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OSS-6

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Par Rimeko

Vous touchez au but, vous le sentez. L’air lui-même a un goût différent ; le goût de couleurs que vous ne pouvez pas vous remémorer assez longtemps pour les oublier, d’un distant air de flûte, de la caresse d’un champ de fleurs sauvages dans la corolle desquelles vient s’échouer la fin des histoires.

Tout votre équipage se presse sur le pont, ignorant quarts de travail et quarts de repos, attirés par cette promesse en suspens comme ces sphinx aux ailes de tempête qui se massent autour des phares en pleine mer, séparés par une simple paroi de verre de l’illumination et l’incinération conjointes. L’assistant de votre ingénieure, avec ses mains marbrées de cicatrices de brûlure, visse pour elle le périscope dont la lentille se couvre aussitôt de buée. Le pauvre garçon la considère d’un air dépité, mais il n’y a rien à faire sinon attendre ; pour votre ingénieure, prisonnière de la fournaise de la salle des machines, il reste à espérer que ce qui vous guette, là-bas, sera encore un peu patient.

Au-dessus de votre tête, il n’y a plus une seule étoile. Vous tenez toujours le gouvernail, par habitude seulement, car l’Orphée file tout droit, docile comme il ne l’est jamais. Si vous étiez plus crédule, vous penseriez que l’océan s’écoule hors de son lit comme une simple rivière, qu’en face se trouve une cascade à l’échelle du monde et que vous allez basculer sans un bruit dans l’étreinte glacée du cosmos. Deux fusilières commencent à chanter dans une langue que vous ne reconnaissez pas.

La mer roule et se tord autour de la coque, un marasme de goudron en ébullition, puis de l’écume frange la crête des vagues d’une dentelle argentée. Vous la voyez, cette écume, même au-delà de la lumière de vos phares. Vous clignez des yeux pour vous assurer que vous ne rêvez pas. L’équipage maintenant se presse contre le bastingage, stupéfié par la promesse de ce monde nouveau qui se dessine droit devant – car droit devant, en une ligne distincte, l’océan laisse place au ciel.

Dans le noir, il n’y avait pas d’horizon.

Vous lâchez la barre. L’Orphée trace sa route, imperturbable, alors que les vagues clapotent sans ardeur contre la coque et que même le grondement des moteurs paraît s’être adouci. La bise marine porte une odeur d’algues, incongrue ici, si loin des fosses où pousse l’abyssine.

« Alors, c’est tout ? »

Vous acceptez la flasque offerte par votre maître-artilleur. L’eau-de-mort brûle le long de votre œsophage, se love en relents d’acide dans vos tripes, pourtant vous vous sentez un peu mieux après.

Vous saisissez aisément le sarcasme dans la question de votre officier : certes, vous n’aviez jamais navigué aussi longtemps hors des routes établies, et l’océan sans soleil aura été fidèle à lui-même tout au long du voyage, mais... vraiment, vous auriez trouvé le bord du monde ? Vous, avec votre croiseur – pas même un cuirassé ! – et votre poignée de matelots, vous auriez trouvé le soleil ?

« C’est tout », dites-vous – et dans votre voix, point de sarcasme, à peine un souffle qui craint de vaporiser ce qu’il prononce dans une étrange alchimie de l’intangible.

Si ce nouvel horizon est bien réel, et non une production de votre pauvre esprit brisé par les ténèbres – c’est tout ce dont vous avez toujours rêvé, et aussi tout ce dont vous n’aviez jamais rêvé faute d’oser. Vous avez pris la mer à la recherche d’un fragment d’étoile, tremblant déjà sous le poids de votre hubris, et vous voilà à toucher du doigt une coruscation. Quand vous portez à nouveau la flasque à vos lèvres, vous remarquez que votre main tremble.

Au fond de vous, là où gisent les espoirs fracturés par l’indifférence des tisseuses et l’appétit des flots, vous le savez bien : sur l’océan sans soleil, aucun miracle ne survient sans réclamer un sanglant échange. Seule une offrande rouge laisse une chance de, momentanément, changer ces règles qui n’ont jamais été en votre faveur. Vous avez toujours cru que votre contremaître se berçait d’illusions quant au marché qu’elle clame avoir passé. Car oui, si son œil droit valait le gauche, quelle bien piètre monnaie d’échange ! Vous pensiez que, face à un astre, dans la balance il faudrait au moins placer votre propre mort – peu importe qu’elle s’en soit allée : pour celui qui se targue d’être dans le commerce de l’impossible, rien ne devrait être insurmontable, pas même un dernier voyage où nul moteur ne pourra vous porter.

Pourtant – vous passez votre langue sur vos lèvres crevassées par le sel, ramenez une mèche grise derrière votre oreille – vous êtes en un seul morceau, ceux que vous avez perdus en route déjà promis à d’autres avidités, et le ciel, non content de s’être vidé d’étoiles, à la place se remplit de lumière et de couleurs. Vous n’auriez pas imaginé qu’il soit bleu.

Et la lumière...

Vous vous retrouvez à plisser des yeux, incapable cependant de détourner le regard. Tout autour de l’Orphée, la mer se teinte d’indigo, de cobalt et de céruléen, d’émeraude et de turquoise, et au-dessus de votre tête c’est bleu, c’est tellement bleu. Hallucinés, d’autres matelots reprennent en cœur le chant des deux fusilières, une mélopée d’avant les temps qui glisse en flammes bleues le long de leurs dents. Vous ne vous retournez pas – vos anciens espoirs n’ont plus de prise. Au diable l’Aurore, puisque vous avez trouvé le soleil !

Le couturier jure dans une langue incandescente. À votre gauche, la contremaître tombe à genoux, arrache son bandeau et gémit que ce n’était pas assez.

La lumière...

La lumière brûle.

Vous avez une pensée pour votre ingénieure – voilà peut-être un monde pour elle – puis vous hurlez à votre équipage de faire demi-tour alors que la douleur vous transperce. L’acier de l’Orphée ne fondra pas, bien sûr, et les moteurs pétaradent ; ils vous ramènent dans l’étreinte familière de la nuit, sauf que déjà le soleil a prélevé son dû. Un feu d’ivoire a embrasé vos rétines et dévoré votre monde, n’en laissant que des cendres blanches. Sans voir, comment retracer votre route jusqu’au port ?

Vous retrouvez l’océan sans soleil, mais il est déjà trop tard.

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