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Samedi 21 Mars 1818 : Brian Boru's March

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Par Pouiny

Je repousse mon départ d’une semaine encore. Par la peste, plus jamais je ne ferai confiance à mon frère ! C’est un vrai diable, je le reconnais bien à présent. Il sait déjà comment exploiter les vices des hommes.

Ces derniers jours, je passai mon temps à préparer mon départ. Seulement, je rencontrai des difficultés imprévues… Je pliais mes affaires puis je les ressortais, indécis. Mais voilà qu’hier, alors que je me tenais enfin sur le pas de la porte pour m’en aller, Marty me prit la main en s’exclamant :

« Et tu espérais t’enfuir comme ça, comme un voleur ? Il faut bien fêter ton départ ! Ressors ton whistle, on va au Byrnes. » Et sans m’attendre, il a enfilé ses plus belles chaussures, celles dont les talons claquent et résonnent même sur le plus dense des pavés de la ville.

Mon frère a le pas sûr et léger comme l’enfant qu’il est encore, mais le regard cynique et révolté comme l’adulte qu’il deviendra. Quand on va au pub, tout le monde sait déjà qu’il va y avoir des étincelles. Et lorsqu’il monte sur le marchepied en bois, le public émerveillé oublie qu’il n’a que 14 ans. Ainsi, tout le monde veut être le premier à lui payer son coup. Et cet idiot m’offre donc la moitié de ce qu’on lui a donné pour boire ensemble.

Il aime tant quand nous dansons tous les deux et entendre nos pas résonner à l’unisson, comme si nous allions pour toujours marcher de concert. Mais je n’ai pas son talent et son endurance, et j’ai encore en souvenir malheureux les leçons de danse de Père, où il nous faisait porter des seaux remplis qui ne devaient jamais se renverser. Je préfère largement avoir les mains libres et les doigts mobiles, à chacun son talent !

On était arrivé au Byrnes dans le début de l’après-midi, nous n’en sommes sortis que dans le brouillard, au beau milieu de la nuit. Nous devions rentrer chez nous, mais en riant Marty s’est exclamé : « si tu veux vraiment fuir, eh bien allons sur les docks ! Je vais te monter sur un bateau, direction l’Angleterre ! » Et comme si c’était une bonne idée, je l’ai suivi en titubant.

À partir de là, ma mémoire devient floue. J’ai souvenir d’avoir tenté de pousser Marty à la mer, mais la bière et le whiskey n’atteignent jamais sa stabilité. J’ai jeté un coup d’œil vers le ciel sombre et brumeux, tentant vainement d’observer une étoile, lorsqu’un son de corne dans le lointain me fit perdre mon hilarité. Je me suis concentré, fixant l’obscurité, pour mieux comprendre ce qui s’approchait sur cette mer d’huile, quand une vision d’horreur me fit basculer vers l’arrière.

Une flotte de drakkars immenses s’engageait sur l’horizon nocturne, recouvrant l’étendue de dizaines de têtes de dragons et de voiles blanches gigantesques éclairées par les flammes de nombreuses torches. Sifflaient à mes oreilles désormais des cris de rage accompagnant les cornes de brume. Marty posa une main sur mon épaule et me demanda, comme dans un rêve, ce qui me prenait. J’allais rétorquer : « Mais tu ne vois pas ce qui se passe ? » quand je fus aveuglé par un halo de lumière. Derrière mon frère se trouvait une armée à cheval, avec tout le vacarme de hennissement et de hurlement qui allait avec. Une troupe monstrueuse de guerriers tenant lance et bouclier, épée à la ceinture, qui inondait toutes les rues de la ville et du port. Et, surplombant tout ce beau monde, au fond des dernières lignes, il y avait un homme immense, baigné dans la lumière ; un Haut-Roi de l’Irlande.

Il était assis en amazone sur son cheval, une barbe de feu éclairait son visage par boucles et une couronne d’or ornait sa tête. Et je pouvais voir dans ses mains une harpe celtique en bois massif, dont le son hypnotique accompagnait le chant de la guerre. Son destrier blanc, gigantesque, se dirigeait sans un doute vers la mer au trot, prêt à écraser la flotte ennemie de ses sabots. Malgré le chaos indicible qui régnait… Aucune haine ne tordait le visage du roi. Il semblait sûr de lui, en conquérant. Alors qu’il s’approchait, la chaleur qu’il dégageait de sa lumière me monta à la tête… et ce fut le trou noir.

J’ai dû émerger de mon lit aujourd’hui vers midi. Dans la cuisine, Marty expliquait au moins pour la troisième fois à Mère comment il avait dû me trainer jusqu’à la maison, mais elle était loin de le prendre en pitié. Faisant la vaisselle, elle garda pour les assiettes et les couverts son regard moqueur. Je me suis assis à table lorsque mon frère changea de sujet pour me demander : « Eh bien alors, raconte ! Qu’est-ce que tu as vu sur les docks de Clontarf ? Tu avais l’air tellement effrayé, on aurait cru que tu avais rencontré une banshee ! »

Avec un grand soupir, j’ai donc relaté ma vision. La flotte, les flammes, l’armée, le roi… Mère resta silencieuse, continuant de frotter les assiettes. Elle ne m’accorda pas un regard, pas même après la fin de mon récit. Après quelques minutes où je pensais qu’elle n’en dirait rien, elle murmura en se retournant vers moi :

« Vous étiez à Clontarf, c’est ça ?

— Oui, c’est Marty qui en a eu l’idée, dis-je pour me dédouaner. »

Il étouffa sa protestation, trop impatient d’entendre Mère réfléchir. Quand elle restait silencieuse et immobile ainsi, c’était souvent pour laisser une histoire poindre. Et celle d’aujourd’hui ne se fit pas attendre.

« Quand j’étais petite, mon père me disait qu’il y a très longtemps, un Haut-Roi d’Irlande avait trouvé la mort à Clontarf.

— Dans une embuscade ? tenta Marty.

— Non, dans une bataille contre les Northmens. Il l’a remportée et réunie l’Irlande pour une dernière fois, mais il paya cette victoire de sa vie.

— Attends, dis-je en discernant vers où mère se dirigeait. Ce roi, est-ce… ?

— Oui, je pense que tu as deviné, mon Paddy. Le dernier haut roi d’Eire, Béal Bóruma.

— Impossible ! Pourquoi Paddy aurait l’honneur de percevoir l’esprit de Brian Boru et pas moi ? s’est exclamé Marty avec une pointe d’envie.

— Et bien, peut-être qu’il est difficile pour Bóruma de dormir en voyant l’état de son île et la déchéance de ses jeunes, a rétorqué Mère avec un ton acerbe. »

Et elle nous tourna alors le dos. Elle sortit les assiettes de l’évier pour les ranger dans des placards. C’était sa manière de nous signifier que la discussion était terminée. Nous sommes restés penauds, mon frère et moi, comme des enfants qui venaient de se faire gronder. Puis nous sommes retournés à nos occupations. Vu mon état, il n’est plus question de partir aujourd’hui…

Et me voilà à écrire toute cette histoire dans ce carnet, comme si je voulais m’excuser auprès de Grand-père de cette promesse non tenue de la semaine passée. Mais même si mère désirait probablement se moquer de nous, sa dernière remarque ne cesse de me tourner en tête. Je me sens coupable et honteux, mais de quoi donc ? Est-ce ma faute si Brian Boru était déjà depuis si longtemps parti vers l’Autre Monde quand les chiens d’Anglais sont venus sur notre île d’Émeraude et depuis la brûle feuille par feuille ?  

Mais je pense que tout Irlandais aimerait que son roi légendaire soit en paix. Tout Irlandais doit rêver de cette union si ancienne qu’elle est depuis des siècles oubliée. Alors peut-être que modestement, comme Brian Boru, je ferai bien de marcher d’un royaume à l’autre. Peut-être est-ce ainsi que je trouverai mes histoires, et les réponses à mes questions.

Back in 1000. died Brian Boru, on the emerald Irish isle

But his fiery locks and golden harp survive him for the while

The banner and the sword, remain driven in the ground

And peace is back in Ulster, how ever sweet the sound

Samedi prochain, je tiendrai ma promesse.

Dead Brian Boru gives life to lreland

In a tree of peace, come light the garland

The children know the fear of hell no more

Peace has at last come to Ulster's door

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