side_navigation keyboard_arrow_up

Samedi 17 Octobre 1818 - Follow On

visibility 0
article 1,9k
Par Pouiny

J’ai honte quand je relis les dernières pages écrites dans ce carnet. Je mentirais si je disais que ça ne m’a pas empêché d’écrire depuis. Mais j’imagine que j’avais besoin de passer par là. J’ai décuvé, je me suis calmé, et j’ai fait la rencontre de personnes qui m’ont bien aidé. En fait, c’est plutôt elle qui m’a rencontré que l’inverse, étant donné que notre première interaction a été de jeter son chien sur moi, qui étais ivre mort devant sa porte. Un gigantesque irish wolfhound, aux pattes longues et yeux perçants, tous crocs dehors, je l’ai pris pour un dragon. Et, je ne sais pas, malgré son agressivité apparente, je l’ai accueilli comme un soulagement. Comme s’il allait être l’artisan de la mort que m’avait prédite la banshee.

Mais il ne m’a même pas mordu. Il s’est arrêté net devant moi et a décidé plutôt de me lécher le visage. Sa maîtresse dépitée a bien tenté de le rappeler, mais sans grand succès. En essayant vainement de le tirer en arrière par le collier, elle me jeta d’un air dédaigneux ;

« Tu n’as pas peur de mourir, ou bien ? »

Je lui ai répondu que j’étais déjà mort. Et je suis parti.

Je n’arrivais plus à trouver ni de la beauté ni du réconfort nulle part. Moi qui aimais tant écouter, conter, jouer… Tout me semblait futile. J’en venais à ne plus supporter toute cette présence humaine qui m’avait au départ tant manqué. Après tout, ma vie allait s’arrêter prochainement, la banshee m’avait condamné. Tout ce que je pouvais faire, en dehors de boire, était de retourner la nuit au château de Ross. Qui sait, peut-être que j’aurais pu la revoir, et… peut-être qu’il avait un moyen de contre le sortilège ? Je ne sais pas, j’avoue que ces dernières semaines ont été brumeuses. Et qui aurait pu demeurer rationnel, après une telle rencontre ?

J’avais envoyé une lettre à ma mère et à mon frère, un soir dans mon ivresse. J’espère qu’ils ne seront pas trop inquiets pour moi. J’avais pour projet d’abandonner là le reste de ma vie d’errance et de prendre la route la plus courte pour Dublin, en priant pour ne pas mourir sur le chemin. J’écrivais une autre lettre à ma mère pour lui expliquer combien je l’aimais, face au château de Ross. Le soir tombait et la brume s’intensifiait. J’avais le bout des doigts gelés, et beaucoup trop d’alcool dans le sang pour m’en soucier. Je chantonnais la mélodie de la banshee, en espérant la faire revenir sur le rempart. Quand une voix claire résonna dans la pénombre.

« Tu ne devrais pas lui en vouloir, tu sais. Elle est simplement triste. »

D’instinct, j’ai fermé mon carnet et je me suis tourné vers elle. Sa fine silhouette se détachait à peine du brouillard. Son chien, en revanche, accouru vers moi, cette fois-ci d’une manière beaucoup moins… "draconique". Après un moment de silence, je lui ai demandé sèchement ce qu’elle insinuait par là. Il me semblait impossible qu’elle parle bien de mon problème, mais sa réponse m’affirma le contraire.

« La Banshee. Moi aussi, je l’ai déjà entendue chanter. Tu n’as pas vraiment à t’en faire… Il y a bien longtemps que l’on peut l’écouter sans qu’elle annonce la mort. Elle est seulement nostalgique d’une époque disparue, je pense.

— Tu as entendu la banshee… et tu n’as pas peur ? ai-je demandé.

— Ce n’est pas une lavandière. Cette fée-là devait être au service d’une famille de nobles, comme ça se faisait autrefois. Depuis, la famille a été décimée, et son logis n’a plus jamais été habité. C’est une banshee au chômage, qui tente tant bien que mal de tenir le château de son ancienne famille. Rien de plus. »

Elle s’était rapprochée de moi en m’expliquant tout ceci. Elle portait une longue robe en tweed avec un tablier par-dessus. Ses cheveux noirs étaient attachés en une natte simple. Elle ressemblait à une petite fille déguisée pour imiter les grandes personnes. Mille questions se bousculèrent dans ma tête, alors que mes doigts se perdaient dans le pelage du chien.

« Tu veux dire que… Mais comment tu sais que…

— C’est plutôt l’alcool que tu devrais arrêter, fit-elle en jetant un regard à ma flasque. Elle a bien moins de chance de te tuer que ça. C’est ce qui a abattu mon mari, alors je sais bien de quoi je parle. Et à cause de lui, je comprends trop bien le langage des ivrognes. Je peux ? »

Elle me montrait un monticule d’herbe humide tout proche. J’eus un geste d’assentiment silencieux, et elle s’est assise à côté de moi, caressant son chien posé devant nous sans me regarder.

« Donc… Je ne vais pas…

— Pas plus tôt qu’un autre, en tout cas. Si ça peut te rassurer… »

Et ce fut comme si le poids du monde s’était retiré de mes épaules. Jamais je ne me suis ressenti si reconnaissant, et si soulagé. Mon soupir fut si grand qu’il me coupa en deux, alors qu’un rire nerveux s’échappait de ma cage thoracique. Avec un sourire, la jeune fille me prit ma flasque et en but plusieurs gorgées. En essayant vainement de cacher une larme, je murmurais :

« Dire que j’étais en train d’écrire une lettre pour dire à ma mère que je l’aimais…

— Tu peux toujours la lui envoyer. Pour avoir mis au monde un fils alcoolique, j’imagine qu’elle mérite bien ça. Comment tu t’appelles ?

— Paddy Orson. »

Sans se départir de son sourire et en me tendant la main, elle déclara :

« Eilís, simplement Eilís. Un plaisir de sauver les idiots ! »

Nous avons beaucoup parlé, cette nuit-là. Pour tout dire, nous avons discuté jusqu’au lever du jour. Je lui ai avoué tout ce qui m’avait pesé durant ces dernières semaines infernales. Elle se moqua de moi d’avoir si vite succombé à l’anxiété de la fatalité. Et depuis… Nous ne sommes plus quittés.

Elle m’a invité à vivre chez elle, dans une petite maison proche du centre-ville de Killarney. Elle est boulangère, si bien qu’elle m’a souvent réveillé au beau milieu de la nuit avec ses fourneaux. Elle dort très peu, et cache sa tristesse dans son tablier.

« Ma mère est morte quand j’étais petite, et mon père a dû quitter la ville pour trouver du travail ailleurs. Il ne voulait plus de moi dans ses pattes, donc il m’a marié au boulanger alors que j’avais 14 ou 15 ans. Cela m’offrait une maison, une situation… Tout le monde était persuadé que c’était le mieux pour moi. Pas de chance, le mari était ivrogne et gaspillait tout son argent dans l’alcool et les jeux. C’est triste à dire, mais je n’ai jamais été aussi libre depuis que les hommes sont sortis de ma vie. Je tiens son ancien commerce, et personne n’a à se plaindre de mon pain. Et je compte bien à ce que ça reste comme ça, alors ne t’attaches pas trop à moi et je ferai de même. Compris ? »

Je ne sais pas si c’est l’habitude de gérer une petite équipe dans sa boulangerie ou le fait qu’elle ait eu à se battre toute sa vie pour obtenir ce qu’elle voulait, mais Eilís sait très bien être froide et autoritaire. Mais j’apprécie tant les nuits en sa compagnie que l’on passe allongé tous les deux dans le lit conjugal alors qu’elle laisse reposer sa tête contre ma poitrine… que je n’ai pas de fierté à faire valoir. Je préfère largement rester à ses côtés. J’ai l’impression de goûter à une vie qui ne sera jamais la mienne. C’est un rêve de tranquillité, après le tumulte du voyage. Donc je l’aide un peu, en promenant son gros chien pendant qu’elle fait la sieste après son travail, et en tenant la boutique quand il le faut, souvent quand son employé est trop ivre pour pouvoir le faire.

« Comment as-tu pu te laisser tomber ainsi de la sorte ?

— Comment ça ?

— La banshee. Tu as accepté bien trop rapidement ton sort. Aussi bien, cela aurait pu juste être une vieille folle qui chantait sur les remparts, qu’est-ce que tu en sais ? Comment tu as pu tomber dans le désespoir aussi vite ? Tout ça pour quoi, gâcher tes derniers jours dans la boisson ? C’est typique des hommes, mais je ne comprends pas comment vous pouvez vous laisser abattre ainsi.

— C’est-à-dire que… comment j’aurais dû réagir, selon toi ?

— Et bien… Continuer de vivre ? Attendre de voir si le présage était le bon, plutôt que de s’en morfondre ? Tu te rends compte que tu as abandonné ton voyage, le but de toute ta vie, à cause d’une vieille femme ?

— Je dirais plutôt à cause de deux vieilles femmes.

— Tu mérites que je te frappe aussi fort que mon mari. Il m’a déjà battue pour moins que ça !

— Je ne sais pas quoi te dire… J’étais peut-être juste trop fatigué.

— Promets-moi que tu continueras ta route. Comme moi je suis la mienne. On s’accorde un peu de repos, de réconfort, mais c’est important de toujours continuer à mener et braver sa vie, malgré toute l’adversité. Et tu marqueras ça dans ton carnet, pour ne pas oublier ! Maintiens toujours ton cap comme tu l’entends. On en fait un bout ensemble en ce moment, et puis tu repartiras même si le plus grand des monstres venait à te menacer de mort. Et arrête de boire !

— C’est promis. »

Elle m’a interdit d’abuser de la boisson en sa présence. Et si ce n’est pas tous les jours faciles, pour l’instant, je m’y tiens bien. Il y a eu, je dois l’avouer, des nuits assez terribles. Des frissons effroyables me parcouraient alors que des sueurs froides coulaient le long de mon dos, et que mon crâne me semblait comme perforé par un marteau… Je me sens mal rien que d’y repenser. Des nuits très longues où je devais la priver que davantage du sommeil dont elle avait besoin, mais où elle restait là. Elle me caressait les cheveux, murmurant un chant, toujours le même. Un chant dont l’air s’est imprégné à la nuit à tel point que je ne sais plus si je serai un jour capable de me rendormir sans entendre sa voix.

Follow on

For the open road is waiting

Like the song

We will welcome what tomorrow has to bring

Be it fair or stormy weather

Take my hand

And we'll the road together

I won't mind

If it turns out that we never find the end

For all I ask is that you want me for a friend

Et je sais qu’elle m’aime plus qu’elle ne l’oserait jamais l’avouer. Quand elle se réveille au milieu de la nuit pour commencer sa journée de travail, et que ses yeux verts luttent pour rester ouverts, ses lèvres me murmurent ces mêmes mots, encore et encore.

J’ai envoyé la lettre à ma mère. Et à elle, je lui dis très souvent que je l’aime, jusqu’à ce que je la sente hésiter à me jeter son chien de nouveau. Après tout, elle n’a pas d’enfants, mais pour avoir soutenu tant d’hommes alcooliques, elle mérite bien ça.

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.