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Samedi 22 Mai 1819 - The Man of Aran

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Par Pouiny

Je suis face à la mer, les pieds dans le vide. Le vent assourdit mes oreilles, et je ne sais plus quoi penser. Qu’est-ce qu’il s’est passé, exactement ? J’ai l’impression de déjà commencer à l’oublier. Je suis sur l’île d’Aran, sur une ruine gigantesque, entre ciel et terre. D’ici, la ville d’où je viens a l’air si minuscule. Et il me semble que la frontière entre mon monde et celui des Voisins s’est encore affinée…

Tout démarre à Galway, dont j’avais très envie de partir, mais où j’attendais de récupérer un peu plus de vivres et quelques pièces avant de retourner sur les routes. Je fais comme à mon habitude pour cela ; je parcours les villes, les maisons, les pubs, les fêtes… Et je vis de mes histoires. Il faut dire que mon catalogue s’est sacrément étoffé en un an. Entre celles dont je me rappelle et celles qui m’arrivent, je peux commencer à conter pour deux ou trois personnes, au bout de cinq minutes le quartier entier s’est ramené dans le pub. Et moi, j’en récupère les plus beaux morceaux de viande pour Richard et la bière la plus onctueuse pour moi. Le monde et la richesse de la ville de Galway faisaient que je ne m’en sortais pas trop mal, je l’avoue. Jusqu’à ce qu’hier, j’aperçois un homme que je n’avais jamais rencontré auparavant. Sans dire que je reconnais tout mon public, celui-ci m’aurait marqué s’il était arrivé plus tôt. Il aurait pu avoir autant vingt ans que quarante ; quelques traits marquaient durement son visage, mais il était une beauté exceptionnelle. Ses cheveux blonds et la pâleur de sa peau semblaient faire concurrence au soleil. Quand il est entré, en plein milieu d’une histoire, il m’a fallu quelques secondes pour ne pas perdre le fil. J’ai fait comme si de rien n’était, cachant mon émoi, mais en espérant tout de même avoir l’occasion de lui parler avant la fin de la soirée.

Je n’ai même pas eu besoin de forcer, car il est venu immédiatement vers moi. Souriant, avenant, chaleureux… C’en était presque suspect. Il semblait amusé à l’idée que j’ai un whistle et des chaussures de Leprechaun. Je ne sais pas comment c’est arrivé dans la discussion, mais il m’a déclaré que si j’aimais tant les histoires, il aurait surement quelque chose à me montrer. Pour cela, il fallait que l’on aille jusqu’à son bateau, amarré plus loin. Et je ne sais pourquoi… Je l’ai suivi.

Nous avons marché dans la nuit noire, suivant les baies de Galway où la pleine lune se reflétait dans l’eau calme. Nous marchions tranquillement, profitant de l’air frais et humide du printemps. Il faut avouer que c’était très agréable de lui parler. Il avait de la répartie, de la connaissance, de la sympathie. Pour le dire sans détour, il rayonnait même dans l’obscurité, son sourire particulièrement faisait battre mon cœur. Quand nous sommes arrivés à la fin de la baie, j’avais la sensation que j’aurais été capable de faire n’importe quoi pour cet homme qui m’était encore étranger il y a une heure. J’aurais pu traverser le pays avec lui, l’accepter aussi bien que Richard s’était accommodé de moi. Mais je ne m’attendais quand même pas qu’il me fasse monter dans une aussi petite barque.

C’est un Curragh, m’a-t-il dit. Une embarcation pour 3 personnes, faite pour naviguer à la rame. Richard doit compter pour 2, car quand il est rentré à l’intérieur, j’ai bien cru que nous allions tous finir par-dessus bord. Mais alors que je prenais sans même le réaliser les rames et quitter les baies de Galway, je l’ai entendu comme dans un rêve dire : ce sont les embarcations traditionnelles des îles d’Aran, où nous allons. Les îles d’Aran ? Celles qui sont à plus de 30 miles des côtes ? Il a hoché la tête avec un sourire, et à ce moment-là plus dix yards nous séparaient de la rive.

Heureusement que la mer était calme. Je n’ai même pas réussi à être furieux. J’étais, sans vouloir me l’avouer, ravi d’avoir une excuse pour passer du temps avec cet homme incroyable, qui parlait sans aucun essoufflement alors qu’il pagayait deux fois plus vite et fort que moi. Chaque petit détail que je remarquais chez lui m’émerveillait de plus en plus, comme s’il m’avait lancé un sort. On peut dire ça ainsi, il m’avait en tout point charmé, au point où je ne pouvais plus que lui obéir et l’admirer, impuissant. Même Richard semblait totalement subjugué et lui léchait la main, ne rêvant que de caresses. Pour sûr, voilà encore une autre nuit complètement étrange que j’ai pu vivre.

Nous avons navigué sur sa frêle embarcation sur toute la course de la lune. Bien qu’à un moment, malgré la conversation passionnante et la beauté incommensurable de mon partenaire, j’ai… un trou de mémoire. Me suis-je endormi ? Mais comment ? Ai-je perdu connaissance à cause de la fatigue de la journée ? J’ai un vague souvenir de sa main douce et pâle, et de la chaleur de sa peau sur mon front. Ses lèvres murmurèrent quelque chose, mais quoi… ? Quand j’ai rouvert les yeux, nous étions sur les hauteurs d’une ruine tout à fait gigantesque. Squelette d’un fort monstrueux, il n’en restait plus que les fondations et quelques murs dessinant son contour. Je me redressai aussitôt, le vent et la hauteur me faisant craindre la chute. À mon sursaut, je l’entendis éclater d’un rire particulièrement angélique. Richard était sur ses genoux, profondément endormi.

« Bienvenue en mon humble demeure. Elle s’est bien usée avec le temps, mais autrefois, elle était le plus important et le plus imprenable des bastions. On y organisait souvent des fêtes en l’honneur des dieux. Comme il serait bien d’y être… »

Je ne répondis pas. Dans ma tête, je revisualisai ma carte et les informations qu’il avait pu me donner. Nous étions sur l’île d’Aran, sur une ruine antique… Il n’y en avait qu’une qui pouvait correspondre à une telle description.

« C’est… Nous sommes à Dún Aonghasa. Vous… ne seriez pas Oengus ? »

Sa seule réponse fut un rire franc et clair, manquant presque de faire tomber Richard de la muraille. Si je n’étais pas aussi habitué à être pris pour un fou, je m’en serais presque vexé. « Oengus ? Qui connaît encore ce nom aujourd’hui ? » murmura-t-il entre deux éclats de rire en essuyant ses larmes. Et pourtant, je ne saurais dire pourquoi… ce rire me semblait particulièrement triste.

Il m’a raconté alors une histoire. Celle du clan des dieux de Thuatha de Danann, que les humains ont combattu et ont fait fuir de l’île, les obligeant à vivre sur l’Autre Monde et disparaître de celui-ci. Il me raconta l’arrivée du Christianisme et le désespoir de cette famille divine qui perdait en fidèle et que l’on écoutait plus. En protestation et ultime geste divin, tous se transformèrent en chevaux et galopèrent à travers l’Irlande. Mais personne ne porta attention à eux, alors ils partirent tous à Aran, se cacher dans une grotte, et plus jamais on ne les revit en Irlande. Et Oengus, celui qui ne pouvait se résoudre à abandonner la vie, décida de s’installer dans le fort non loin que l’on avait autrefois construit en son honneur. Dieu de la jeunesse, il a vieilli et a fait les cent pas pendant plusieurs siècles, devenant un vieil homme étrange faisant des allers-retours dans le brouillard de l’île.

« Toi qui connais le nom des anciens dieux… laisse-moi te transmettre ce que j’ai pu modestement apprendre ici, sur les plus anciennes terres de l’Île d’Émeraude, avant de disparaître. Le peuple désormais ne sait plus écouter ces histoires et préfère ne pas se détourner de Dieu. Mais tu as l’air bien différent des autres. Bien plus curieux, et peut-être un peu plus sage. Et qui sait… peut-être que tu rencontreras le véritable Oengus ? »

Je dois avouer quelque chose. Qu’il soit un dieu ou non, qu’il ait quelque chose à m’apporter ou non, j’aurais de toute façon accepté sans hésitation. Il est si captivant, si calme, si doux et si fort à la fois. Tout, dans son corps et son attitude, me fascine. Est-ce donc ça, un véritable conteur ? Comment aurais-je pu refuser de l’écouter ?  

Le soleil s’est alors levé, le vent a soufflé, j’ai fermé les yeux… Et sans un mot, il a disparu. Richard se retrouvait désormais tout en bas de la forteresse, encore endormi. Quelque part dans le lointain, il me sembla apercevoir un cygne volant vers le soleil. Le carnet s’est ouvert dans mes mains, donc… Sans réfléchir, j’écris. À quoi vais-je m’attendre ? Dans quoi me suis-je encore embourbé ? Et surtout : comment vais-je pouvoir descendre de cette muraille ?

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