqua alors son ventre maculé de rouge. Son costume, son si joli costume, était mité par les éclats des explosions et tailladés. La gorge de l’oiselle de serra.

— Huppe, Pie, Mésange et les autres… Je peux pas…

— Pie est morte, trancha la capitaine. J’ai perdu de vue les autres. Nous savions que c’était un risque. Et nous l’avons toutes accepté et AH !

Grimaçante, elle plaqua sa main sur la plaie béante qui vomissait du sang. Impuissante, Hirondelle se figea, son geste suspendu au fil de son angoisse. Un souffle froid planta ses crocs dans ses lèvres. Ses jambes d’ordinaire si légères et prestes à voltiger étaient lourdes comme du plomb.

— Va à Bellum. Je t’y retrouverais, si c’est ce qui est prévu pour moi, continua Pétrel avec un rictus douloureux. Je compte sur toi, Hirondelle. Nous sommes peut-être acculées, mais nous n’avons pas tout perdu. Tu peux encore voler.

À contrecœur, Hirondelle accepta et fila. Les yeux humides d’une rage palpitante et bien trop vivante, elle quitta la timonerie pour gagner la cahute. Sur le chemin, elle ne rencontra personne. Pas le moindre visage familier à qui dire « viens avec moi ! ». À l’intérieur de la chambre, elle était là. Endormie sur le lit, la fumée épaisse ne semblait pas avoir dissipé les effets du sédatif. « Je pourrais la laisser crever… », songea Hirondelle avec fiel. Elle imagina cette gorge fine suffoquer, manquer d’air. Une agonie lente. Cruelle.

Trop cruelle.

— Ohé ! On se réveille ! beugla-t-elle, une fois ressaisie, en lui donnant des petits coups sur les joues au travers des voiles. Votre Grandeur, c’est pas le moment de faire la princesse sur l’oreiller là !

Un gémissement faible suivi d’un gargouillis lui répondit. Hirondelle n’insista pas plus. Elle la ceintura pour la remettre sur ses pieds puis passa son bras par-dessus son épaule. Plus titubante qu’un marin ivre ou qu’un faon incapable de rester immobile, elle était néanmoins debout.

— N’y mettez surtout pas du vôtre ! grommela Hirondelle, en franchissant la porte.

Pour gagner les canaux de sauvetage, il fallait atteindre le pont principal. La Cage aux Miracles n’était pas une volière de très grande taille, mais elle n’était pas non plus modeste. Hirondelle serra les dents. Chaque pas était une petite victoire.

Soudain, un craquement plus fort et plus retentissant que les autres résonna. Le plafond céda dans une pluie de planches et de débris. Le mât d’artimon était fracassé. Hirondelle sentie comme un étrange remous dans son estomac. La bile remonta brusquement. Le navire perdait en altitude.

— Pardon, mais pas désolée, articula-t-elle.

D’une main brute et lourde, elle dépenailla l’otage, ne lui laissant qu’une fine combinaison de soie sur le dos au lieu des multiples couches de vêtements qu’elle portait encore. Puis, sans aucune autre forme de cérémonie, Hirondelle la hissa sur son épaule. Elle était légère. Bien plus que l’oiselle l’aurait imaginé après l’avoir trimballé avec Huppe jusqu’ici, il y avait à peine quelques heures de cela. Elle n’avait pas la silhouette ni le poids d’une personne vivant dans l’opulence. Hirondelle chassa cette pensée et se mit en route.

À plusieurs reprises, elle manqua de tomber. Les assauts continus des canons ébranlaient la volière. Si chaque projectile ne frappait pas la coque, les détonations faisaient trembler tout le bâtiment. Les vibrations se répercutaient jusque dans les os d’Hirondelle. La plus petite secousse la blessait, comme des coups de crocs féroces. À bout de souffle, l’oiselle parvint à atteindre le pont.

Son dos était moite. Horriblement moite. Tout comme ses mains et son front. Dans sa bouche, sa langue sèche était gonflée.

Il ne restait plus que deux canaux. Les autres avaient été détachés. Ou pulvérisés. Hirondelle musela ses spéculations tandis qu’elle la déposait sans ménagement à l’intérieur d’une des embarcations. Elle se glissa à l’intérieur et replia la bâche de protection avant d’observer les alentours. Le fol espoir qu’une personne puisse surgir l’accompagnait. Mais personne ne vint. Au sol gisaient des membres de la troupe, mortes. Leurs corps bringuebalaient sous les souffles des assauts. Capiteuse, l’odeur de la chair brûlée mélangée à celle du bois carbonisé avait remplacé l’iode des embruns.

Soudain, un sifflement plus terrible que les autres déchira les brumes ferrugineuses. La coque du navire explosa. Dans une dilacération sourde, les provisions et toutes les affaires de La Cage chutèrent dans l’océan. Les costumes flottèrent pendant un temps. Puis, impitoyablement, ils furent avalés par la mer agitée. Ils étaient ce que la volière avait de plus précieux. Hirondelle hurla. Sa voix se fendit. Mais elle continua jusqu’à ce que sa gorge la brûle et que sa bouche se tapisse d’une aigreur douloureuse.

Une minute. Rien de plus. Une simple et bête minute avait suffi à effacer la troupe, son histoire.

La rage au ventre, Hirondelle chassa ses larmes et activa les nœuds arcaniques. « La mission pense à la mission, rien que la putain de mission », se répétait-elle. Aussitôt, la chaloupe se détacha et glissa sur un nuage chargé de débris. Barre en main, l’oiselle fit osciller le safran. Chaque à-coup était plus puissant que le précédent et, le bois, sous sa prise, semblait prêt à se rompre. La barque s’éloignait lentement. Trop lentement. Mais cela devrait être suffisant. Pour vivre. Pour voir demain. Pour la volière.

Soudain, elle gémit.

— C’est vraiment pas le moment ! gronda Hirondelle par-dessus les explosions. Désolée !

D’un coup de botte, l’acrobate la fit taire. Sa tête rencontra le plancher dur du canot ; ses doigts s’agitèrent sous le joug de spasmes avant de s’immobiliser ; sa respiration demeura régulière. Rien qu’une oiselle en formation ne pourrait surmonter. Hirondelle, comme chacune avait eu son lot de contusions et de chocs.

Un craquement sinistre dévora le tapage des projectiles et des explosions. La Cage aux Miracles se disloquait. Morceau après morceau, le navire sombrait dans une nuée d’étincelles brûlantes.

— Non ! implora Hirondelle avant de répéter : non, non, non, non !

La pénombre se perça d’un rougeoiement vif ; une déflagration déchira le ciel peint en clair-obscur. Sous les doigts de l’oiselle, la barre se brisa. Les éclats de bois se plantèrent dans sa paume. Elle cria. Déstabilisée et bringuebalée par l’écho de la détonation, Hirondelle percuta violemment le plancher tandis que le souffle chaud chassait au loin l’embarcation.

Ses yeux se fermèrent.

La noirceur de la poudre et des fumées l’enrobèrent ; l’épuisement avait gagné.

*

Hirondelle toussa. Un crachat douloureux glissa sur ses lèvres, lourd des cendres, de la suie et des poussières. Pendant un bref instant, elle se demanda si elle n’était pas déjà entre les mains des Autres pour le long voyage vers l’Après. Cependant, les picotements vifs dans ses jambes et ses bras ne sauraient la tromper. Elle était en vie. En dépit du destin. En dépit de tout.

Péniblement, elle ouvrit les yeux et avisa son point de chute. Un rivage cruellement ordinaire. Du sable gris, comme il y en avait partout sur les berges du continent ; des rochers aux teintes roses ; des algues sombres et effilées pareilles à des doigts décharnés. Éparpillés sur la lagune, les débris du canot de sauvetage laissaient peu de place à l’imagination quant au sort de la volière. Hirondelle frappa le sol, le poing serré.

— Merde, merde, merde et re-merde ! beugla-t-elle avant de se redresser et de hurler sa colère aux vagues. Putain de merde !

À quelques mètres, son regard furibond attrapa le reflet d’un vêtement bleu. Bleu comme elle. D’un pas vif, l’oiselle se dirigea dans cette direction. Étendue sur le sable, empêtrée dans ses manches, elle était là. D’abord, Hirondelle crut qu’elle était morte. Son corps maigrelet, inerte, ne semblait pas respirer. Mais, l’acrobate observa la valse discrète de son souffle. Cela ne l’enragea que plus. Comment, par les Autres, comment osait-elle être en vie quand sa volière, sa famille, n’était plus ? Cela n’avait-il pas suffi que par son existence, elle détruise l’ancien reinaume ? L’oiselle s’installa brusquement à califourchon sur elle et arma son bras pour frapper.

Mais elle toussa. Le son rauque, catarrheux, résonnait dans le creux de sa poitrine avec violence. Agités par les tressauts, les voiles qui masquaient son visage s’écartèrent juste assez pour révéler une bouche et un menton tatoué de motifs floraux en arabesque bleus. Son corps retomba mollement, épuisé. Hirondelle ravala sa fureur et se ravisa. Plantée à côté d’elle, la voltigeuse lui tapota les joues, sans douceur ni brutalité.

— Hé ! On se réveille !

Elle gémit, comme une enfant qui ne veut pas se lever à l’aube.

— Ouvrez les yeux ou je vous balance à la flotte, insista Hirondelle d’une voix dure, sèche. Je sais que vous allez bien. Je vous vois respirer.

— Je vous en prie, il est inutile de crier…

— Faut croire que si, puisque avant, vous répondiez pas.

Hirondelle se releva, observant sa cible pendant un instant avant de scruter les alentours.

— Il me semble vous reconnaître, chuchota-t-elle, toujours allongée. Votre visage et votre marque me sont familiers.

La gorge nouée, l’oiselle attendit que la magistère recolle les morceaux. Les murmures de l’océan disparurent derrière le vacarme des battements de son cœur.

— Se pourrait-il que vous soyez une soldate ? Je vous ai vue lors de la représentation de ce soir si je ne…

Elle se redressa brusquement. La poitrine de la voltigeuse se figea. Hirondelle baissa le nez, cherchant à cacher ses joues et sa marque entre les mailles de la chevelure désordonnées.

— Où sommes-nous ?

Une vague de soulagement la traversa, mais elle ne relâcha pas sa garde pour autant. Pour l’instant, elle n’avait pas rassemblé les morceaux, mais il ne fallait pas abuser de la chance.

— Demande donc à ton Dieu, il te murmure toutes les vérités du monde, non ? cracha l’artiste entre ses dents, à voix basse.

— Pardon, je ne vous ai pas entendu, reprit l’autre. Pourriez-vous répéter ?

— J’ai dit que j’en savais rien ! gronda Hirondelle d’une manière un peu trop virulente, les mains sur les hanches, avant de se radoucir : Je peux juste vous dire que nous sommes toujours en Sèvre.

— Comment le savez-vous ?

L’oiselle lui décocha un regard mauvais, s’empêchant tout juste de l’envoyer paître alors qu’une idée lui vint. Si elle était vraiment ignorante à ce point, il serait facile – tout du moins sur le papier – de la conduire auprès du commanditaire de son rapt. Sans navire, l’accès de Bellum était compromis, mais le reste des terres de Riva était envisageable. Le périple était dangereux, mais avec un peu de chance…

— Regardez autour de vous, se contenta-t-elle de répondre en haussant les épaules.

Elle contempla les alentours, ses bras maigres se resserrant sur sa silhouette. Les embruns jouaient avec les tissus de sa robe, de sa coiffe. Elle grelottait. Et, bien qu’elle essaya de le cacher, ses dents claquaient. Hirondelle songea alors qu’elle pourrait aussi bien l’abandonner sur cette plage. Plus d’elle ; plus de Faïence, plus de problèmes. Et, même si elle savait que c’était impossible, un murmure insidieux à son oreille lui faisait miroiter que tout pourrait redevenir comme avant.

— C’est-à-dire que… Je ne sors pas beaucoup du palais apostolique, avoua-t-elle, embarrassée. Les promenades quotidiennes que l’exarque m’autorise sont limitées à mon balcon et aux jardins intérieurs.

Hirondelle n’en crut pas un mot et joua la compassion à la perfection. « Une fois coupée, la tête du serpent peut encore mordre », voilà ce qu’elle avait toujours entendu à propos de l’église Maïolique. Tout ce qu’elle pouvait dire ou faire était habité par le mensonge, la manipulation. Certes, elle avait l’air perdu et fragile, mais Hirondelle n’oubliait pas que cette fille était officiellement à la tête de la cabale qui, sur les ruines de l’ancien reinaume, avait bâti Parian.

— Raccompagnez-moi, exigea-t-elle subitement.

Son attitude avait changé. De toute petite chose insécure, elle se tenait à l’aune de ceux à qui l’on ne refuse rien. Le regard étréci autant par la surprise que par la méfiance, Hirondelle ne savait pas s’il fallait qu’elle entre dans son jeu pour mieux la piéger ou bien refuser. Sa mâchoire se serra alors qu’elle pensait à Pétrel, à la volière. La mission.

— Pas si c’est demandé sur ce ton-là, répliqua Hirondelle en croisant les bras sur sa poitrine.

— Je vous demande pardon ?

Elle se recula, sur la défensive. « On a pas l’habitude d’entendre le mot “non”, à ce que je vois », constata non sans déplaisir l’oiselle.

— Je veux bien vous reconduire à Faïence, mais pas si vous me le demander comme ça, répéta l’artiste, le visage modelé par un sourire poli qui dissimulait sa jubilation. On est plus au palais et je suis pas votre chien.

— Comment osez-vous ?! s’agaça-t-elle, en approchant, un index pointé en guise de menace vers son interlocutrice. Oseriez-vous braver Ses désirs, privé le monde de Sa voix en refusant de me conduire auprès des miens ? Quelle apostate êtes-vous donc ?!

— Le genre qui tient à sa peau, votre Grâce, se défendit Hirondelle. Mais si vous ne voulez pas de mon aide…

Les mains glissées dans les poches de son pantalon, l’oiselle commença à s’éloigner dans une direction – au hasard. Dans le sable humide, ses pas semblaient légers et assurés.

« Trois, deux, un… » compta la voltigeuse.

— Attendez !

« Bingo ! », fanfaronna intérieurement l’artiste qui se retourna à peine. Elle rassembla ses jupons encore gorgés d’eau dans une inélégante brassée et trottina pour rattraper l’oiselle.

— Pourriez-vous, s’il vous plaît, me raccompagner à Faïence ?

— Est-ce que c’était si compliqué que ça ?

— N’abusez pas ! trancha-t-elle. Le ferez-vous, oui ou non ?

— Comment puis-je refuser après pareille demande ? se moqua ouvertement Hirondelle.

Tandis que l’artiste se tournait pour reprendre le chemin, sa main attrapa son veston vivement. Ses doigts enroulés sur le tissu tremblaient.

— Promettez !

Hirondelle la considéra, en silence.

— Promettez que vous me raccompagnerez à la capitale !

— C’est promis, mentit l’oiselle sans ciller. Dites-moi plutôt comment je dois vous appeler. La route va probablement être longue et je n’ai pas envie de vous donner du « votre Grâce » tout du long.

— Porcelaine, souffla-t-elle en retour après un instant suspendu. Vous pouvez m’appeler Porcelaine. Maintenant, allons-y. Passez devant, je vous prie.

— Parce que vous comptiez ouvrir la marche ?

Porcelaine ne s’abaissa pas à répondre et, ses robes toujours dans les bras, continua tout droit.

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