side_navigation keyboard_arrow_up

Samedi 28 Mars 1818 - the Butterfly

visibility 3
article 1,5k
Par Pouiny

J’ai honte d’écrire ces lignes depuis ma chambre à Dublin, mais c’est la dernière fois que je reporte mon départ. De toute manière, Père a prévu de louer ma chambre au plus offrant dès le mois prochain. Mère dit qu’il n’a pas accepté mon départ, Marty lui répond qu’il a besoin d’argent pour acheter ses bières. Moi je n’en pense rien, j’ai encore bien trop à réfléchir.

À vrai dire, j’aurais pu sûrement m’en aller dès aujourd’hui, mes affaires sont toutes rentrées dans un petit sac. Une chemise, un pantalon, un stylo, une boussole, quelques boites de nourriture et d’eau, mon whistle et quelques pièces de ces foutus d’Anglais. Réunies dans mon cabas de la taille d’à peine un grand pìob-mhòr, je réalise à quel point mes possessions sur cette terre sont maigres. Mais maintenant que je sais ce que j’ai et ce que je prends ; vers où vais-je ? Voilà une bien excellente question, bon Dieu.

Je ne suis pourtant pas resté les bras ballants au pub, eh ! Je suis allé voler des sous dans la botte de mon père pour m’acheter une carte du pays. Une belle carte, qui avait si peu de tache de gras… en la regardant, à nouveau je me suis senti comme maigre et minuscule sur cette île d’Émeraude. Mais ce serait mal me connaître de croire que je m’en serai découragé ! Marty en est témoin, j’ai passé des nuits à étudier les routes, les itinéraires, les temps de trajet… J’étais comme un pèlerin qui s’en va vers Dieu, je réfléchis à mes pas, quelle folle idée ! Mais même avec tout ce travail, la direction ne me venait pas. Les pèlerins marchent vers l’Église, les croisés vers Jérusalem. Seulement, où se trouve mon chemin de croix ? Est-ce qu’elle est même fondée, cette envie de quitter Dublin ?

Les jours ont défilé, les nuits ont été arrosées, mais au petit matin jamais la réponse ne tombait. Plutôt partir vers l’est, en traversant les plaines jusqu’à Galway ? Ou bien descendre vers le sud et longer la côte et les falaises pour rejoindre Wexford ? Ou bien peut-être qu’il valait mieux monter vers les villes riches de l’Ulster, où j’aurais plus de chance de trouver un travail et un toit… Mais comment m’y risquer en premier au vu de la réputation des Ulates ?

Et voilà que les ratures au graphite se sont enchaînées sur ma belle carte d’émeraude et que ma famille a pu apercevoir la tristesse qui était en moi, sans être capable de m’en défaire. Mais qui aurait pu s’en soucier ? Grand-père est parti, Père refusait même de me croiser dans un couloir. Mère, quant à elle, avait bien assez à faire avec sa propre mélancolie. Il ne restait plus que mon petit frère, qui avait lui aussi bien du mal à accepter mes envies de voyage…

Mais peut-être qu’il acceptait encore moins de me voir malheureux. Car ce matin, Máirtín a pris ma carte abandonnée dans un coin et l’a regardé négligemment, comme si tout ceci ne l’intéressait pas. Je pensais qu’il était heureux de la situation, lui qui avait tant tenté de me retenir à Dublin. Alors je lui ai sèchement déclaré qu’il devait être bien content que je sois un tel incapable. Mais il est resté silencieux, contemplatif face aux traits et aux brouillons dessinés dessus. Puis d’une voix claire, il m’a invité à regarder ce que son doigt pointait.

« Hé Pádraig. Tu te souviens de cet endroit ? À l’époque où Père avait encore sa librairie et que l’on habitait dans le centre, en face du Trinity College ? Il nous fallait aller jusqu’à Donnybrook à pied pour rejoindre l’école de charité catholique. On nous demandait d’être discret, et la police pouvait nous poursuivre. Évidemment, c’était une école interdite. Je me souviens que tu me portais souvent sur ton dos quand je pleurais… »

Je n’ai pas répondu. J’avais complètement oublié cette période de notre vie, celle où notre famille, à défaut d’être riche, avait un emploi respectable. On résidait dans les beaux quartiers et même certains protestants nous levaient leur chapeau. Mais je détestais l’école catholique. Et Marty, qui était le souffre-douleur des bonnes sœurs, encore plus. C’était une époque où je puisais dans tout mon cerveau pour lui trouver les blagues les plus grivoises afin qu’il s’arrête de pleurer en se réveillant le matin. J’avais dix ans, il en avait sept.

« Parfois, on marchait deux heures de plus, et l’on descendait vers le sud, jusqu’au parc du Earl de Clonmell. Tu sais, avec l’Obélisque pour les morts de faim de 1740. On montait tout en haut de la colline et l’on pouvait observer la mer, l’île de Dalkey, et quand il faisait beau, les montagnes de Wicklow au sud. »

Je n’ai rien dit. Marty semblait pensif, le regard perdu sur la carte, comme s’il pouvait admirer dessus le parc, avec les cerfs que le vieux Earl avait introduits avant de repartir se cloitrer chez lui, à Clonmell. J’avais toujours eu le vertige, mais mon frère riait quand on s’aventurait sur les falaises et l’obélisque. Il adorait la mer et fixer les vagues se fracasser contre les roches. Il lui arrivait d’affirmer qu’il deviendrait marin un jour, un rêve bien vite effacé. Moi, en ce temps-là, j’étais rivé vers le sud, j’essayais de deviner les plaines et les forêts, les yeux plissés dans le lointain.

« À l’époque, a continué Marty, tu me disais que tu voyais un papillon aux couleurs irisées. Dès que tu rentrais dans les collines de Killiney, tu me disais qu’il te poursuivait et t’entrainait, comme s’il voulait que tu ailles où il volait. Et ce papillon finissait toujours par aller vers les montagnes de Wicklow. Tu m’en parlais tout le temps de ces montagnes, tu avais les yeux qui brillaient comme de la mousse à bière, tu t’en souviens ? »

Je suis resté silencieux, mais dans mon corps s’est passé quelque chose, comme si mes pensées devenaient plus légères.

« Je rêvais de le voir, ton papillon. Tu me disais qu’il était immense et une fois tu m’avais même dit qu’il n’avait pas des antennes, mais une chevelure de femme qui virevoltait au vent ! On aurait dit les histoires de grand-père à ce moment-là, sauf qu’elle était réelle. Mais je ne l’ai jamais vu, ce papillon, et pourtant j’ai même essayé de retourner là-bas sans toi. Maintenant que j’y pense, peut-être qu’il était destiné à te guider, ?

— Ce n’était pas un papillon. C’était une Pillywiggin. Je m’en souviens à présent, à l’époque je ne connaissais pas ces fées des bois, mais maintenant que tu m’en parles, j’en suis persuadé.

— Et bien raison de plus, alors ! Oublie ta vieille carte poussiéreuse, pars jusqu’à Killiney Hill, remonte sur l’Obélisque. Si tu as de la chance, peut-être que tu reverras ta petite fée. Si elle n’y est pas, c’est qu’elle en a dû en avoir assez que tu n’aies pas voulu la suivre ! Il va falloir que tu la rattrapes. En tous les cas, ton rêve de l’époque était d’aller voir ces montagnes… Pourquoi ne pas commencer par là ? Tu imagines ? Aussi bien, cela fait 7 ans que ta Pillywiggin t’attend là-bas ! »

J’ai regardé mon frère sans mot dire. Il avait l’œil brillant, un sourire franc, mais il paraissait un peu triste. Avec ces paroles, il m’avait pris le chagrin qui était en moi pour lui-même, pour m’en débarrasser. Que Dieu le garde, je n’ai su lui répondre. Mais j’ai attrapé mon sac et j’ai couru vers le sud, jusqu’aux collines de Killiney. Je suis passé par-dessus la grille dans l’obscurité du soir, je suis remonté retrouver l’obélisque et j’ai observé le sud-ouest. Les montagnes de Wicklow sont restées invisibles dans la brume de l’horizon, et le papillon irisé ne s’est pas présenté à moi. Mais alors que mon regard fut attiré par les vagues sur les roches et mon oreille par leur vacarme, il m’a semblé comme entendre la mélodie d’un battement d’ailes aux sons de harpe celtique. La chanson, douce et malicieuse, se distinguait à peine du bruit de la mer, mais plus je l’écoutais et plus mon esprit se clarifiait. Ma Pilliwiggin ne s’est pas montrée, surement vexée que je l’aie oublié durant toutes ces années, mais elle ne m’a pas abandonné.

Je suis rentré chez moi le cœur léger en fredonnant l’air des ailes de la Pilliwiggin. Samedi prochain, je serai sur les montagnes de Wicklow, et sans itinéraire, je laisserai, comme le pensait mon grand-père, les Voisins me guider.

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.