Un amas de rondins et de longues branches taillés à la hâte, reliés par des cordes effilochées, des ficelles, des draps et même des ceintures de cuir. Des barriques et coffres éventrés comme flotteurs. Une voile découpée dans une toile de tente, accrochée sur un mât de fortune. Des bâtons sculptés comme rames. Une planche comme gouvernail. Jolyn repensa à la tempête qu’ils avaient endurée près des côtes de Maëlval et songea que cette épave n’y résisterait jamais. Elle refusa de considérer cette possibilité plus longtemps. Ni Faè ni Vabrinia ne savaient nager.
Le crépuscule traçait sur le ciel des coulées de sang ocre, adoucies par un amas de nuages cotonneux. Le vent trouvait peu de prise en bas des falaises, mais il sifflait en pénétrant la roche. Les vagues s’écrasaient sur les pierres à quelques pas et projetaient des éclats d’écume au goût salé. Plus que jamais, le courant semblait fort, la pression des vagues invincibles. La moitié des fuyards s’étaient pourtant déjà installés sur le radeau, prêts à livrer leur destin à la mer. Jolyn leva les yeux vers la grotte qui se dressait au-dessus d’eux. Celle où Ezechios leur avait dévoilé ses merveilles. Elle fit de cette vision un bon augure, voulut y trouver du courage.
— C’est l’heure, lui dit alors Ezechios. Il faut partir.
Le vieillard était descendu avec elles jusqu’à la plage, leur avait apporté quelques affaires et salué chacun des voyageurs. C’était son tour. Son cœur se serra. Le temps des adieux était venu pour cet homme à qui elle devait de tenir debout. Elle ne sut que dire, que faire, sinon le regarder une dernière fois. Elle figea chacun des traits de son visage dans sa mémoire, se jura de ne jamais l’oublier. Elle visualisa son essence, comme les anciens du village le lui avaient jadis appris. Il était un soleil, aussi rougeoyant que celui qui éclairait le ciel à cet instant. Une fusion lumineuse de courage, d’amour et d’espoir.
Ezechios approcha et posa la main sur son épaule. Ses doigts tremblaient. Il chercha l’assentiment dans son regard, qu’elle lui offrit avec joie, et déposa un court baiser sur son front. Il murmura :
— Offre à tes filles la vie qu’elles méritent. Tu es forte. Je suis certain que vous serez heureuses.
La gorge nouée, Jolyn demanda :
— Est-ce qu’un jour tu partiras ? Est-ce qu’on se reverra ?
Le vieil homme secoua la tête tout doucement, le regard désolé.
— Ton paradis n’est pas le mien.
Il se tourna ensuite vers Faè et Vabrinia, qui se tenaient la main, dos à la mer. Vabrinia tenait son automobile au capot rouillé dans la main droite et faisait des bruitages sonores dans une noble tentative de distraire Faè. Elle s’interrompit quand Ezechios s’agenouilla à leur hauteur. Il sortit de sa tunique deux pendentifs en forme de croissant de lune. Il les accrocha à leurs cous en murmurant :
— Ils appartenaient à deux sœurs. C’est à vous qu’ils reviennent. Allez, c’est l’heure de partir. Bon voyage.
Jolyn, Faè et Vabrinia montèrent sur le seul coin du radeau encore libre, à l’arrière. Deux hommes et deux femmes restèrent sur la plage pour mettre leur embarcation à la mer. On distribua des rames à tous les passagers et l’élan fut donné. Une première secousse agita rondins et branches, puis une seconde. À chacune d’elles, le radeau glissa vers l’eau. À la troisième, la poussée fut accompagnée de coups de rame. À la quatrième, Jolyn unit ses forces au reste de l’équipage. Elle crut entendre un dernier aurevoir d’Ezechios. Puis une lutte acharnée s’engagea.
La progression vers le large fut un combat sans répit, où l’apport de chaque personne comptait. Les vagues brisaient sans cesse l’élan du radeau, menaçaient de l’écraser sur les falaises. À l’avant, un homme criait pour donner le rythme. Jolyn sentit ses muscles s’échauffer, la sueur couler sur ses joues et sa poitrine. Malgré la difficulté, elle s’engagea dans l’effort sans retenue. Elle plongea sa rame et la tira, encore et encore. Ces gestes paraissaient vains, la plage toujours aussi proche, mais elle n’abandonna pas. Elle n’abandonnerait plus jamais, elle se l’était promis.
Peu à peu, l’étau du courant se desserra. Le vent souffla enfin dans la voile et les poussa vers un horizon de mer infinie. Jolyn s’assit contre le dos d’une voisine inconnue à bout de souffle, les bras ballants. Elle offrit un regard victorieux à Faè et Vabrinia, mais ne sut pas si elles le virent. La nuit tombait. Ses deux yeux brillaient en miroir des pendentifs offerts par Ezechios. Il ne demeurait du soleil qu’une traînée rouge à l’ouest.
Avec les ténèbres, vinrent les frissons, les murmures effrayés, les doutes. En écoutant ses compagnons, Jolyn réalisa que peu avaient navigué. À leurs yeux, la mer n’était qu’une puissance étrangère et lointaine, qui avait attisé leurs rêves de liberté, mais dont ils redoutaient l’étreinte. Même pour les autres, ce radeau n’avait rien à voir avec leurs précédents navires, fiers et solides. Jolyn, elle, n’avait plus peur. L’onde était calme, le vent faible. Il fallait avancer. Elle prit la parole, avec un ton assuré qu’elle s’ignorait posséder.
— Il faut continuer à ramer !
Les visages effrayés se tournèrent vers elle, désireux d’y trouver le repère qu’ils cherchaient. Elle le leur offrit, à eux, mais surtout aux filles. Pour Faè et Vabrinia, elle voulait muer cette fuite en voyage, ce radeau en navire, cet horizon vide en futur prometteur. Alors elle continua :
— Il faut six personnes pour commencer la nuit. Que les autres dorment. Puis on se relaiera. Il faut avancer pendant que la mer est bonne. Nous avons peu de réserves, il faut arriver vite.
Il y eut des hochements de tête, des mains levées, quelques regards et paroles échangés. Six volontaires se redressèrent pour ramer à un rythme lent. Les autres se couchèrent. Jolyn se tourna vers Edenn, celui qui tenait la barre. Sa prise d’initiative avait stupéfié cet homme d’âge mûr, qui avait mené le chantier du radeau.
— Tu peux dormir, lui dit-elle. Je vais manœuvrer. Quel cap ?
— Si tu veux. Ezechios m’a dit de suivre le tracé entre l’Astre du Pêcheur et la première lune.
Jolyn embrassa les filles, puis enjamba deux dormeurs pour s’installer à l’arrière du radeau. Le gouvernail était lourd, peu maniable et lent à opérer, mais il fonctionnait. Elle n’avait qu’à le tenir et à lui insuffler de légères secousses si l’embarcation déviait de son cap. Les murmures se tarirent, remplacés par la respiration des rameurs, les ronflements des dormeurs et le souffle d’un vent grandissant. Faè et Vabrinia s’endormirent. La terre d’où ils venaient disparut pour de bon.
Cette nuit-là, Jolyn se souvint combien elle aimait naviguer. Les vibrations du gouvernail, le glissement silencieux du radeau sur l’eau, le vent chargé d’embruns sur son visage, l’odeur du bois mouillé. Ces sensations lui avaient manqué. Elles lui rappelèrent chacun de ses voyages passés. Le tour du lac en barque avec sa mère. Sa première pêche avec son amie Alwig. Toutes celles avec Ewannaël. Cette fois où il l’avait emmenée contempler les glaciers illuminés d’étoiles.
Le temps lui parut suspendu, son monde apaisé. Après avoir été trop longtemps enfermée, elle ressentait une impression de liberté totale. Tout était possible sur le chemin des étoiles, au-delà des vagues. Jolyn aurait voulu que ceux qu’elle aimait soient à ses côtés en cet instant. Le père qu’elle n’avait jamais connu. La mère qu’elle avait quittée. Le mari et l’amie qu’elle avait perdus. Elle aurait voulu pouvoir parler avec eux ou admirer en silence les merveilles d’un monde infini. Pourtant, elle ne s’en attristait pas. Elle voulait croire que chacun de leurs esprits l’accompagnaient dans ce voyage, que leurs étoiles la guidaient. Que c’était eux qui soufflaient sur son visage et dans ses cheveux.
L’aube la surprit rêveuse. Une lumière rosée éclipsa le manteau doré des lunes. De nouveaux rameurs relayèrent un à un leurs camarades épuisés. Des conversations se mêlèrent à l’envol des embruns. Edenn se réveilla, la salua d’un hochement de tête et prit le gouvernail sans dire un mot. Jolyn alla uriner dans la mer, puis, poussée par la chaleur solaire, y trempa ses jambes. Elle les frotta pour en retirer la crasse accumulée dans le camp. Puis elle se lava le visage, les bras, les cheveux. Pour la première fois depuis trop longtemps, ses doigts caressèrent une peau propre et lisse. Elle se délecta de sa propre douceur.
Vabrinia se leva la première, son automobile serrée contre elle. Elle se blottit entre les bras de Jolyn et laissa son regard se perdre dans la contemplation de l’aurore. Jolyn la caressa à mesure que disparaissaient ses dernières réticences à aimer cet enfant comme sa propre fille. Elle le devait à Kalen. Son esprit ne pouvait s’empêcher d’imaginer l’esprit d’Astaè réincarné dans le corps de cette fille qui devait être née peu après sa mort. Revenu pour rendre du sens à ce qui n’en avait pas.
Quand Faè les rejoignit, elle demanda une nouvelle histoire. Jolyn s’exécuta dans un murmure, car elle ne voulait être entendue que des filles. Elle ne haussa la voix qu’aux moments charnières du récit, avec la même voix grave que prenait Ewannaël jadis. Les yeux de Faè et Vabrinia brillèrent, leurs mains se joignirent et leurs lèvres s’entrouvrirent. Ses réactions nourrirent Jolyn, qui trouva l’inspiration de poursuivre son récit, encore et encore, d’explorer de nouveaux univers.
En racontant, elle se sentit mère, elle se sentit vivante. Ce récit imparfait était, elle le savait, un moment précieux. Une parenthèse d’imaginaire pour deux enfants prisonnières d’un réel angoissant. Un moyen de s’échapper, de se libérer. Quand elle eut terminé, Jolyn s’aperçut que Faè frissonnait. Ses dents claquaient comme lors de ses fièvres quelques mois plus tôt. Elle enleva son manteau pour en couvrir ses épaules, serra à nouveau ses protégées contre elle, puis s’allongea.
Jolyn s’assoupit. Cette inconscience, ce repos qui l’avait fui tant de fois fut un cadeau. Elle navigua entre confusion, rêves et cauchemars. Elle vit des glaciers, des champs de tulipes, mais aussi des meutes de chiens, des yeux menaçants. Elle entendit des voix aimées, d’autres haïes. Elle sentit la douceur des lèvres d’Ezechios contre son front, sa répugnance pour celles d’Adryos. Alors qu’elle voulait remplacer son visage par celui d’Ewannaël, un son puissant résonna. Une corne de brume.
Arrachée au sommeil, Jolyn ouvrit les yeux. Un géant de bois de fer et d’acier avait envahi la ligne d’horizon. Un paquebot. Sa coque faisait la taille de dix maisons et son ombre gigantesque planait déjà sur eux. Stupéfaction. Horreur. Les passagers hurlaient et gesticulaient. Un homme nageait déjà. Edenn tirait le gouvernail, le visage rougi, les veines de ses tempes prêtes à éclater. Son effort pathétique n’était mué que par le désespoir.
Tout alla très vite. Jolyn attrapa Faè et Vabrinia et fit écran de son dos, autant pour leur cacher que pour les en protéger. Elle se détourna du monstre qui s’apprêtait à les écraser, serra ses protégées de toutes ses forces contre son cœur. Elle ferma les yeux et cessa de respirer.
Il n’y eut ni choc ni cri. Seulement une immense vague qui les jeta loin de la course du paquebot. Elle renversa leur navire, brisa leur mât, tandis que les sirènes du navire résonnaient. Jamais Jolyn ne lâcha Faè et Vabrinia. Elle vola avec elles, plongea avec elles dans et sous les vagues. Elle eut la vague sensation d’un objet qui lui transperçait les côtes, puis d’une chute. Elle s’enfonça quelques secondes vers les abysses, dans un silence apaisant. Ses yeux s’ouvrirent sur un spectacle envoûtant. L’eau bleue, les ténèbres des profondeurs, les ombres des poissons. Que la mer était belle !
Un bref instant, elle confondit passé et présent. Elle se sentit à nouveau jeune fille téméraire, à courir derrière le boomerang de sa mère en ignorant les dangers de la glace. La même sensation de chute brutale suivie du calme réconfortant des eaux, la même stupéfaction de découvrir un autre univers, seulement séparé du sien par une paroi de glace. À l’époque, sa mère lui avait tiré le bras, l’avait forcée à retrouver la réalité. Cette fois, personne ne viendrait. Ses protégées devaient vivre.
À grands coups de jambes, Jolyn remonta vers la surface. À l’air libre, elle reprit une longue inspiration, puis replongea sous l’assaut des vagues. Lors de sa deuxième remontée, elle était déjà à bout de forces. Une douleur lui perçait le ventre. Elle tourna la tête en tous sens alors que la panique montait. Si elle ne trouvait rien à quoi se raccrocher, elle n’aurait pas la force de sauver les filles de la noyade. À la troisième remontée, elle le vit. Le mât, arraché, qui dérivait à quelques mètres d’eux. Elle lâcha Faè et Vabrinia, rassembla ses dernières forces dans un effort furieux dans sa direction, parvint enfin à l’attraper. Ce ne fut qu’alors qu’elle réalisa qu’un morceau de bois s’était planté dans son ventre. Quelques volutes de sang coloraient l’eau environnante. Elle détourna le regard : il fallait sauver ses protégées.
Le courant les éloignait, inanimées. Jolyn lutta de longues minutes avant de pouvoir les arracher à l’eau et les accrocher à ce vestige de leur radeau. L’équilibre du mât était trop fragile et elle ne put s’y accrocher avec elles. Le morceau de bois menaçait de couler si l’on y ajoutait le moindre poids. Jolyn se contenta de le tenir d’une main en prenant de grandes respirations pour recouvrer ses forces. Elle entendit Faè et Vabrinia tousser. Elles vivaient.
Elle ne put s’en réjouir longtemps. Chaque vague était un danger, une menace. Jolyn avala de nombreuses gorgées d’eau, batailla contre la mer pour maintenir le mât à flot. Elle épuisa peu à peu des forces qu’elle ignorait avoir. La douleur envahit son corps en même temps que le désespoir. Comment avait-elle pu espérer se libérer une fois encore, après toutes ces désillusions ? Pourquoi se battait-elle encore contre un destin cruel ? N’aurait-il pas mieux valu abandonner Faè et Vabrinia à la mort ? Abandonner son corps meurtri pour retrouver les esprits chéris ?
Un élan de protection primaire la poussait pourtant à continuer. Elle n’était guidée que par une idée : maintenir les visages hors de l’eau. Le sien, les autres. Jolyn ferma plusieurs fois les yeux, espérant que cela réduirait l’attente, mais même ainsi, les secondes lui paraissaient interminables. Jamais le temps ne lui avait paru un si cruel adversaire. La pénible irrigation de ses poumons en oxygène était la seule douceur de ce naufrage. Elle tenta de s’y consacrer entièrement, de ne penser à rien d’autre, mais chaque vague l’en distrayait.
L’eau salée manqua de l’étouffer à plusieurs reprises. Elle eut mal à la tête, au ventre, aux bras, aux mollets. Il lui sembla que son corps tout entier se raidissait pour s’économiser tout en maintenant les filles à flot. Elle n’était plus qu’un pantin du destin, condamné à se noyer au milieu d’une mer immense. Elle repensa à la tempête qui avait failli les emporter avant leur arrivée à Maëlval, se demanda s’il n’aurait pas mieux valu que tout s’y arrête. Ils étaient une famille unie, libre. Ils auraient emporté leurs espoirs dans la mort au lieu de voir la vie les briser un à un.
Elle repensa à sa mère, qui lui enseignait les histoires des esprits. Elle lui disait que la mort était l’un des plus anciens et des plus beaux. Un des rares esprits à se montrer aux hommes et femmes, une seule fois pour chacun d’entre eux. Le jour où il les appelait à le rejoindre. Elle leur décrivait le cortège formé des proches du défunt, qui dansaient de joie, heureux d’accueillir une nouvelle âme parmi eux, là-haut. Des larmes se formaient dans sa voix lorsqu’elle énumérait les célébrations qui agitaient les nuits suivantes. Enfant, elle ne comprenait pas qu’une histoire si joyeuse la rende triste.
Jolyn se demanda si cette légende était vraie, si les disparus l’attendaient dans un ailleurs inaccessible aux vivants. Ce serait si beau de pouvoir les rejoindre, avec Faè, Vabrinia. Ils resteraient ensemble aussi longtemps que leurs esprits le leur permettaient. Ce serait fantastique. Elle craignit qu’il s’agisse d’une nouvelle illusion, comme les rêves partagés avec Kalen. Une belle histoire inventée par des vivants terrifiés, une belle histoire pour se donner du courage avant d’affronter ce qui dépasse les mots. Sa mort pouvait aussi être une histoire triste, une continuation de souffrances comme l’avait été sa vie.
À bout de forces, Jolyn ne sentait même plus l’eau qui l’enveloppait, les vagues qui l’assaillaient. Elle, la fille des neiges, l’aventurière, l’amoureuse des mers ne ressentait plus qu’une froide indifférence quant à ce qui l’entourait. Elle toussait désormais plus qu’elle ne respirait, sa gorge noyée d’eau de mer. Ses paupières étaient lourdes. Fatigué de lutter, son corps aspirait à la paix. Même si cette paix devait être autre chose que du sommeil. Son esprit voulait encore, mais il était trop seul.
La tension de ses muscles se relâcha et elle sentit ses mains glisser contre le bois. Son cou plongea, puis son menton et ses joues. Elle coulait. Une vague manqua de renverser l’embarcation de fortune et le corps de Faè glissa vers les eaux. Ce dénouement intolérable redonna à Jolyn la force d’un énième mouvement de bras. Elle rattrapa sa fille pour réinstaller son visage à l’air libre. Ses yeux se remplirent de larmes alors qu’elle comprenait qu’elle ne pourrait indéfiniment repousser cette issue. Sa mort importait peu. Jolyn avait perdu conscience d’elle-même, n’existait que pour protéger celles qu’elle aimait.
Puis il y eut un bruit de sirène. Dans la confusion de ses sens perdus, Jolyn réalisa seulement qu’une ombre lui enlevait à nouveau le soleil. Ce ne pouvait être qu’un bateau. Elle hurla. Elle n’avait plus de force, plus d’espoir, seulement une voix. Un appel au secours, un appel à la vie. Des voix humaines lui répondirent, puis des bras se posèrent sur elle. On l’arracha aux eaux, la tracta d’une corde de chanvre dont le frottement lui brûla la peau. Elle se retrouva allongée sur un sol de métal dur, sentit son sang couler sur sa peau. Des mains la pressèrent, des voix l’entourèrent. Elle cracha de l’eau, vomit. Plusieurs fois. Ses paupières s’ouvrirent.
Une lumière dorée lui brûla les yeux. Jolyn entendit sa respiration pénible, sifflante. Elle voulut se redresser, mais son corps n’était plus qu’une masse inanimée, étrangère. Une épave tirée du naufrage. Elle parvint seulement à tourner la tête. Elle vit un pont gigantesque, avec des dizaines de silhouettes inconnues. Elle vit les corps de Faè et Vabrinia entourés de sauveteurs. Elle leur avait gardé la bouche hors de l’eau pendant le temps qu’elles avaient passé à la dérive. Jolyn sut qu’elles vivraient, que tout cela n’avait pas été vain.
La douleur à son côté s’engourdit, sa vision se troubla, les voix devinrent bourdonnement. Elle ressentit une grande paix.
Son voyage était terminé.