Si soleil il y avait encore, l’astre atteindrait ici son nadir. Dans cette baie à la frontière des routes connues, aussi loin que possible de la promesse du jour, minuit s’installe et il ne tolère guère d’intrusions. D’absence, le noir se fait présence. La lampe à la proue vacille comme le souffle d’un mourant.
Tout l’équipage est à cran. La vigie lance des avertissements avortés. Est-ce quelque chose qui remue là-bas dans la pénombre, ou la pénombre elle-même qui se tortille ?
De mile en mile s’allument de dérisoires lucioles faites d’amiante et de lentilles de verre, accrochées à de larges bouées qu’effleurent les longs doigts des vagues. Vous prenez le risque de marquer une halte près de l’une d’elles, tremblante et suppliante, pour y verser un peu de fioul. Un geste pour vous-même, qui risquez de rebrousser chemin, et pour ceux qui viendront après vous, ou peut-être une offrande aux tisseuses. Un vœu dérisoire face à l’absolu du noir. Une vieille tradition. Une prière.
Vous repartez sans un coup d’œil en arrière, au cas où quelque créature se serait hissée hors des flots, le long de la chaîne qui ancre ces misérables lampions aux profondeurs de l’océan sans soleil. Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas regarder en face.
Puis il n’y a plus rien du tout. Vous vous enfoncez dans les ténèbres.
Virer à bâbord, loin de cette baie où le noir touche au zénith