Jolyn flottait dans le néant. Elle gravitait dans le vide, croyant s’être débarrassée de son enveloppe corporelle. Elle évoluait au milieu des souvenirs, des rêves et des cauchemars. Elle tourbillonnait entre les voix des disparus et des vivants, bercée par le crissement de la neige et le clapotis de la pluie. La glace la brûlait, le vent l’effleurait, les flammes la réchauffaient. Plus comme une vague sensation sur sa peau, mais au cœur d’elle-même. Le temps ne s’écoulait plus au rythme de ses inspirations, arrêté comme si elle avait plongé au plus profond de l’océan. Tout n’était plus qu’une lente dérive. Elle crut être morte.
L’extérieur se rappela à elle par bribes. Des voix déformées, des éclats de lumière éblouissants, des pressions sur son corps et des roulis. Des sensations si dissonantes, si lointaines, qu’elle ne savait plus si elles lui appartenaient. Chacune d’entre elles était comme une maille d’un filet qui cherchait à la ramener à la surface. À mesure qu’elle remontait, elle retrouva son corps. Lourd. Blessé. Perclus d’une douleur infinie. Son esprit s’accrochait à cette épave, refusait de s’en aller.
Il lui semblait demeurer constamment dans l’état passager entre sommeil et réveil, où le monde des esprits effleure celui des corps. Jolyn s’y enfonça autant que possible car elle pressentait des présences malfaisantes autour d’elle. Son esprit était son refuge contre les horreurs de l’extérieur. Elle s’y sentait seule, privée de bonheurs, mais n’y souffrait pas. Dans sa confusion, elle comprit que son corps voyageait, sur terre, sur mer. Puis il s’arrêta.
Elle voulut se détacher de cette ancre qui la retenait au pays des souffrances. S’échapper pour de bon vers le vide infini, vers l’oubli. Pas assez pour y parvenir cependant. Quelque chose l’en empêchait. Quelqu’un. Cette âme de fée qui donnait assez de sens à sa vie pour l’arracher à la mort.
*
Oreilles sifflantes
Tête lourde
Sueur glacée
Plaies brûlantes
Douleur sourde
Corps brisé
*
— Faè…
Un son rauque s’échappa de ses lèvres craquelées. Rien d’autre ne put traverser sa bouche pâteuse. Prononcer ce nom fut sa première incursion de la conscience ; la souffrance qui afflua alors lui rappela pourquoi elle l’avait quittée. La douleur naissait à son poignet gauche, son coude droit, ses épaules, son crâne, ses hanches et surtout ses mollets. Elle était sourde, bourdonnante, encore endormie. Comme laissée en suspens par la multitude d’autres sensations qui affleuraient : la faim, la soif et la fatigue.
Les inspirations suivantes déclenchèrent des lancées fulgurantes dans tout son corps. Le soulèvement de ses poumons réveillait les plaies gonflées. Des gouttes de sueur perlaient sur son front, une nausée fiévreuse naissait dans sa gorge. Elle allait repartir quand une voix répondit à la sienne.
— Jolyn.
Un doux murmure. Un timbre familier. Rassurant. Plus de danger. Plus d’aboiements. Elle ne comprenait pas pourquoi. Elle trouva le courage d’ouvrir les paupières. Elle crut les déchirer, comme si on les avait cousues. Une lumière trouble agressa ses rétines. Elle cligna des yeux jusqu’à ce que ce que sa vue s’éclaircisse.
Elle était allongée dans une tente au drap brun, enroulée de couvertures tachées de rouge et de bandages propres. L’odeur métallique du sang, de la sueur âcre et du pelage mouillé des chiens l’envahirent. Sa respiration se figea. Elle revit les bêtes se jeter sur elle, mordre sa chair pour l’immobiliser, ne la lâcher qu’à l’arrivée de leurs maîtres. Un cri de terreur mourut dans sa gorge. La voix la ramena à la réalité.
— Je suis là.
Jolyn la vit enfin. Kalen se tenait à son chevet, un mince sourire aux lèvres. La blessée se demanda de quoi elle pouvait se réjouir, et chercha Faè des yeux. Sa fille n’était pas dans la tente. Elle voulut l’appeler, mais à nouveau, rien ne vint. Kalen posa un chiffon mouillé sur son front, qui soulagea sa peau brûlante, puis approcha une gourde de ses lèvres. Elle posa une main sur sa nuque et la redressa assez pour verser quelques gouttes dans sa bouche. Leur douceur humide ne put atténuer une nouvelle flambée de douleur. Jolyn perdit conscience.
*
Une caresse dans ses cheveux. Une main trop petite pour une adulte. À son deuxième réveil, Jolyn ressentit autant de joie que de souffrances. Faè était là. Son visage auréolé de la lumière du matin fut la plus belle vision de sa vie. Pour la première fois, elle voulut guérir. Se lever, parler et étreindre sa petite fée. Elle dut se contenter de la rencontre de ses yeux.
Tant d’émotions s’y mêlaient, tant de questions trop vastes pour son âge. Jolyn en fut bouleversée. Même si elle l’avait pu, comment répondre à ce qu’elle ne comprenait pas elle-même ? Faè se retourna, appela Kalen d’un cri qui lui déchira les tympans. À nouveau, elle coula.
*
Les griffes, les crocs, les hurlements des chiens
Les voix, les sifflets, le claquement des bottes
Réveil en sursaut, mais autour, rien
Seulement cette souffrance sans antidote
*
Chaque matin, Kalen se muait en tortionnaire. Elle changeait ses bandages, lavait sa peau, la forçait à boire et se nourrir. Jolyn revivait alors les ultimes instants de la poursuite dans les bois, jusqu’à sa chute au milieu des monstres. Lorsque son corps bougeait, elle sentait les crocs déchirer à nouveau sa chair. Elle maudissait Kalen de l’arracher à sa douce léthargie pour lui faire revivre l’horreur. Ses yeux s’inondaient tandis qu’elle hurlait de sa voix éraillée. Faè et Vabrinia la regardaient en silence.
Cet affreux rituel perdit peu à peu en intensité. Ses cris se muèrent en gémissements, ses pleurs se tarirent. La présence des chiens ne garda que la consistance des souvenirs. Boire et manger passèrent du douloureux au nécessaire puis au réconfortant. Kalen cesse de remplacer certains de ses bandages, dévoilant des croûtes brunâtres. La souffrance s’étourdit, reflua de ses épaules. Jolyn put se redresser d’elle-même, bouger ses bras. Les plaies profondes de ses mollets lui interdisaient d’envisager davantage.
Kalen passa des journées et nuits entières à la veiller, comme sa propre sœur. Elle ne sortait que pour accompagner leurs filles et pour la distribution de nourriture. Elle ne lui posait aucune question sur ce qui s’était passé avec Adryos. Jolyn lui en fut très reconnaissante. Au lieu de cela, Kalen racontait le déroulement des journées au camp, décrivait la météo et parlait de leurs enfants. L’alitée l’écoutait d’une oreille distraite, étourdie par son immobilité forcée.
Ezechios venait presque tous les soirs. Il lui apprenait de nouveaux mots, qu’elle répétait à grand peine. Jolyn lui sut gré de se comporter comme si rien n’était arrivé. Avec lui, elle pouvait oublier son échec et ses blessures. Même après son départ, elle ressassait ses leçons, cherchait à unir les mots qu’il lui avait offerts pour les muer en phrases. Voyant qu’elle appréciait, Kalen l’imita plusieurs fois par jour. Puis Vabrinia. Et Faè. L’aisance de sa fille dans cette nouvelle langue la stupéfia. Faè semblait la parler depuis toujours. Les mots que Jolyn avait toujours connus disparaissaient, remplacés par d’autres. Dans son environnement, dans ses oreilles, dans sa bouche, et même dans ses pensées.
Un soir, après le départ d’Ezechios et le coucher des deux filles, Kalen commença à pleurer. Jolyn s’étonna de voir défaillir sans raison apparente ce visage si imperturbable. Elle se redressa autant que ses jambes le lui permettaient et demanda :
— Ça va ?
— Oui, je suis désolée, hoqueta Kalen. Je suis fatiguée.
Elle mentait. Ses larmes n’étaient pas que de fatigue. Elles étaient l’expression d’une tristesse trop longtemps retenue. Jolyn sentit son propre cœur se soulever en miroir de sa sœur de malheur. Elle voulut connaître les raisons de son affliction et la questionna à nouveau :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien. Je pensais juste à…
Jolyn attendit les mots en suspens sur les lèvres de Kalen. Un nouveau sanglot agita son amie, puis elle bafouilla :
— Eïmka. Ça doit faire un an qu’ils l’ont tuée.
Kalen se tut, son regard se couvrit du voile de souvenirs. Elle ne reprit qu’après un long moment, d’une voix hachée :
— J’aurais dû lui dire non. J’aurais dû la repousser. Je savais que c’était mal. Je savais. Mais son visage était si beau, son regard si brillant. Je ne pouvais plus me détourner. Elle m’attirait comme un aimant. Ses lèvres étaient douces, son parfum enivrant. J’aurais pu me tenir contre elle pendant des jours.
Jolyn sentit sa gorge se nouer, horrifiée par ce que son amie sous-entendait.
— Ils l’ont tuée parce que vous vous êtes embrassées ?
— Mon père nous a dénoncées.
Jolyn tressaillit, frappée par l’ignominie d’un père trahissant sa fille. Elle se demanda ce que Kalen avait ressenti après une telle trahison. Elle n’avait jamais connu son père, emporté par une fièvre alors qu’elle était bébé. Alors elle imagina Ewannaël dénoncer Faè et secoua la tête : non, c’était impossible.
— Son mari et ses amis l’ont lapidée, reprit Kalen. Le mien m’a enfermée dans la cave, m’a interdit de revoir ma fille. C’est mon frère qui m’a aidée à fuir avec Vabrinia. Il m’a dit qu’à Adlival, on acceptait les gens comme moi. J’ai été folle de le croire.
— Tu es ici depuis longtemps ?
— Onze mois. Quand je suis arrivée, j’ai demandé l’asile, comme on m’avait expliqué. Mais ils m’ont dit qu’il n’y en avait plus depuis des années. Que le chios ne voulait plus d’étrangers à Adlival. J’ai demandé s’il existait un autre endroit où l’on voudrait de nous, où Vabrinia pourrait grandir. Aux policiers, à tous les gens que j’ai vus ici. Mais je crois qu’il n’existe pas. Je me suis résolue à vivre ici, je préfère la misère au danger. Puis je t’ai rencontrée. Tu avais l’énergie que j’avais perdue et j’ai cru… Oui, quand tu es partie, j’ai follement espéré que tu parviennes à trouver un chemin, un moyen de … Que tu reviendrais, pour toutes nous sauver. Et … Je suis désolée de te dire ça, je ne devrais pas…
Ce récit attrista Jolyn, qui réalisa qu’elle partageait encore plus avec Kalen qu’elle l’imaginait.
— Ne t’excuse pas. C’est moi qui suis désolée d’avoir échoué.
— Je savais qu’Adryos était dangereux, que c’était une mauvaise idée, que…
— Tu me l’as dit, Kal. C’était mon choix. J’avais au moins besoin d’essayer. Personne n’aurait pu m’en dissuader. Je continuerai de le faire. Quand je remarcherai, je chercherais un autre moyen de quitter cet endroit. J’irais sur les mers, je retournerai à Maëlval et…
— Tu crois qu’il t’attend encore ?
Cette question la frappa au cœur. Pour la première fois, elle réalisa qu’elle n’y croyait plus vraiment. Si Ewannaël vivait encore, il aurait essayé de la rejoindre par tous ses moyens. S’il avait échoué, c’était parce qu’il était mort. Elle voulut chasser cette sombre perspective, mais elle s’accrocha à son esprit, comme une évidence. Alors elle pleura. Kalen la prit dans ses bras comme le jour de leur rencontre et elles devinrent l’une pour l’autre une bouée dans la tempête.
*
— T’es partie où ?
Jolyn s’étonna d’entendre Faè lui parler dans sa langue natale. C’était le milieu de la journée, Kalen et Vabrinia étaient parties à la distribution. Pour la première fois, elles se retrouvaient seules, mère et fille. Pour la première fois, Faè osait poser la question trop retenue.
— J’ai traversé la mer jusqu’à une forêt. On a marché deux jours, puis des policiers nous ont trouvé. J’ai voulu fuir. Ils ont lâché leurs chiens.
— On reverra jamais Aapa ? On va toujours rester ici ?
Jolyn se mordit les lèvres, émue d’entendre dans cette petite bouche l’écho de ses propres angoisses. Émue de sentir tant de ressentiments dans la voix de celle pour qui elle avait tout sacrifié.
— Je ne sais pas.
— On n’aurait jamais dû partir.
*
Malgré sa convalescence et la disparition progressive des douleurs, les semaines suivantes furent affreuses. Les journées passaient lentement, dépourvues de sens et de plaisir. Même les conversations avec Kalen et les leçons d’Ezechios avaient perdu leur saveur d’autrefois. Jolyn souffrait de plus en plus de l’immobilité, de l’ennui, de la répétition de jours identiques. Elle souffrait de voir sa fille lui en vouloir et s’éloigner d’elle. Elle souffrait d’attendre et de ne pas savoir pourquoi. Parfois, elle brûlait de se lever, de marcher jusqu’à l’entrée du camp et de menacer les policiers jusqu’à ce qu’ils lui ouvrent. Ou d’aller sur le chemin montré par Ezechios, de sauter des falaises et de nager jusqu’à Maëlval. Ces perspectives impossibles étaient les seules à lui rester.
Manger, boire, dormir et respirer, tout n’était plus qu’une contrainte pénible. Elle se sentait inutile, elle se sentait vide. Son esprit était malade, atteint de blessures qui ne guérissaient pas comme les plaies. Jolyn voyait combien le mal qui la rongeait attristait Kalen. Quand elle croisait son regard, elle s’en voulait de ne pas savoir guérir. Quant aux reproches dans les yeux de Faè, ils résonnaient avec ses pires pensées. Elle avait convaincu Ewannaël de partir. Elle avait provoqué leur grand malheur. Elle prenait le temps et l’énergie de Kalen. Jolyn se demandait si tout ne serait pas plus simple si elle cessait d’exister, d’être un poids.
Elle n’arrivait même plus à retrouver du plaisir dans les souvenirs d’autrefois. Penser à sa mère ou Ewannaël ne lui évoquait que le vide de leur disparition. Le feu de l’amour qu’elle avait ressenti pour eux lui semblait éteint et elle ne retrouvait plus d’étincelles. Elle s’enfonçait dans un gouffre, mais n’en trouvait pas le fond.
Ezechios lui apporta ses toiles, la fit peindre. Kalen lui posa des questions sur son passé, raconta le sien, chanta des comptines traditionnelles de son pays, décrivit la beauté de ses montagnes. La voix de Vabrinia se joignit à la sienne, pour raconter des histoires drôles, dépeindre la construction de leur volière, où se mêlaient tant d’oiseaux et de couleurs. Tout traversait Jolyn sans que rien ne s’accroche. Passé rimait avec regret, montagnes avec bagne, volière avec barrière.
Elle aurait voulu qu’ils abandonnent, la laissent couler dans les abysses. Elle aurait préféré être seule, bercée par le silence. Pour que, quitte à souffrir, elle ne puisse blesser personne. Pourtant, ils revenaient toujours à la charge, jamais découragés par ses silences et soupirs. Ezechios vint même un matin.
Le soleil s’était levé tard, les jours raccourcissaient. Jolyn était assise, les bras croisés contre son ventre. Elle regardait Faè dormir, s’étonnait de ne rien ressentir devant ce spectacle qui l’émouvait tant jadis. Une fine brise traversait l’ouverture de la tente et chatouillait son visage. Deux bras écartèrent soudain les pans de la toile, Ezechios se glissa à l’intérieur. Il posa une canne le long de la couche de Jolyn.
— Bonjour, Jolyn.
— Bonjour.
— Je suis venu pour t’aider à marcher. Prends cette canne et lève-toi.
— Je ne peux pas, répondit l’alitée d’une voix molle.
— Tu es allongée depuis un mois. Il faut te mettre debout. Je sais que c’est difficile, mais je vais t’aider.
— J’ai encore mal.
— Est-ce vraiment la douleur qui te retient ?
Jolyn soupira et maugréa :
— Laisse, ça ne sert à rien.
Ezechios tendit la main et renouvela sa proposition trois fois, malgré ses refus. Il la regardait droit dans les yeux, l’air implorant, comme si sa réponse pouvait changer quoi que ce soit. Elle n’avait aucune importance, plus rien n’en avait. Jolyn se demanda comment se débarrasser du vieillard quand il ajouta :
— Ça me rendrait heureux de te voir debout. Je serais rassuré de savoir que je ne t’ai pas perdue. Faè a besoin de toi.
— Elle me déteste.
— Non, elle t’attend.
Ezechios ne quitterait pas la tente, sa résolution était inscrite sur son visage. Jolyn céda pour se libérer de cette confrontation interminable. Lorsqu’elle tendit la main, les yeux de son interlocuteur commencèrent à briller. Elle s’étonna de cette réaction disproportionnée. Elle allait échouer, retomber misérablement et il partirait enfin.
Ezechios prit sa main droite, posa sa canne dans l’autre et la tira avec une force impressionnante pour son âge. Plusieurs élans de douleurs traversèrent les mollets et les épaules de Jolyn quand elle se leva, mais ils semblaient faibles après ceux des semaines précédentes. Elle dut s’appuyer de tout son poids sur la canne et l’épaule d’Ezechios, mais elle tint bon. Ses jambes flageolaient, ses muscles atrophiés tremblaient, mais elle était debout. Cette réalisation la stupéfia.
Ce moment ne dura qu’une poignée de secondes. Épuisée par cet effort inhabituel, elle demanda à être rassise. Elle se retrouva dans la même position qu’auparavant, Ezechios sortit et elle fut seule. Pourtant quelque chose avait changé. La sueur sur son front était douce, le soleil du dehors était plus brillant, et l’éclat du sourire d’Ezechios illuminait encore la tente.
*
Une main tendue, un mot d’encouragement,
Un regard bienveillant, un sourire patient
Un douloureux effort, puis un autre encore.
Chaque jour, un nouveau pas vers l’aurore.
*
— Pardon, Kalen.
— Pardon de quoi ?
— Tu restes tous les jours près de moi. Tu me soignes, me nourris, t’occupe de ma fille et en retour, je ne t’offre que ma tristesse.
— Cette tristesse n’est pas à toi. Elle appartient à ceux qui t’ont chassée de ton village, à ceux qui t’ont pris ton mari, à ceux qui t’ont amenée ici et à ceux qui t’ont blessée. À tous ceux qui nous ont abandonnés ici.
— On ne m’a pas chassée. J’ai choisi de partir.
— Moi aussi. Mais si je restais, j’aurais été la risée de ma famille, la prisonnière de mon mari. Alors était-ce vraiment un choix ?
Kalen avait raison. Entre la perspective d’un ailleurs meilleur et la menace de l’esprision, quel choix avait-elle eu ?
— On est partis pour Faè. Ils voulaient l’espriser, ça lui aurait fait du mal. J’ai perdu une première fille à cause de ça. Elle s’appelait Astaè.
— Tu en as parlé à ta fille ?
— D’Astaè ? Non.
— Tu devrais. Elle est grande, tu sais. Elle se doute que quelque chose est arrivé et elle a besoin de comprendre.
Jolyn demeura songeuse. Elle n’avait jamais envisagé de partager cette triste histoire à son enfant, car elle ne savait pas quels mots utiliser. Elle craignait de réveiller le fantôme qui la hantait encore chaque nuit. La peur avait guidé ce choix, mais Kalen avait raison, Faè devait savoir. Elle se promit de lui en parler quand elle en aurait la force.
— Jolyn ?
— Oui ?
— J’ai demandé à Ezechios de garder les filles. Elles vont l’aider à la préparation du repas.
— Pourquoi ?
— Je voulais te montrer quelque chose.
Kalen sortit un petit sachet de sa besace.
— C’est un produit à base de plantes séchées, expliqua-t-elle. Un homme du dernier convoi m’en a donné. Ses vapeurs ont des pouvoirs magiques. Elles permettent d’être apaisé, de voir des choses fantastiques, de rêver plus fort.
— Vraiment ?
— Parfois, il permet même de revoir les morts.