Jolyn s’éveilla en même temps que les lunes. Elle revit la fresque d’Ezechios, se demanda un instant si elle n’avait pas vécu un rêve étrange, comme elle en avait fait tant depuis la perte d’Ewannaël. L’irritation de ses égratignures et les démangeaisons de ses piqûres prouvaient pourtant que cette nuit fabuleuse avait bel et bien eu lieu. Les mêmes questions que la veille l’assaillirent concernant la nature d’Ezechios et ses motivations.
Faè s’était déjà levée. Jolyn s’étonna que sa fille ne l’ait pas réveillée, comme c’était le cas depuis sa naissance. Elle sortit pour dissiper ses inquiétudes. Dans le ciel nocturne sans nuages, les étoiles brillaient tant qu’elles semblaient en relief. Faè se trouvait assise à quelques pas, tête baissée en silence. Jolyn approcha lentement, puis s’assit à ses côtés. Elle ne put retenir une exclamation horrifiée.
Faè avait entre les mains un fil de fer, sans doute décrochée des barrières du camp. Elle y avait embroché une dizaine d’insectes aux coques noires. Leurs pinces griffues et antennes s’étaient à jamais figées. L’enfant s’amusait à faire glisser les coléoptères de haut en bas avec une fascination morbide.
— Lâche-ça ! s’exclama Jolyn.
Sa fille se retourna doucement. Son expression était froide, détachée. Dépourvue de toute vie. Elle ignorait la portée de son sacrilège.
— Pourquoi ?
— Ces êtres sont habités d’un esprit, comme nous. Ils portent avec eux la lumière de la saison des pêches. Vite, lâche-ça !
— Ah.
Faè reposa le fil de fer, se leva, puis s’en retourna à l’intérieur de la tente. Elle s’y assit, fixa le bout de sa couverture, amorphe. Jolyn sentit son cœur se serrer. Jamais sa fille n’aurait réagi ainsi quelques semaines plus tôt. Elle lui aurait posé des questions, serait allé jouer autre part. Comme une enfant. Jolyn refusait de laisser son innocence et sa joie s’affadir. Elle devait lui offrir de l’espoir. Le même qu’elle perdait un peu plus chaque jour.
— Ma fée, sors, on va monter voir l’horizon. Guetter le retour d’Aapa.
Comme Faè ne réagissait pas, elle approcha et insista :
— Viens, on va au bout du camp !
— Ça sert à rien, murmura la petite. Il viendra pas.
La dureté des mots de Faè bouleversa Jolyn. Sa fille venait de verbaliser sa pire hantise et c’était comme si tout son être se noyait au fond des ténèbres de l’océan. Elle ne trouva que la force de la colère pour affronter cette angoisse. Elle entra dans la tente, attrapa le poignet de Faè et s’accroupit à sa hauteur.
Un flot de rage et d’amertume jaillit dans sa bouche :
— Comment peux-tu dire ça ? Tu connais Aapa. Jamais il ne nous abandonnera ! Je le sais. Quelles que soient les épreuves à traverser, il nous rejoindra ! À ses yeux, tu es ce qu’il y a de plus précieux au monde. Pour toi, il a tout sacrifié. Il faut que tu soies là quand il débarquera.
Les mots de Jolyn n’eurent pas la portée qu’elle avait espérée. Faè se contenta de hausser les épaules, puis de la suivre docilement. Elles contournèrent le camp jusqu’au point de vue qu’elles connaissaient par cœur. Sur la route, Jolyn songea à Ewannaël, à sa mère, à son cher village et aux paysages sauvages qu’elle ne reverrait jamais. Elle observa la mer vide quelques minutes, puis s’en retourna, incapable de la regarder plus. Sur le chemin du retour, elle envisagea pour la première fois la possibilité qu’elle avait toujours évitée. Il viendra pas.
Alors, une détermination nouvelle se leva. S’il ne venait pas, c’était à elle de le chercher.
*
Animée de la volonté de fuir ce camp à n’importe quel moyen, Jolyn alla parler à tous ses habitants. Elle tenta de leur demander s’il y avait un moyen de partir. Elle se rendit même jusqu’au bâtiment de pierre pour interroger les policiers. Aucun ne sut lui répondre. Ses gestes et onomatopées ne provoquèrent que l’hilarité.
Alors elle envisagea les plans les plus irrationnels. Elle ramassa des branches et des restes de ficelles jetés par les policiers, en fit un radeau de fortune. Ce fut un travail de longue haleine, qui eut le mérite d’occuper son corps à défaut de distraire son esprit. Jamais Ewannaël n’avait été aussi présent qu’absent. C’était lui qui taillait les planches lorsqu’ils avaient bâti leur maison, qui nouait les cordes lorsqu’ils préparaient leur navire, qui s’occupait de Faè lorsqu’elle construisait l’abri d’Œil-du-Soir.
Lors de l’un de ces après-midi, elle s’effondra sur les hanches, épuisée par des heures de labeur. Elle accueillit avec jouissance les sensations de son corps épuisé, qui l’espace d’un instant, écartèrent ses pensées les plus noires. Il n’y eut plus que ses grandes inspirations, son cœur battant et ses muscles chauds. Ses yeux se fermèrent. Elle les rouvrit sur une scène surprenante. L’arrivée d’un autre enfant.
Il s’agissait d’une fille un peu plus âgée que la sienne, vêtue d’une robe grise, avec des cheveux noirs coupés au ras de la nuque. Jolyn s’étonna de la forme étirée de ses yeux, de la teinte ambrée de sa peau. Elle se demanda où cette fille était née, dans laquelle des terres peintes par Ezechios, et ce qui l’avait amenée dans ce camp. La petite s’était approchée de Faè. Elle lui parlait. Jolyn pensa à s’interposer, à repousser l’étrangère. Après une courte hésitation, elle haussa finalement les épaules. Ce n’était qu’une enfant.
Faè ne répondit pas à ces sollicitations, mais une étincelle anima ses pupilles. Une lueur que ses yeux ne portaient plus depuis trop longtemps. Jolyn s’extasia devant cette expression qui avait fait fondre tant de fois son cœur de mère. Elle assista en spectatrice médusée à la suite de la scène. La fille étrangère montra à Faè un petit jouet de métal, avec des roues noires et des éclats brillants. Armen en possédait des maquettes. Jolyn dut se creuser la tête pour se rappeler de leur nom : « automobile ». Une de ces créations assez fantastiques pour être directement venues du monde spirituel.
Sans dire un mot, Faè accepta de prendre le jouet. Elle le fit rouler sur le sol mousseux à gestes lents. L’étrangère lui montra comment le faire tourner, reculer, comment enlever son toit. Jolyn découvrit les subtilités de l’automobile miniature avec autant de fascination que sa fille. Elle sourit. La lueur dans les yeux de Faè grandissait. Elle parla. L’étrangère rit, comme amusée par les accents de cette langue inconnue. Jolyn voulut rire avec elle. Elle en avait tellement envie, tellement besoin.
À la place, une pensée douloureuse s’infiltra dans son esprit. Cette petite fille inconnue avait l’âge qu’aurait dû avoir Astaè. Elle jouait avec Faè comme aurait dû le faire sa grande sœur. Un instant, Jolyn s’imagina ses deux filles ensemble, à se lancer des boules de neige, à construire un igloo, à courir derrière Œil-du-Soir. Elle sentit le corps d’Ewannaël contre le sien, à observer avec elle le jeu des deux enfants. Qu’elles étaient belles leurs filles, qu’elle était belle leur joie. Un sanglot noua sa gorge. Des larmes dévalèrent sur ses joues.
Jolyn les retenait depuis si longtemps qu’elle eut l’impression que l’eau coulait sur son visage comme dans les rivières à la fonte des neiges. Elle ne se souvenait pas quand elle avait pleuré pour la dernière fois. Elle pleura pour Astaè, son étoile perdue, pour sa mère, pour Ewannaël, pour tout ce qu’elle avait perdu au cours des derniers mois. Elle ne prit pas la peine d’essuyer ses larmes, qui coulèrent sur son nez, sur ses lèvres et son menton. Faè était trop absorbée par son jeu et sa nouvelle amie pour y prêter attention. Jolyn en profita pour pleurer de tout son soûl, pour gémir dans un murmure.
Une femme entra dans son champ de vision. Elle marchait vers elles. Jolyn aurait voulu se relever, appeler Faè et s’en aller. Ne prendre aucun risque. Elle n’en eut pas la force. La nouvelle venue avait un visage semblable à celui de la fille qui jouait avec Faè. Des cheveux plus longs, un sourire plus large. Elle portait un collier de pierres vertes et un bracelet de tissu de la même couleur à chaque poignet. Elle lui parla.
Sa voix était douce, rassurante. Dans le flot des mots inconnus, Jolyn reconnut une phrase qu’elle avait déjà entendue :
— È osem Kalen.
Elle se sentit rassurée que la femme l’aborde comme Ezechios et la laissa s’approcher. Kalen s’assit juste à côté d’elle, lui posa une question et ouvrit ses bras. Jolyn accepta de s’y abandonner. Elle avait tant besoin de noyer ses larmes sur une épaule. Sa garde retomba ; son corps s’ouvrit. Le corps de Kalen était petit et mince, mais son contact rassénéra Jolyn. Elle l’étreignit avec force et faiblesse, s’accrochant et s’effondrant entre ses bras.
Son corps fut agité de lourds sanglots. Kalen lui murmura des mots rassurants et caressa ses cheveux. Jolyn aurait voulu demeurer contre elle jusqu’au retour d’Ewannaël. Ne quitter cette étreinte que pour en retrouver une autre. Malheureusement, elle ne put durer que le temps d’un jeu. Les deux filles rejoignirent leurs mères, inquiétées par les larmes de Jolyn. Kalen les rassura d’une voix posée. Jolyn se redressa pour joindre sa voix à la sienne.
— Tout va bien.
À défaut du contact de Kalen, elle voulait s’assurer de sa proximité. Sa présence l’apaisait. Elle lui montra sa tente, l’invita à y entrer. Cela faisait trop longtemps qu’elle n’avait plus accueilli personne. Sa nouvelle habitation était misérable, mais elle n’en avait aucune autre. Kalen la remercia et accepta. Jolyn la conduisit jusqu’à l’entrée, se dépêcha d’aménager un petit espace entre les couches et la fit asseoir. Les filles restèrent à l’extérieur, pour jouer avec leur automobile.
Les deux femmes se retrouvèrent face à face, sous la toile usée. Jolyn ne sut d’abord que dire à son invitée. Après un instant de flottement, Kalen lui apprit le nom de sa fille. Vabrinia. Puis elle articula des phrases que Jolyn ne comprit pas. Elle s’épuisa en mimes qui ne pouvaient à eux-seuls combler le gouffre linguistique. Alors, à défaut de conversation, Jolyn dit :
— Dasnova.
Le visage de Kalen s’éclaira. Elle posa sa main sur son cœur et répéta d’un ton grave :
— Dasnova.
Jolyn rit et l’imita. Puis elle prononça d’autres mots que lui avait appris Ezechios et toutes deux s’amusèrent à les mimer et les répéter avec des tons exagérés. Ce jeu sans but se prolongea jusqu’au soir. Elles le poursuivirent tout au long de la traversée du camp pour se rendre à la distribution, puis dans la file d’attente.
Lorsqu’elles arrivèrent au niveau des tables, Ezechios leur offrit un sourire radieux. Jolyn comprit combien leur isolement l’avait rendu triste. Avant de s’en aller, elle posa sa main sur celle de la tunique blanche et lui murmura :
— Merci.
*
Deux nouveaux convois débarquèrent dans les semaines suivantes. Ils amenèrent avec eux le même flot d’amertume et de silence. La première fois, Jolyn tenta d’approcher de la porte grillagée, mais les policiers étaient trop nombreux. La deuxième, elle regarda le spectacle se rejouer de loin, assise avec Kalen. Désormais, elle passait une bonne partie de ses journées aux côtés de sa nouvelle amie, qu’elle apprenait de plus en plus à connaître et à comprendre. Comme toutes les fois précédentes, elle vit l’homme aux cheveux couleur flamme fermer la marche. Elle se leva.
— Ma fée, reste avec Kalen, veux-tu ?
— Tu vas où ?
— Je dois aller voir quelque chose. Je reviens bientôt.
Jolyn s’excusa à Kalen, puis commença à suivre le convoi de loin. Elle avait abandonné son projet de radeau, cessé de questionner les gens du camp. Son meilleur espoir était devenu cet homme à la chevelure éclatante, aux yeux noisette et au manteau de cuir noir. Il incarnait à ses yeux un mystère comparable à celui d’Ezechios. À chaque nouveau convoi, il revenait encadré de policiers avant de se volatiliser dans les heures suivantes. Sa tranquillité détonnait toujours au milieu du chaos de ses arrivées. Il semblait revenir de son plein gré. Jolyn ne comprenait pas ce qu’il cherchait dans ce camp de malheur, mais ses motivations importaient peu. Il savait comment sortir et c’est tout ce qui comptait à ses yeux.
Lors du convoi précédent, elle avait déjà voulu le suivre, mais Kalen l’en avait dissuadée. Son amie avait fait une croix en le montrant, comme à chaque fois qu’elle évoquait un danger. Cette fois, Jolyn ne lui avait rien dit. Cet homme constituait son seul moyen de partir à la recherche de son Ewan. Alors le danger importait peu.
Jolyn contourna l’étau de la foule pour se rendre à l’entrée du bâtiment de pierre. Elle se cacha au coin du mur d’entrée, hors de vue des policiers, n’en bougea pas même lorsque résonnèrent les aboiements des chiens. Elle domina sa frayeur en songeant que les molosses demeuraient toujours en laisse. La porte se referma. Elle se jura d’attendre jusqu’à la sortie de l’homme aux cheveux de flamme. De lointains échos de conversations retentirent. Un homme sanglotait, repris par une voix implacable. Plusieurs personnes montèrent puis descendirent l’escalier. Une porte claqua.
L’attente se mua en angoisse lorsqu’un hurlement traversa les murs. Il s’arrêta net, comme si l’on avait frappé son porteur. Jolyn essaya de ne pas imaginer la scène, mais d’horribles images lui vinrent. Elle se rappela une femme sortir avec un coquard du bâtiment, un enfant en être tiré par les policiers en larmes, une vieillarde trembler dès qu’elle en approchait. Lorsqu’on l’avait amenée la première fois, tous les membres du convoi avaient été examinés un à un avant d’être conduits au camp comme autant d’animaux dociles. Elle se demanda jusqu’où elle irait pour Ewannaël. Pour Faè. Si ses forces suffiraient. Elles le devaient.
Jolyn sursauta, surprise par le grincement de la porte. Trois ombres se profilèrent par l’ouverture. Leur conversation se prolongea quelques instants, puis il sortit. Celui qu’elle l’attendait. Après s’être assuré que le chemin était libre, l’homme aux cheveux de flamme marcha seul vers l’est du camp, à l’opposé du bois. Un choix surprenant, car c’était là un véritable dépotoir, déserté de tous, qui ne rappelait sa présence que par ses odeurs putrides lors des jours de grand vent. Elle l’y suivit.
L’homme marchait d’un pas rapide, qui la forçait à trottiner. Il se glissait en habitué entre les dépôts sauvages et les bosquets désordonnés. Jolyn se penchait dès qu’il réduisait l’allure, anticipait chacun de ses mouvements de tête. Il ne se retourna qu’une fois et par bonheur, ne la vit pas. Une pluie fine commença à tomber. Jolyn frissonna lorsqu’une goutte s’infiltra dans sa nuque. Elle espéra que Kalen avait ramené Faè à sa tente, qu’elles ne s’inquiétaient pas.
Sa filature s’acheva à quelques pas d’un pin au tronc tordu. L’homme s’assit contre son écorce, sortit un petit sac de cuir entre ses cuisses, puis sifflota. Jolyn se demanda ce qu’il attendait dans un endroit si étrange. Elle-même demeurait accroupie derrière un buisson de ronce, où elle se forçait à modérer son souffle pour ne pas être entendue. Le temps se suspendit. Des nuages noirs cachèrent le soleil. La pluie devint battante. Elle envisagea de revenir en arrière, vers Faè. Cette hésitation ne dura pas. Elle avait le pressentiment qu’il allait se passer quelque chose. Cet homme ne se tenait pas là par hasard.
Soudain, elle entendit des voix derrière elle. Jolyn se retourna vers deux silhouettes masculines, qui suivaient le même chemin qu’elle. Ils allaient la découvrir. Réduire ses espoirs à néant. C’était impossible. Elle rampa le plus silencieusement possible pour se frayer une place sous les ronces, ignorant la morsure des épines. Elle maudit chaque bruissement de ses vêtements, espéra que le vent les recouvre.
Les deux hommes passèrent juste à côté de sa précédente cachette. Elle reconnut les protagonistes d’une bagarre de la semaine précédente, dont ils portaient encore les stigmates. L’un avait le coude et les genoux bandés, l’autre des marques violacées sur tout le visage. Ils avaient affronté un groupe d’hommes plus nombreux, qui, d’après Kalen, leur reprochaient de s’être embrassés. Jolyn ne comprenait pas la violence que ce geste avait provoquée. Elle se demanda pourquoi ils venaient vers l’homme aux cheveux de flamme. Allait-il les punir ? Les remercier ?
Elle les entendit marcher jusqu’à lui, s’asseoir à ses côtés. Ils commencèrent à parler, d’abord de voix calmes, puis de plus en plus animées. Jolyn espéra que leur colère s’apaise. Elle préférait ne pas imaginer ce qui arriverait si elle était découverte à cet instant. Leur conversation s’arrêta brusquement, remplacée par des murmures. Du métal tinta, puis les deux hommes se relevèrent. Ils partirent, passèrent devant Jolyn avec l’air inquiet.
L’homme aux cheveux de flamme les suivit de peu, un large sourire aux lèvres. Son sac de cuir était rempli de pièces, comme celui des contremaîtres à la mine de Maëlval, lors des paiements du soir. Elle ne sut à quoi cet argent pouvait servir. Payait-il l’aide des policiers ou une vengeance contre leurs ennemis ? Elle décida de continuer sa filature pour s’en assurer, malgré ses muscles frigorifiés. Ils suivirent le chemin inverse, revinrent au milieu du camp. L’homme alla jusqu’à une tente encore plus miteuse que les autres, y entra et ferma derrière lui.
Jolyn guetta sa sortie, mais elle ne vint pas. Elle se décida à approcher, pas à pas. Ce fut pour entendre de lourds ronflements. Elle pesta, frustrée de voir ses efforts déçus. Il lui faudrait attendre pour découvrir les mystères de l’homme aux cheveux de flamme et pour comprendre comment il avait pu sortir du camp. Pour l’heure, il ne lui restait qu’à retrouver sa fille, pour une énième soirée d’impuissance. Elle marcha les poings serrés dans l’allée entre les tentes.
Jolyn se sentait sur le point d’éclater. La tempête qu’elle avait trop retenue menaçait de débordait. Elle en avait assez. Assez de se lamenter sur l’injustice de son sort. Assez d’essayer de se consoler des petits riens qui éclaircissaient un quotidien banal. Assez de se battre en vain. Assez de ne pas comprendre. Assez de ces barbelés, de ces tentes, de ces policiers, de chacun des habitants qui composaient ce camp. Dans cet instant de rage, même Ezechios, Kalen et Vabrinia ne trouvaient plus grâce à ses yeux. Ils n’étaient que des distractions perverses d’un destin injuste. Cette vie n’était pas celle qu’elle avait voulue, pas celle que Faè méritait.
Elle arriva trempée devant la tente de Kalen, où résonnaient des rires d’enfant. Lorsqu’elle reconnut celui de sa fille, Jolyn sentit toute sa colère s’effondrer. Il ne demeura plus que la culpabilité d’en avoir voulu à ceux qui l’avaient sauvée d’un complet naufrage et une sensation de lassitude. Un vide que rien ne pouvait combler. Elle entra, surprit son amie et leurs deux enfants en train de mimer des animaux. Même Kalen à quatre pattes avec les mains en forme d’oreilles ne put l’amuser. Elle se laissa tomber sur les genoux sans même fermer derrière elle.
— Aama !
Faè se jeta dans ses bras comme dans ceux d’une revenante. Kalen poussa un cri de soulagement, imitée de près par Vabrinia.
— T’étais où ?
— Je cherchais… murmura Jolyn.
— Quoi ?
— Un moyen de partir d’ici, pour aller chercher Aapa.
Faè la regarda avec une affliction trop grande pour des yeux si petits. Leur étreinte s’arrêta. Jolyn voulut s’allonger, s’effondrer et fermer les paupières pour ne plus affronter les émotions de sa fille. Kalen la retint par la manche, lui signifia qu’elle devait enlever ses vêtements trempés. Elle l’aida à se déshabiller, lui donna une de ses tuniques, puis elle l’aida à se coucher sous plusieurs couvertures et la borda comme un enfant. Jolyn se laissa faire, éreintée.
*
Lorsqu’elle se réveilla, la pluie coulait encore sur la toile de la tente. Le jour poignait par ses trous. Sa première sensation fut la douceur du tissu de la tunique prêtée par Kalen. Jolyn se sentit plus sale que jamais au contact de ce vêtement. Son amie dormait sur le ventre et entre elles, leurs filles se tenaient dans les bras l’une de l’autre. Comme deux sœurs. Jolyn se leva doucement, le cœur encore percé de l’amertume de la veille. Une seule idée l’habitait : suivre encore l’homme aux cheveux de flamme.
Elle sortit de la tente à gestes lents pour ne réveiller personne, puis marcha au milieu du camp à peine éveillé. Des enfants jouaient à se poursuivre, un couple peinait à allumer un feu avec le bois humide et une vieille femme demeurait assise au milieu de l’allée, le regard perdu dans le vide. Jolyn alla jusqu’à l’endroit où son expédition s’était arrêtée à la veille, avec l’espoir de la reprendre au même endroit.
On avait démonté la tente. Il ne demeurait plus aucune trace de l’homme aux cheveux de flamme. Jolyn pressa le pas, fit plusieurs fois le tour des tentes. Elle explora tout le camp, du bois jusqu’aux détritus. Il n’était plus là et les deux hommes qui lui avaient donné de l’argent avaient eux aussi disparu.