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Chapitre 15 : Rêver Plus Fort

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Par &douard

Il était là.

Son cœur se remplit d’allégresse quand elle vit sa silhouette sur la plage. Il courait vers elle sans bagages, les cheveux dans le vent. Son bateau avait dû échouer plus loin sur la presqu’île, peut-être errait-il sur le sable depuis de longues heures. Cependant, rien n’avait d’importance. Jolyn voyait enfin le jour qu’elle avait tant attendu advenir. Faè retrouvait son père et elle retrouvait l’être le plus cher de sa vie.

Ewannaël était là.

Les longs mois de séparation n’avaient rien changé. Il était toujours aussi fort, toujours aussi beau. Elle brûlait de se jeter dans ses bras, de caresser ses mèches noires. Elle courut pour contourner la falaise, sauta de rocher en rocher jusqu’à la plage comme s’il s’était agi de simples marches d’escalier. Jolyn se sentit voler jusqu’à son âme-liée, attirée par une attraction invisible. Son cœur battit comme il n’avait jamais battu quand le regard d’Ewannaël croisa le sien. Il souriait et son sourire brillait plus que le soleil.

Il était là, devant lui.

Leurs corps se trouvèrent, sans un mot. Jolyn se sentit bien. Parfaitement bien. Comme si sa vie entière n’avait fait que concourir à ce moment. Elle se délecta de la chaleur du cou d’Ewannaël contre son front, du contact de son torse contre sa poitrine, de la caresse de ses mains sur sa taille et de son parfum. Toutes ses sensations étaient démultipliées, si puissantes qu’elles en semblaient irréelles.

Ils s’allongèrent, ensemble.

Le sable devint un doux matelas, le soleil du soir un drap chaud. Comme après une longue journée de marche dans la glace, Jolyn laissa ses muscles se relâcher, ses paupières retomber, se contentant de caresser celui qu’elle aimait. Et lui la caressait en retour, avec une douceur qui lui donnait envie de pleurer. Elle regretta d’avoir haï le destin, qui venait de lui offrir un don inestimable. Elle était la plus heureuse des femmes et se dit qu’elle ne serait plus jamais triste. Avec Ewannaël, tout allait changer.

Les yeux de Jolyn se fermèrent pour de bon lorsque son âme-liée se logea contre son épaule. Elle crut qu’ils s’étaient retrouvés dans leur maison, dans leur chambre, comme si leur voyage n’était qu’un mauvais rêve. Elle crut entendre les mouvements de Faè en quête de sommeil. Elle se promit au matin d’aller voir sa fille pour l’emmener marcher dans la neige. L’instant suivant, le chant des vagues lui donna l’impression de dormir dans un voilier, en pleine saison de pêche. Puis elle ouvrit les yeux et contempla les étoiles.

L’astre du Pêcheur, guide des navigateurs, resplendissait au milieu du ciel. Les deux lunes l’entouraient, avec de fins croissants en forme de sourires. Jolyn se dit que les aurores boréales ne tarderaient guère à illuminer le ciel nocturne. Ses retrouvailles avec Ewannaël méritaient ce spectacle. Elles ne vinrent pas, mais le vent chassa les nuages et les étoiles brillèrent de mille feux. Elle ne pouvait même plus reconnaître l’astre du Pêcheur tant il y avait de lumière. Au même instant, les lunes lui apparurent entières, couvertes de halos éblouissants, comme si elles s’étaient muées en soleil. Elle y vit un miroir du miracle qui venait de se produire.

Ewannaël se redressa pour lui caresser le menton. Elle posa sa main droite derrière sa nuque et leurs lèvres se joignirent. Jolyn frissonna en sentant sa langue jouer avec la sienne. Elle redécouvrit avec jubilation la sensation des vêtements qui tombent, des respirations qui s’accélèrent, des yeux qui se cherchent et des corps qui s’unissent.

Quand leurs êtres et leurs âmes ne firent qu’un, Jolyn ferma les yeux, reconnaissante au monde de lui avoir offert sa plus belle merveille. Toutes les douleurs disparurent, toute conscience du passé s’évapora. Ce fut une parenthèse enchantée, hors du temps.

Cette nuit fut un rêve. Le plus beau des rêves. Le plus doux des rêves. Jolyn aurait voulu que sa vie s’arrête là.

Malheureusement, à la fin d’un rêve, il faut se réveiller.

*

Le claquement d’un drap de tente.

La douleur aux tempes, aux mollets.

La brume dans son esprit.

Jolyn grimaça. Dans la confusion, une partie d’elle pressentait un retour à la réalité s’annonçait brutal et tentait de le retarder. Elle voulut caresser Ewannaël, mais à sa droite, sa main ne trouva qu’une couverture vide. Elle ouvrit les yeux, crut se déchirer les paupières. La lumière brûlait. Son âme-liée avait disparu. Pourtant, il était là l’instant d’avant. Elle en était certaine. Son absence l’horrifiait. Elle essaya de se lever pour le retrouver, mais ses muscles engourdis ne lui répondaient qu’à demi. Elle ne put que redresser la nuque.

Kalen était allongée sur le côté, les pupilles dilatées, un sourire aux lèvres. Jolyn ne l’avait jamais vue si rayonnante. Elle ne put s’en réjouir. Ce bonheur sonnait faux. Il était la distraction éphémère d’un quotidien morose. Il émanait du tube de papier au bout noirci coincé sous son index. L’objet dégageait une odeur envoûtante, que Jolyn reconnut aussitôt. C’était celle d’Ewannaël dans son rêve.

Elle revit Kalen craquer une allumette, lui faire goûter les vapeurs magiques. Elle se souvint de son corps qui frissonnait avant de se détendre doucement. De la béatitude qui l’avait traversée, comme un voile d’oubli. Mais, alors que la mémoire lui revenait, elle regretta de ne pas l’avoir définitivement perdue. Le voile déchiré ouvrait désormais sur un gouffre abyssal. Goûter au beau pour se rappeler l’atroce. L’absence d’Ewannaël la frappa de plein fouet.

Les mots de son amie lui revinrent. Revoir les morts. Était-ce qui venait d’arriver ? Pour la première fois, Jolyn envisagea que son âme-liée ait pu quitter le monde physique. Qu’il ait pu rejoindre Astaè. Un froid glacial s’insinua en elle à cette idée. Si c’était vrai, son monde achevait de perdre ses dernières couleurs. Elle sentit les larmes poindre aux creux de ses paupières en envisageant une vie sans celui qu’elle avait tant aimé. Elle voulut se raisonner : rien ne le lui assurait. Il était peut-être en route, à quelques semaines de la retrouver. Cet espoir semblait si fade désormais. Illusoire, pas plus tangible que la vision qu’elle avait traversée.

Une première larme coula le long de sa joue, si petite qu’elle ne la sentit même pas. Puis une autre. Jolyn tapota sa peau, comme pour en chasser un insecte. Puis un sanglot agita son corps d’un soubresaut. Elle ne pouvait rien sinon accepter sa douleur. Ses pleurs se rapprochèrent de plus en plus, comme une toux incontrôlable. Sa tête chut entre ses mains et elle sentit le sang battre à ses tempes. Sa respiration s’affola, chaque nouvelle inspiration s’accompagna d’un gémissement, tandis que s’écoulait un flot ininterrompu de tristesse.

Quand elle était enfant, sa mère lui avait appris que pleurer soulage, mais à ce moment, Jolyn aurait pu déverser toute l’eau de son corps en vain. Il n’avait qu’un être dans tout l’univers capable de le soulager. S’il vivait encore. Et même s’il vivait, même s’ils se retrouvaient, leur couple ne serait plus jamais le même. Les souffrances du voyage, de la séparation, les blessures physiques et morales et l’écoulement du temps se dresseraient toujours entre eux.

Quand les larmes se tarirent, ne demeura que l’absolue détresse. Jolyn glissa en position allongée, les bras écartés, comme assommée. Ses muscles atrophiés, ses articulations douloureuses, son souffle court et tout son esprit tentèrent de replonger dans ce rêve magnifique. De revoir Ewannaël. Elle se serait arraché les doigts pour sentir son odeur, pour entendre son souffle ou pour entendre sa voix.

— Jolyn !

La voix qui criait son nom fut comme une échelle lancée à une naufragée. Une fois de plus, Ezechios la tenait. Auréolée du soleil du début d’après-midi, son ombre semblait démesurée. Elle écrasait tout l’intérieur de la tente, les corps de Jolyn et Kalen. Ses yeux s’écarquillèrent alors qu’il découvrait leurs états lamentables. Il garda ses mains en arrière, comme pour ralentir l’arrivée des enfants, leur cacher la misère de leurs mères. Trop tard, Vabrinia et Faè entraient déjà. Jolyn ne parvint pas à se redresser pour cacher sa faiblesse. Cela faisait des semaines que la honte ne suffisait plus à l’animer.  

— Aama !

Le cri de Faè avait sonné comme un appel désespéré, lancé à une victime déjà engloutie par les flots. Dans ses yeux, Jolyn vit de la rancœur, du dégoût et l’écho de sa propre tristesse. Elle voulut lui parler, mais ne sut que lui dire. Seul un gémissement pathétique traversa ses lèvres. C’en fut trop pour Faè, qui tourna les talons et disparut au dehors. Vabrinia s’assit au chevet de sa mère, lui parla, secoua ses épaules, avec sollicitude puis peur. Kalen émergea à grand peine, accueillit sa fille dans ses bras le regard éteint, comme si elle ne la reconnaissait pas. Jolyn la vit comme Faè avait dû la voir et s’en voulut un peu plus encore.

Ezechios demeura immobile, spectateur impuissant de cette scène surréaliste. Il attendit le regard éteint que Kalen se redresse, puis il appela Faè pour qu’elle revienne. La petite obéit, la tête basse. Jolyn ne pouvait deviner ce qu’elle ressentait. Quand toutes les quatre se trouvèrent dans la tente, Ezechios annonça soudain :

Plusieurs réfugiés préparent une évasion du camp.

Un silence absolu accueillit cette phrase. Il reprit :

En bas des falaises, de la grotte que je vous ai montrée, il y a une plage. Ils s’y rassemblent chaque nuit pour y construire un radeau avec des éléments de fortune. Cela fait deux semaines qu’ils y travaillent. Le courant est fort autour de la presqu’île, mais avec une vingtaine de rameurs, il est possible de traverser. C’est dangereux, il y a des récifs, des paquebots et des vents contraires. Mais c’est le seul moyen de fuir d’ici. Il y a plusieurs jours de navigation, car il faut longer la côte bien au-delà d’Adlival. Là-bas, il y a des murs, des policiers et leurs chiens. Plus loin, il y a d’autres villes. Elles ont de grandes usines textiles qui emploient des milliers de personnes. On vous y acceptera. La vie y est dure, mais elle y est possible. Kalen, tu peux venir à l’orée du bois ce soir, en prenant garde à n’être vue de personne. Prends tout ce qui peut servir au radeau. Il faut avancer vite, à chaque jour qui passe, le secret risque un peu plus d’être éventé. Ils veulent partir dans cinq jours.

Cinq jours. Jolyn se demanda si elle était vraiment revenue de son rêve. Ezechios était en train de leur offrir ce à quoi elle avait cessé d’espérer. Une terre à l’horizon dans un océan de marasme, un rai de lumière dans un tunnel. Elle aurait dû s’en réjouir. Elle guetta la réaction de Kalen. Un simple regard morne. Une incapacité à espérer après tant de déceptions. La difficulté à croire à l’aube après une nuit trop longue. La crainte d’un nouveau mirage.

*

Tu n’y vas pas ?

Kalen se retourna vers Jolyn les yeux froncés, comme après une question absurde. Son amie se demanda si elle avait utilisé les bons mots, ou si les ronflements de Faè et Vabrinia n’avaient pas couvert sa voix. Elle reformula :

Tu ne vas pas les aider pour le radeau ?

Kalen soupira, avant de balayer cette éventualité d’un coup de la main.

Pourquoi faire ? Ils feront tout aussi bien sans moi.

Mais Ezechios a dit que…

Ils vont échouer. Tu as vu la puissance des vagues ? Ils vont s’écraser sur les falaises.

Et s’ils réussissaient ?

Qu’on soit ici ou ailleurs, qu’est-ce que ça change ? Il n’y a aucun endroit pour nous. Notre vie est derrière.

Jolyn ne trouva rien à répondre. Tout ce qu’elle avait vécu depuis le départ du village confirmait cette idée. Le bonheur qu’elle avait si souvent effleuré dans leurs terres de glace semblait inaccessible désormais. Oui, sa vie était derrière. Puis elle regarda Faè et Vabrinia et se dit que leurs vies, elles, restaient à écrire. Qu’à défaut de poursuivre son propre épanouissement, elle devait leur offrir….

Tu l’as revu ?

La question de Kalen arrêta net le flot de ses pensées. Elle regardait Jolyn avec les yeux brillants de curiosité.

Oui.

Il était comme dans ton souvenir ?

Je… Je crois que oui.

Vous étiez où ?

Sur la plage.

Kalen la poussa à dévoiler chacun des détails de son rêve. En le racontant, Jolyn oublia son réveil misérable, se souvint de la beauté de ses retrouvailles avec Ewannaël. Comme elle s’était sentie bien. Sereine et apaisée. Ce n’était que la veille, et pourtant cela semblait si loin, comme le dernier verre pour un assoiffé. À son tour, elle demanda à son amie où elle s’était évadée.

Eïmka était assise sur une balançoire, dans un champ de tulipes. Je ne voyais que son dos. Elle volait dans le soleil. Et moi je la poussais, toujours plus haut. Elle riait comme jamais elle n’avait ri. Derrière, il y avait mon frère et sa femme, nous regardaient en souriant, à côté du moulin. Le vent faisait plier les fleurs, mais il ne nous atteignait pas. Comme si nous étions entourées d’une grande bulle. J’aurais voulu rester plus longtemps, attendre qu’elle descende. Revoir son visage. Ça fait si longtemps.

Jolyn se ravit de cette vision enchantée. L’espace d’un instant, elle plongea dans le paysage décrit par Kalen, se délecta de sa beauté, du chant du vent et du parfum des fleurs. Puis cela ne fut plus suffisant. Comme une nageuse qui admire l’eau depuis le rivage, elle voulut s’y plonger. S’immerger pour à nouveau oublier le reste. Son corps s’électrisa d’excitation lorsque Kalen sortit sa boîte d’allumettes. Des frissons agitèrent ses bras quand son amie aspira la première les vapeurs magiques. Kalen lui tendit le tube de papier.

Jolyn voulut le prendre, mais à l’ultime instant, un doute la retint. La vague sensation qu’elle commettait une erreur impardonnable. Les réminiscences des pleurs du dernier réveil, de la peine dans les yeux d’Ezechios, de la colère sur le visage de Faè. L’impression de tourner le dos à l’espoir de quitter le camp pour une vie meilleure pour se consumer dans l’éphémérité. Elle secoua la tête.

Jolyn, l’implora Kalen. Ne me laisse pas seule. Rêve avec moi.

Cette perspective semblait la terrifier. Ses mots et expressions sonnaient un appel à l’aide. Jolyn eut l’impression de l’abandonner au bord d’un gouffre, à une chute certaine. Elle se concentra sur le visage de sa fille pour se donner du courage. Elle devait être là pour elle en cas de cauchemar. Que penserait Faè en la trouvant de nouveau en proie aux vapeurs magiques ? Elle ne devait pas.

Tu vas revoir Ewannaël. Ton pays de glace. Tu pourras me le faire découvrir. Donne-moi la main, rêvons ensemble.

Ewannaël. Sa main dans sa nuque. Ses doigts dans ses cheveux. Ses bras autour de sa taille. Son torse contre sa poitrine. Sa langue entre ses lèvres. Ewannaël. Son simple nom appelait à une myriade de sensations agréables. Il faisait résonner les souvenirs de douze années d’existence comme une douce mélodie. Une mélodie qu’elle avait à nouveau entendu la veille, dans son rêve. Jolyn voulut retrouver cette musique, retrouver ce corps et cette âme qui avaient éclairé sa vie. Ce n’était qu’une nuit. Faè dormait. Ezechios l’attendrait. Kalen l’appelait.

Sa paume s’ouvrit.

*

Jolyn alla de rêve en rêve sans le trouver. Elle traversa une mer d’icebergs, un tunnel sous une gigantesque montagne, une forêt enneigée et une plaine couverte de tulipes. Dans chaque vision, une douce bise la faisait frissonner de plaisir, comme une caresse d’Ewannaël jadis. Pourtant, il n’était nulle part. Elle courait partout, s’envolait parfois, l’appelait de toutes ses forces. En vain. Pire, chaque vision lui semblait plus courte que la précédente.

Elle émergeait en transe contre le corps de Kalen, bercée de stridulations lointaines. Son amie ne tardait jamais à revenir, avec une respiration lente et un regard confus. Sa voix euphorique ne répétait qu’un mot : encore. Encore. Encore. Toutes deux replongeaient aussitôt, en quête d’un passé évanescent. Jolyn ne parvenait cependant plus à se détacher pleinement de son corps, comme si la magie de la nuit précédente s’était dissipée. Avec Kalen, elles augmentèrent les doses petit à petit, pour écarter les barreaux de leurs enveloppes physiques.

Enfin, Jolyn s’évada. Elle se sentit transportée dans un univers aux couleurs chatoyantes. Des animaux de toutes tailles l’entouraient et l’observaient en silence. Une dizaine de soleils illuminaient un ciel rougeoyant. Des dizaines d’espèces animales gambadaient, dans le ciel et la terre, en complète harmonie. Jolyn eut l’impression d’avoir plongé dans une fresque d’Ezechios. Il faisait chaud.

La beauté de cet environnement fantasmagorique la lassa vite. Ses yeux cherchèrent Ewannaël. Il n’était pas là non plus. Elle voulut se déplacer pour le chercher ailleurs, mais son corps n’avait plus de consistance physique. Seule la sueur sur sa peau en donnait l’illusion. Incapable de se mouvoir, Jolyn prit peur. Elle voulut expirer les vapeurs magiques, se retrouver auprès de Kalen. Elle en était incapable. Son esprit s’était enlisé dans sa vision et ses efforts pour fuir ne faisaient que l’y emprisonner davantage.

Elle voulut appeler à l’aide, mais dans cette dimension, le son n’existait pas. Jolyn n’entendait plus ni la brise autour de la tente ni les battements de son cœur. La peur devint panique et brusquement, les soleils s’éteignirent. Il y eut un instant d’obscurité totale, terrifiant. Une obscurité qui n’était pas celle de la nuit, mais celle du vide, du néant. Un gouffre immatériel où elle chutait sans savoir si elle tomberait un jour. Elle s’y sentit plus seule qu’elle ne l’avait jamais été, privée de tout ce qui comptait pour elle. De tous ceux qui comptaient pour elle. Jolyn crut mourir.

Puis la vision revint. Le ciel et la terre se mêlaient, désormais d’une couleur terne indéfinissable. Au lieu des soleils, des yeux. Tous étaient tournés vers elle, la fixaient. À la place des animaux, il y avait aussi des yeux. Par centaines. Ils étaient de toutes tailles et formes, mais tous l’oppressaient avec une intensité inhumaine. Ils la menaçaient comme une meute de chiens féroces. Ils lisaient en son âme, en dévoilaient les pires aspects. Ils la jugeaient, condamnaient ses erreurs. Ils l’écrasaient, la piétinaient comme si elle était la chose la plus pitoyable au monde.

Certains disparurent, aussitôt remplacés par des nouveaux, encore plus imposants. D’autres gonflèrent, jusqu’à être partout autour d’elle, jusqu’à envahir la moindre particule environnante, jusqu’à être tout. Elle eut l’impression de s’effriter, de s’éparpiller, de lentement disparaître. D’être dévorée par le néant.

*

En émergeant, Jolyn vomit. Elle avait l’impression d’étouffer et peina de longues secondes à reprendre son souffle. Elle grelottait, son corps était couvert d’une sueur froide. Son cœur battait à tout rompre. Elle voulut fermer les yeux, mais à chaque battement de paupière, sa terrible vision revenait. Alors elle dut voir. Elle dut entendre.

Il faisait jour. Kalen était encore allongée, les yeux écarquillés. Elle ne bougeait pas. Faè était figée au milieu de la tente, les joues inondées de larmes. Vabrinia se tenait contre le corps de sa mère. Ses appels désespérés déchirèrent les tympans de Jolyn. L’enfant secoua le corps inanimé pendant un temps interminable. Hébétée, Jolyn la regarda s’agiter en vain contre la peau pâle et les membres raides. Encore et encore.

Kalen avait dû trouver dans ses rêves assez de joie pour ne plus les quitter. Elle ne revint jamais.

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