J’allais enfin quitter le Burren ! J’en étais si proche ! Pour autant, je n’arrive pas à blâmer complètement Richard. S’il n’avait pas été là, je serais peut-être passé à côté de quelque chose de très important…
Mais j’allais quand même quitter le Burren ! Après plus d’une quinzaine de jours dans cette infinité de cailloux plats et de roches penchées, j’avais finalement trouvé des traces de civilisation autre que les immenses et inutiles murs de pierres. L’herbe se faisait de plus en plus présente, puis des chemins, des bornes indiquant la ville de Ballyvaughan ? J’avoue que si je n’étais pas aussi éreinté de dormir sur du calcaire, j’aurais couru à la vue des balises. Enfin je savais vers où aller, enfin j’allais revoir des humains ! Le moindre inconnu me ferait l’impression d’un membre de ma famille, j’en suis certain. Comme je me languis des veillées de contes et des pubs musicaux… Je veux entendre de nouveau les poèmes de Limerick, retrouver les communautés d’ivrognes chanteurs et participer aux sempiternelles engueulades bourrées… Mais c’était sans compter sur Richard qui s’est mis à courir dans la mauvaise direction.
Les humains me manquent, mais pas au point d’abandonner dans le désert mon seul et fidèle compagnon de voyage, bien qu’il ait une fâcheuse tendance à m’emmener droit chez les Voisins la plupart du temps. Je l’ai poursuivi en le traitant de tous les noms. Mais ça ne l’a pas fait ralentir. Au contraire, il m’a fallu le courser pour ne pas me laisser distancer. Je crus au départ qu’il s’enfuyait de peur de quelque chose qui m’aurait échappé, jusqu’à ce que je voie un peu plus loin un minuscule lapin de la même couleur que les pierres, se sauver en zigzaguant devant lui. En voilà un bien drôle de cortège que nous faisions, le lapin, le gigantesque wolfhound qui espérait un bon repas la bave aux lèvres et moi, qui pestais derrière eux en priant que l’un des deux abandonne.
Mais un lapin abandonner sa propre vie ? Jamais ! Il nous a conduits jusqu’à ce qui devait être son repère, un gros trou dans le contrebas de ce qui devait être une colline. Richard n’a pas hésité ; d’un bond, il a sauté dans le terrier et j’ai bien cru qu’un chien de cette taille n’y rentrerait pas. Mais si ; avec presque un peu d’élégance, son corps s’est faufilé dans la brèche sans un accroc. Puis j’ai entendu ses aboiements résonner dans le sol. Manifestement, il avait perdu sa proie, mais il n’était pas près d’abandonner. Si le trou laissait passer un géant wolfhound sans une égratignure, il ferait bien passer un être humain… Mais dans le doute, j’ai quand même tenté d’appeler Richard vers moi avant de m’y risquer. Je n’avais encore jamais mis les pieds dans une grotte ! La profonde obscurité qui s’en dégageait, couplé aux aboiements de frustration résonants et vibrants jusque sous mes chaussures en faisait quelque chose d’assez angoissant. Mais j’ai vite compris que rien ne pourrait le raisonner. Cela faisait trop longtemps que nous n’avions pas mangé de viande… Alors j’ai enlevé ma veste, j’ai pris ma lampe de mineur, et je me suis engouffré à mon tour dans les entrailles de la Terre.
Je fis face à un immense couloir de roche dans laquelle on pouvait entendre le bruit d’une cascade. Il y avait effectivement une véritable rivière dans laquelle Richard pataugeait dans un mélange de plaisir et de frustration. Quant à moi, après avoir pris le temps de m’y ressourcer, je décidai d’aller voir jusqu’où elle pouvait bien aller. Après tout, il n’y a pas d’eau claire dans les grottes qui mènent aux enfers, n’est-ce pas ?
Plus je me suis enfoncé à l’intérieur du couloir, plus la lumière se réduisait. Bientôt, on ne distinguait que difficilement plus loin après ma lampe de mineur. Richard avait abandonné le lapin et marchait à mes côtés, très attentif. Lui aussi semblait assez nerveux : toute facétie l’avait quitté et il paraissait prêt à attaquer au moindre danger. Pourtant, ce qui se révélait sous nos yeux était magnifique ; la terre avait été façonnée, oserais-je dire aménagée ? Des sculptures rudimentaires se laissaient admirer du sol au plafond. L’eau pure s’enfonçait et disparaissait dans les profondeurs. J’avais du mal à savoir si elle continuait à couler devant moi ou si je n’entendais plus que son écho. Des formes semblaient se dessiner devant ma lampe. Je n’avais plus aucun doute, cette grotte était forcément l’habitation de Fées.
Le son du ruisseau a été remplacé alors par l’écho d’une musique. Même en y réfléchissant, je ne saurais dire quel instrument jouait, car le timbre m’était totalement inconnu, comme un bruit produit par la pierre elle-même. Richard eut un mouvement de recul et montra les crocs. Mais je ne sais pourquoi… J’ai continué d’avancer. Comme le chien ne pouvait s’empêcher de sauter dans la grotte à la poursuite du lapin gris, je ne pouvais retenir ma curiosité face à une musique mystérieuse. Je tentais vainement de me raisonner et de m’interdire d’aller plus loin, mais mes jambes ne me répondaient plus. Un instinct primaire avait eu raison de moi. L’air, jusque-là ténu, devint de plus en plus fort, à en faire trembler des gravillons. J’entendis un gémissement de Richard derrière moi, mais bientôt sa tête poilue revint à côté de mon flanc. Ses oreilles étaient repliées vers l’arrière et à la lumière de la lampe, ses yeux orange semblaient brûler de crainte. J’ai eu une brève pensée pour Eilís qui me l’avait donné, persuadée qu’il me serait utile. Jamais je n’aurais pu lui en être aussi reconnaissant. Je sentais bien qu’en cet instant, il affrontait sa peur et aurait été capable de se jeter sur le diable toutes griffes dehors si cela pouvait me sauver. J’ai assumé mes pas vers la source de la musique, et ainsi, nous avons continué notre exploration.
Nous nous sommes retrouvés dans une sorte de salle plus ou moins ronde. Un chemin pouvait être emprunté si on la traversait, pourtant nous nous sommes figés avant de nous y engouffrer. L’air que nous entendions depuis lors semblait provenir de cet endroit… Pour autant, il n’y avait pas un musicien. Il y avait seulement deux sombres et poilus se tenant l’un contre l’autre comme dans une danse, leurs griffes s’enfonçant dans l’argile à chaque pas.
J’ai souvent dit pour plaisanter que Richard était un chien géant. Pourtant, face à cette vision, jamais il ne m’avait paru aussi minuscule. Même s’il se redressait, comme eux, sur ses pattes arrière, il ne leur serait pas arrivé à l’abdomen. Je vis l’ombre de leur danse se refléter sur les parois de la caverne ; on aurait presque dit des humains de trois yards. Des humains horriblement poilus et sentant la mort.
Enfin ma peur prit le dessus sur ma curiosité. Mon pied tenta un pas en arrière, mais il écrasa la patte de Richard qui ne put retenir un jappement de douleur. Aussitôt, la musique, ainsi que la danse étrange, s’arrêta. Et les deux monstres s’approchèrent de nous, me firent face de toute leur hauteur.
Des oreilles rondes décoraient le sommet de leur tête, et des petits yeux noirs fuyant et inexpressifs me dévisageait. Ils retombèrent tous deux lourdement sur leurs bras, ou plutôt leurs pattes avant, quand enfin je les reconnus et que l’effroi se prit définitivement de moi. Je n’étais pas dans une grotte des Fées… Mais dans la tanière d’Ours. Les mêmes ours qui sont censés avoir disparu de l’Irlande depuis plusieurs millénaires, et les mêmes ours dont je porte le nom.
Il faut dire que je porte le nom de mon père, et que ce nom plutôt rare était son seul point de divergence avec l’Église. Un prêtre lui avait même proposé d’en changer, ce qu’il avait toujours refusé. Le catholicisme nous enseigne que l’ours est une créature du Diable, qu’il est l’incarnation des péchés de l’homme et sa ressemblance avec l’humanité est tout ce dont nous devons nous séparer pour être sages et pieux. Mais Père, lui, avait hérité de ce nom d’une famille que personne d’autre que lui n’a connu et en avait toujours été fier. Il nous avait expliqué qu’à une époque lointaine, l’ours et l’homme étaient frères, et qu’ils avaient longtemps collaboré pour survivre au grand froid ; l’un prêtant sa force, l’autre sa ruse. Tout comme cette légende Mincéirí disant que les chemins du monde on était forgé par le pas des ours, il pensait recevoir avec ce patronyme un legs ancestral qui lui apporterait bien plus que tout le mal que l’on pouvait en dire. Et j’avoue que j’ai toujours admiré sa résilience à ce sujet.
Moi, j’ai longtemps voulu changer de nom de famille pour celui de Grand-père. Finnegan vient directement de Fion MacCumhaill, le roi le plus sage de la troupe légendaire des Fenians men… Voilà un héritage qui m’a toujours parlé, d’autant plus que j’admirais et écoutais les histoires de Grand-Père bien plus que les sermons de Père. Cette envie fut renforcée par l’école et la rencontre des autres enfants de mon âge, qui aussitôt se moquèrent de moi et me traitèrent comme un Anglais. J’avais beau dire tout ce que m’avait expliqué mon père : que ce n’était non pas un prénom anglais, mais Gall-Gàidheal, et qu’ils étaient « Hiberniores Hibernis ipsis », plus irlandais que les Irlandais eux-mêmes. Mais rien n’y faisait et j’ai fini par détester mon nom, jusqu’à le cacher et tenter de l’effacer au plus possible. Père ne le supportait pas et me menaçait violemment chaque fois que je ne l’utilisais pas pour me présenter, si bien que jusqu’à aujourd’hui, je l’assumais par habitude, comme un fardeau, m’attendant à la moindre réflexion quand je dois en faire usage. Et voilà que je faisais face aux créatures quasi légendaires dont je portais l’héritage, qui semblaient devant moi aussi pataudes que majestueuses. Leur regard transperça le mien, et je bénis Richard de rester figé et silencieux durant ce temps d’immobilité oppressante.
Un des deux ours approcha son visage du mien, jusqu’à ce que je ne puisse voir que son immense corps poilu. Toutes mes forces me quittèrent et je tombai à genou en fermant les yeux. La lampe s’éteignit en rebondissant sur la roche et dans le vacarme du choc résonant dans toute la caverne, une voix murmura à mes oreilles :
« Patrick Orson… Peux-tu saluer nos frères de notre part ? »
Quand j’ai rouvert les yeux, je ne vis que le noir complet. Après quelques minutes, je m’habituai à l’obscurité et je devinais, au centre de la pièce, des os empilés en un petit tas. Je crus voir des dents sur le plus gros. C’était sans doute un crâne. Un crâne d’ours, mort il y a bien longtemps. Alors, j’ai pensé… Peut-être était-ce simplement leurs fantômes qui profitaient de la solitude d’être mort dans un désert inhabité, dans une grotte que personne ne découvrira jamais, pour s’amuser et danser ? Dans un monde où ils ont tous été probablement massacrés par les hommes, ils mériteraient bien un peu de paix et d’insouciance.
Quand nous avons réussi à sortir de la caverne, il faisait nuit noire dans le Burren. Richard, secoué par toutes ces émotions, s’est rapidement endormi, mais moi il fallait que j’écrive ici ces aventures, alors j’ai monté le camp sous la lumière de la lune. Et tout ceci m’interroge… Existe-t-il encore un moyen de voir des ours sauvages et vivants quelque part ? Si c’est en Irlande qu’ils ont disparu le plus tôt, ils ont été tout autant décimés en Écosse et en Angleterre. Peut-être qu’il en reste sur le continent ? Les rares montreurs d’ours venant tenter leur fortune ici viennent de France ou d’Espagne. Est-ce qu’il… faudrait que j’aille là-bas ? Moi qui porte leur nom… y trouverais-je d’autres éléments de réponse sur moi-même ?
Fantômes ou pas, cet air comme ces bêtes continuent de me hanter. J’ai l’impression de revoir leur danse dans les étoiles. On aurait presque dit une jig, tapant sur le sol avec plus de force qu’aucun Irlandais ne pourrait, et bougeant bien plus leur bras qu’aucun Irlandais ne l’oserait. Ils étaient aussi beaux que ridicules. Je crois que j’aurais aimé pouvoir les admirer encore davantage, si je n’avais pas eu tant peur pour ma vie. Mais avant d’aller en chercher en Espagne ou en France, reposons-nous et allons rejoindre le village de Ballyvaughan. Au moins désormais, je serai capable de porter mon nom comme Père, avec honneur et fierté.