L’équipage, jusque là pétrifié d’horreur, s’empresse de vous obéir. La baliste pivote dans un grincement d’acier, poulies et engrenages forcent le câble vers l’arrière et le carreau, taillé dans le rostre d’un mysticète, frémit. Votre contremaître tire. Rate. Vous n’avez pas le temps de faire feu à nouveau que le kraken jaillit à la surface, livide comme le ventre d’un poisson mort, comme un squelette mis à nu. Ses yeux ne reflètent aucune étoile. Un instant, votre regard est happé dans les profondeurs de ces deux gouffres noirs–
–puis un cri résonne par-dessus le grondement des vagues. Votre lampe de proue sectionne les ombres en fractions écartelées et, dans le creux d’une d’entre elles, se débat une paire de jambes recouvertes de toile imperméable. Vient ensuite le bruit d’os qui se brisent comme un crissement de verre. Vous attrapez le bras de votre maître-artilleur, le poussez vers la baliste.
Il prend les commandes, écartant votre contremaître d’un mot de sa voix douce et rauque, et puis un second carreau transperce l’œil droit du kraken. Sang et humeur aqueuse s’écoulent alors que le globe s’effondre sur lui-même. Les monstrueuses tentacules se figent. L’angle était parfait.
Déjà, l’océan sans soleil s’apprête à engloutir ce gigantesque corps qui ne lutte plus. Son œil restant, hallali d’étoiles, flotte juste à la surface, pendant rien qu’un battement de cœur, puis il coule. Votre équipage hurle sa joie sauvage.
Après le combat et l’agitation fiévreuse qui lui a succédé, le calme se glisse sous votre peau comme une promesse qu’il devient temps de payer.
Vos nerfs encore à vif de la descente d’adrénaline, vous demandez qu’on vous remplace à la barre et descendez dans la cale, là où ne brille plus ni phare ni étoiles, rien qu’une lampe à pétrole faisant danser les ombres. À côté se trouve votre maître-artilleur, sur un hamac qui se balance doucement au gré de la houle. Son geste est parfaitement assuré quand il insère l’aiguille.
Exposées à la chaleur d’un corps, les tentacules de jellyseiche libèrent leur venin : c’est une décharge d’acide qui laisse une trace, noire et fine, indélébile. Tout le talent des artistes tatoueurs, c’est de savoir comment disposer la tentacule sous la peau avant que la chimie n’opère. Votre maître-artilleur, à force d’obstination, a acquis ce talent pour lui-même.
L’espace d’un bref instant, lorsque vous clignez des yeux, la flamme de la lampe à pétrole brûle d’un bleu invisible. Quelque chose, quelque part, tient le compte des sacrifices portant votre nom.
Puis, sa tâche achevée, votre maître-artilleur extirpe le morceau de tentacule. En silence, vous contemplez le nom qui se détache maintenant sur la peau pâle de sa jambe. Ce fut donc une chauffagiste que vous avez perdue aujourd’hui, engloutie par les flots. Elle a désormais rejoint les bancs des noyés, leurs membres bleus et bouffis se mêlant aux algues, plus rien que des yeux blancs et des sourires noirs à offrir à leurs anciens compagnons – à moins que le kraken ne l’ait entraînée avec lui vers le fond et qu’elle fasse maintenant partie du grand banquet des profondeurs. Bientôt, de ces agapes poïétiques ne restera plus qu’une nef d’os dénudés et ce crâne humain, peut-être, qui contemplera les abysses de derrière ses orbites vides. Vous hochez la tête, puis proposez à votre maître-artilleur une rasade d’eau-de-mort.
« Et lorsqu’il n’y aura plus de place ? »
La question se pose, en effet, quand les noms déjà se pressent, denses et grouillants, le long de ses membres. Un, unique, glisse le long de sa carotide. Vous n’avez jamais demandé de quelle malheureuse âme il commémorait la perte.
Votre maître-artilleur hausse les épaules et accepte l’eau-de-mort.
« Nous, nous sommes toujours là. Nous leur devons bien cela. »
Ce n’est pas une réponse. Il rabat la jambe de son pantalon, en coince l’ourlet dans sa botte, qu’il relace soigneusement. Ses mains sont encore vierges, ses paumes brûlées par la fureur des armes.
« Dans la Désolation, continue-t-il de sa voix en caresse, il est interdit de toucher au bois des épaves. Ils fabriquent leur papier avec de la peau humaine. »
C’est une réponse si vous voulez que cela le soit. Vous remontez sur le pont.
Rentrer au port – vous ne perdrez pas d’autres membres d’équipage