Œil-du-Matin jappa quand leur canot heurta la passerelle, fissurée par le passage du temps. Vabrinia y sauta la première, dans un cri conquérant. Faè lui fut reconnaissante de cette joie forcée, seul moyen de dissiper un brouillard de tristesse et de nostalgie. Elle accrocha le canot sur une poutre à demi-brisée, lui tendit leur chien-loup, puis se hissa à son tour. Elle demeura silencieuse. Rien n’avait changé.
La lueur orangée du ciel matinal qui irisait la mer. Le rideau des gouttelettes de pluie. L’immensité grise des vagues qui s’engouffraient dans la baie. Et, au loin les façades blanches du bord de mer d’Adlival, toujours plus belles toujours plus nombreuses. Le fracas du courant contre les falaises, le souffle du vent. L’odeur iodée de la mer. Le cri des mouettes. Un instant, Faè crut se retrouver à tenir la main de sa mère, à chercher des yeux le bateau qui ramènerait son père. Son aapa, comme elle l’appelait jadis.
Parfois, il lui arrivait de douter de ses souvenirs. De cette terre de glace où elle avait grandi à l’écart du monde. Des horreurs qu’elle avait traversé cette année-là. De cette famille perdue. Tout était si différent dans son nouveau pays. Dans la monotonie des journées à l’usine, dans la joie des sorties en ville avec Vabrinia, dans la chaleur de leur petit appartement, une image lui revenait parfois et elle la repoussait. Comme si rien de tout cela n’était arrivé. À cet instant, pourtant, le doute n’était plus permis.
Ses retrouvailles avec la terre du camp lui évoquèrent une nuée de souvenirs. Elle se souvint de son premier débarquement, de sa découverte des grands murs barbelés, entourée de policiers et de chiens. Elle croyait alors traverser un cauchemar, une histoire effrayante devenue réelle, dont son père la tirerait bientôt. Elle se souvint de chacune des fois où Jolyn l’avait emmenée contempler l’horizon. Elle se souvint d’Ezechios, de ses sourires lors des distributions. Elle se souvint de la disparition de sa mère avec Adryos, le retour de son corps ensanglanté, qu’elle avait cru mort.
— Regarde, s’exclama Vabrinia, on est parties de la plage là-bas ! Et là-haut, c’est la grotte d’Ezechios.
Elle pointait du doigt un bout de falaise dont toutes deux se souvenaient bien. Faè revit leur radeau de fortune s’élancer contre le courant, contre un destin immuable. Elle réentendit sa mère prendre le commandement des opérations, se faire boussole au milieu des doutes. Jolyn avait été une femme extraordinaire. Elle s’en voulut de ne pas l’avoir compris enfant. Faè lui en avait tellement voulu pour tout ce qui était arrivé, pour ses failles de mère. Après tout ce temps, elle savait qu’à sa place, elle n’aurait pu mieux traverser l’enfer.
Un sanglot mourut dans sa gorge alors qu’elle repensait à Jolyn. Elle aurait tellement voulu que sa mère arrive avec elles, découvre que la vie était encore possible après tout ce qu’elles avaient traversé. Elle aurait tant aimé compter sur elle pour traverser les difficultés d’une vie d’étrangère dans une ville inconnue. Éviter d’être en plus une orpheline dont on moque les origines. Sans sa sœur, elle n’y serait jamais parvenue.
Elle aurait aimé la revoir, au moins une fois, pour la remercier de lui avoir sauvé la vie. Elle aurait aimé qu’Ewannaël soit là, lui aussi, pour qu’elle puisse les tenir dans ses bras, ne serait-ce qu’un instant. Pleurer. Leur dire qu’elle les aimait. Que leur force l’avait inspirée, l’avait aidée à tenir le cap dans toutes les tempêtes. Elle regarda les nuages, en quête d’un signe, n’importe-lequel, de leur présence, mais le ciel demeurait cruellement silencieux.
— On avance ? demanda Vabrinia.
— Oui.
Faè attrapa la main tendue par sa sœur, et elles se lancèrent sur le chemin du camp désaffecté d’Astinval. Astinval. Un trop beau nom pour un tel enfer. Quelques chutes de pierre indiquaient que la route n’avait plus été empruntée depuis des mois. Un panneau brisé gisait au milieu de la voie. Tout au long de l’ascension, les deux femmes gardèrent un silence ému. Cette route vers le camp et la prison avait été un cimetière d’espoir, la coulisse d’un théâtre d’horreur. Elles ne s’arrêtèrent qu’une fois, pour boire un peu.
Au sommet, Faè fut frappée par la disparition des grillages, des barbelés et des tentes. L’ancien camp avait été envahi d’herbes folles, d’arbustes et de buissons. Déserté de toute présence humaine, refuge de nature sauvage, Astinval lui sembla beau. Elle songea que ce ne sont pas les terres qui sont inhospitalières, ce sont les gens. D’innombrables bernaches nichaient sur le plateau mousseux. Elles le quitteraient sans doute pour des zones plus tempérées l’hiver venu. Aucune prison n’empêcherait leur migration. Quel animal serait assez cruel pour en enfermer un autre pendant des mois ?
Vabrinia lâcha sa main. Elle accrocha la laisse d’Œil-du-Matin, pour qu’il n’aille pas chasser. Faè avança sur l’allée qui traversait autrefois le camp, enjamba et contourna la végétation qui s’y était développée. Son pas ralentit à chacun des endroits lui évoquant un souvenir marquant. Ezechios, Jolyn, Kalen. Leurs fantômes rôdaient autour de chacune des pierres de l’endroit, dans les restes de grillages rouillés, dans les draps de tente déchirés puis noircis par les éléments. La pluie s’arrêta, il ne demeura que la douce odeur de terre mouillée. Faè aperçut soudain un rocher mousseux à la forme de vague.
— Regarde, c’est là qu’on s’est rencontrées pour la première fois !
Un doux sourire éclaira le visage de Vabrinia. Elle posa sa main dans le dos de Faè et son regard se perdit dans les brumes du passé. Quand elle répondit, l’ardeur de sa voix n’était plus feinte :
— J’étais tellement heureuse quand t’as accepté de jouer avec moi. J’avais une autre amie avant que vous arriviez, mais les policiers l’ont expulsée. J’étais toute seule. J’étais trop contente. Vraiment.
— Tu te souviens de ton jouet voiture ?
— Bien sûr.
— Il me fascinait quand j’étais petite. Je trouvais ça magique qu’il y ait autant de détails sur un tout petit objet.
— C’est pour ça que maintenant tu passes tes journées à fabriquer des capots ?
Les falaises se firent l’écho de leurs rires. C’était étrange de s’amuser dans un tel endroit. Vabrinia reprit :
— Un jour, je t’offrirai la même en plus grande et on traversera tout le pays ensemble ! J’ai toujours rêver de t’emmener au mont Dival.
— Pour ça, faudra que tu travailles dur, ma belle ! Je te rappelle que t’as tout dépensé pour qu’on soit ici.
Vabrinia ne répondit pas sur le ton de la plaisanterie :
— C’était important.
Faè acquiesça. Leurs mains s’entrelacèrent à nouveau avant que leurs corps ne s’avancent vers un souvenir plus douloureux. En quelques pas, elles arrivèrent à l’emplacement de leur ancienne tente. La bernache qui y nichait s’envola à grands coups d’ailes. Le sol était habillé d’herbes folles et de fleurs sauvages, comme si le temps avait voulu dissimuler sous une couche végétale le drame d’autrefois. Mais c’était impossible. Faè revoyait avec netteté le drap sale qui les avait trop longtemps abritées, ses coutures déchirées par le vent, son teint décoloré. Elle sentait à nouveau les odeurs de la promiscuité forcée de corps blessés, abandonnés. Elle pouvait ressentir la surface rugueuse des draps sur sa peau, entendre les gémissements de sa mère blessée. La pression de la paume de Vabrinia se resserra. Ses doigts se tendirent.
La laisse d’Œil-du-Matin tomba. Le chien-loup aboya, pressentant peut-être l’agitation de ses maîtresses. Le corps de Vabrinia se plia doucement, jusqu’à ce qu’elle s’agenouille. Des larmes coulèrent sur ses joues comme la cire d’une bougie. C’était là qu’elle avait vu sa mère pour la dernière fois, avant que des policiers ne fassent disparaître son corps. Faè sentit ses entrailles se distordre alors qu’elle revoyait Vabrinia s’agiter contre le cadavre de Kalen en croyant le réanimer. C’était la première fois qu’elle avait vu la mort. Ses yeux d’enfant n’en avaient pas atténué la dureté.
À aucun moment, elle ne lâcha la main de son amie. Au lieu de cela, elle s’agenouilla avec elle, caressa le dos de sa main du pouce, au rythme de ses sanglots. Elle déglutit en sentant ses yeux s’humidifier. Puis elle pleura, avec sa sœur. Elle pleura leurs souffrances passées, leurs enfances volées, leurs familles perdues. Des pleurs comme les gouttes de sang d’une veille cicatrice que l’on a trop frottée. Elles en ravivent la douleur, mais ne la rouvrent pas.
Elles restèrent là longtemps, le vent dans leurs cheveux, le soleil dans leurs dos. Après les larmes, Faè s’abandonna à l’amertume. L’histoire de Kalen éveillait toujours la même colère en elle, même après toutes ces années. Rien ne pouvait justifier l’injustice d’une vie brisée par le rejet, l’abandon et la drogue. Cette femme avait tant donné pour Vabrinia, Jolyn et pour elle, petite fille inconnue. Elle l’avait nourrie, soignée, bordée, aimée. Le destin ne lui avait rien offert en retour. Si Astinval n’existait plus, dans des ailleurs inconnus, d’autres hommes et d’autres femmes se brisaient encore sur la roue du sort. Faè exécrait cette injustice.
Ce fut Vabrinia qui se leva la première. Elle essuya ses larmes et siffla Œil-du-Matin, parti renifler une souche. Elle remit sa laisse et demanda :
— Ça te dit de retourner à la grotte d’Ezechios ?
Faè acquiesça. Sa sœur avait été aussi marquée qu’elle par l’œuvre du vieil homme.
— Bien sûr.
Elles allèrent jusqu’au bois, comme pour traverser un souvenir. La progression à travers le chaos végétal fut longue, elles se griffèrent et se piquèrent, mais il aurait fallu bien plus pour les arrêter. Elles parvinrent en haut des falaises, et Faè retrouva avec joie l’escalier qui descendait à la grotte. La corde élimée était à moitié décrochée. Éclaboussées d’écume, elles marchèrent jusqu’au replat, puis entrèrent dans le repère de l’homme aux mystères. Les mêmes odeurs de fientes et d’humidité régnaient dans la grotte. Vabrinia alluma sa torche électrique.
Les couleurs de la fresque s’étaient affadies avec le passage du temps, mais le tracé de chacune des créatures demeurait net. La lumière de la torche leur fit retrouver et découvrir un millier de détails de cette œuvre fascinante. Faè se surprit à ressentir le même émerveillement qui l’avait saisie enfant, doublé d’une émotion nouvelle : la nostalgie. Elle n’aurait jamais cru ressentir un tel sentiment pour ce passé qui l’avait tant blessée, et pourtant c’est bien ce envahit son esprit à ce moment. Elle voulut être à nouveau petite, sa main dans celle de Jolyn, dans les traces d’Ezechios, ce vieux monsieur qui souriait et s’était mué en guide fascinant.
— Tu crois qu’il lui a fallu combien de temps ? demanda Vabrinia.
— Des années, c’est sûr.
— Je n’ai jamais compris pourquoi il restait dans ce camp. Tu sais, une fois il nous a dit qu’il avait choisi d’être là. J’ai jamais compris pourquoi.
— Peut-être qu’il voulait aider les gens.
Vabrinia secoua la tête, peu convaincue par cette explication :
— Il pouvait rien pour nous.
— Tu crois ? Sans lui, on serait jamais parties.
— Peut-être. Mais quand même… Rester aussi longtemps dans une prison, à cet âge, c’est de la folie.
— Je crois que c’est l’homme le plus fascinant que j’ai jamais rencontré.
Vabrinia pouffa avant de rétorquer :
— C’est parce que je suis pas un homme.
— Sans doute.
La lumière de la torche éclaira alors l’arrière de la grotte, révélant un détail que Faè n’avait pas remarqué :
— Tiens, regarde, il y a une toile !
— Ah oui, t’as raison. Il peignait souvent ici.
Elles avancèrent dans la pénombre, jusqu’à ce que Vabrinia ramasse l’œuvre abandonnée. La toile était presque achevée, seul son coin droit demeurait vierge. Elle était d’une grande simplicité. Un fond noir comme une voûte nocturne, illuminé de dizaines de points dorés comme autant d’étoiles. Il n’y avait pas de lune, mais au centre, deux yeux grand ouverts. Brillants. Cette vision émut Faè, qui se rappela la légende que son père lui racontait jadis.
— On l’emmène ? proposa Vabrinia.
— Oui. Faut la terminer.
Sa sœur l’emmena hors de la grotte, la toile sous le bras. Elles l’admirèrent à nouveau à la lueur du jour. Faè se réjouit de ce cadeau involontairement offert à travers le temps. Avec le pendentif à leurs cous, Vabrinia et elle possédaient une nouvelle marque tangible d’un passé commun. Puis elle sortit les sandwichs préparés la veille de sa besace et elles mangèrent là, trônant au-dessus des vagues, face à l’horizon.
Après être remontées, elles passèrent l’après-midi à explorer le reste de la presqu’île, à jouer avec Œil-du-Matin. Elles pique-niquèrent en haut des falaises pour assister au coucher du soleil. L’astre mourut dans un sublime linceul sanglant. Assise contre sa sœur, Faè se sentit soulagée par la fin de cette journée aussi dure que nécessaire. Elle voulut lui laisser ses désespoirs, ses regrets et ses colères, pour se tourner vers un horizon d’espérance. Quand le soleil tomba, elle demanda à Vabrinia :
— Tu veux toujours dormir ici ?
— Oui, c’est mieux de partir le matin.
— Je vais au canot.
— Non. Il fait chaud, on peut dormir à la belle étoile. Je ne veux pas monter de tente. Pas ici.
Faè acquiesça, laissa sa tête tomber contre l’épaule de Vabrinia.
— Je suis heureuse d’être ici avec toi. Je serais jamais revenue seule.
— Moi aussi. Je t’aime, ma sœur.
— Je t’aime.
Faè répéta ces mots d’amour dans un murmure chassé par la brise. Elle serra le croissant de lune accroché à sa poitrine, bercée d’une douce sensation d’apaisement, puis se blottit un peu plus contre Vabrinia. Elle le chercha.
Dans ce corps au parfum de lavande, dans cette peau à la douceur d’amande,
Dans cette indicible chaleur, dans les palpitations de ce cœur,
Dans cette épaule qui frémit, dans cette respiration chérie.
Elle le trouva.
L’amour.
Encore. Toujours. Malgré tout.
L’amour de ceux qui restent.