side_navigation keyboard_arrow_up

Samedi 03 Octobre 1818 - Lilting Banshee

visibility 0
article 1k
Par Pouiny

Bon, il va bien falloir que j’écrive l’histoire qui m’est arrivée l’autre jour. Après tout, un dieu légendaire m’a fait don d’un livre infini, je me dois bien de le remplir… Avec un peu de chance, j’arriverai à arriver au bout avant la fin de ma vie et je pourrais sauver mon âme ainsi. Par pitié, Dieu, faites-moi vivre assez longtemps que je puisse user le maléfice, je promets sola… solennellement que je suis un honnête homme et que les fées s’amusent de moi seulement par malchance ! Je dois avoir une tête qui ne leur revient pas. Ma parole, j’en attire plus que femmes. J’ai besoin d’un peu plus de paix et de tranquillité…

Vais-je réussir à l’écrire, cette rencontre ? Je pense que le dieu, là, il a raté son tour de magie, les pages se dédoublent alors même que j’écris. Soyez moins pressées de vous faire écrire, vous donc ! J’ai une histoire à raconter avant ma mort. Et elle risque d’être plus tôt que prévue, sauf si les banshees elles-mêmes ont décidé de se moquer de moi.

Allez, je commence. Je vais y arriver. Après avoir… rencontré ? Ce fameux Dieu de l’eau qui m’a sorti de la difficulté, j’ai continué à marcher autour des rives du lac. Ça manquait de chemin balisé, et je ne savais pas où m’avait posé ce foutu Lir ! Après plusieurs jours à coller la berge et manger du poisson, j’ai aperçu à l’horizon un château. Pauvre de moi, je croyais qu’il allait seulement m’indiquer la route jusqu’à Killarney… Si j’avais su, je ne me serais pas tant pressé. Mais j’étais si heureux de découvrir enfin une construction humaine qui ne soit pas cette maudite ruine d’Innisfallen ! J’en ai même couru, quand j’y pense… j’ai couru pour ça !

La nuit était tombée alors que je me trouvai au pied de cet immense vestige médiéval. On m’a expliqué plus tard que c’était le château de Ross, qui avait appartenu pendant longtemps au clan O’Donoghe, comme l’autre espèce de fantôme qui naviguait sur le lac avec son fichu canasson il y a quelques semaines. Quand je pense que ça ne me serait jamais arrivé si je n’avais pas été aussi idiot pour monter sur un kelpie, je suis hors de moi, contre moi-même ! Je dis que les Voisins se moquent de moi, mais je creuse ma propre tombe et en plus j’en redemande.

Mais, voilà, le château. Je ne suis pas historien, mais sans être une autre ruine, il avait l’air sacrément vieux. Au pub, on m’a expliqué qu’il avait été réputé imprenable, et qu’il avait donné du fil à retordre au maudit Cromwell pendant la guerre de 11 ans. Seulement, une prophétie disait que ses défenses tomberaient s’il était attaqué par une armée venue du lac. Alors, quand les Anglais ont tenté de l’envahir en plaçant leurs soldats dans des bateaux, la garnison entière s’est rendue sans même essayer de combattre. Tu parles du prestige irlandais ! Faut croire que la passion des fées et des présages est de nous faire mourir dans l’humiliation.

Ah aussi, des gars du pub m’ont raconté une autre histoire sur O’Donoghue. Pas de fille ni de puits enchanté, non ! Mais un seigneur ivre qui serait tombé de sa chambre directement dans le lac avec son cheval, sa table et sa bibliothèque et que la Mort elle-même a trouvé ça tellement ridicule qu’elle n’a pas pris la peine d’aller le pêcher au fond de l’eau. Il y aurait fondé un palais, depuis. Grand-père aussi devait aimer se moquer de moi…

Mais le château de Ross ! Grand Dieu, rien que de l’écrire… Un vieux monument comme ça, je me doutais bien qu’il serait inhabité. Et à cette heure, je pensais encore moins croiser qui que ce soit. Et malheureusement, j’y ai vu une lueur. Qui semblait flotter au-dessus de ma tête, comme si elle se promenait sur les remparts. Idiot que je suis, j’ai voulu aller regarder ça de plus près et… Le temps que je comprenne, il était trop tard, elle avait commencé à chanter.

Pourtant, dès que j’ai pu discerner sa silhouette, je l’ai de suite reconnue. Une grande robe de noble d’époque, et le visage d’une pâleur si prononcée qu’elle était la lueur qu’il m’avait paru voir. Ses cheveux raides et plus longs qu’elle couvrait ses mains alors qu’elle avançait lentement. Elle respirait la torpeur et malgré tout son chant semblait vif et joyeux. Une mélodie entêtante que je pourrais facilement retranscrire, et qui m’aurait incité à payer une tournée si je l’avais écoutée dans un pub. Mais on était dehors, de nuit, proche d’une ruine et près d’un lac, et l’air sautillant de la Banshee promet la mort à celui qui l’entend.

Mon grand-père m’a fréquemment mis en garde du chant de cette créature. Il nous disait souvent qu’elle était la plus terrifiante des fées de l’Autre Monde. Elle annonçait un destin ineluctable, une fin absolue. Et plus j’écoutais son chant, plus il me semblait mélancolique et surtout… inquiétant. En réalisant, j’ai senti mes jambes me lacher sur le chemin, et je crus vraiment que c’était fini de moi. Mais le temps que j’écrive quelques lignes, et la mélodie s’était arrêtée. Une chouette effraie passa devant moi, et même en plissant les yeux, il n’y avait plus moyen de distinguer une quelconque lueur, et encore moins une femme, se promenant sur le rempart.

Depuis, l’angoisse me tord le ventre plus que l’alcool que je m’injecte pour vivre. Je vis chaque jour comme si c’était le dernier, et je crains de fermer l’œil de peur que je ne puisse plus jamais les ouvrir. Je suis jeune et en bonne santé… Pourquoi fallait-il qu’une banshee chante ma mort ? Ça me parait tellement injuste. Je souhaitais voir tant du monde, de l’Irlande. Je ne veux pas quitter ce monde. Dieu, ayez pitié !

Je vais me resservir un verre. Si seulement je pouvais oublier son chant, si seulement son visage macabre pouvait s’effacer de ma mémoire…

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.