Jour 3
La mission du jour était de retrouver la source du signal de détresse, et de recueillir toutes les informations disponibles pour nous aider à localiser la base lunaire. Si nous savions sur quelle région de la lune elle se trouve, cela faisait tout de même un sacré bout de territoire à fouiller. La balise émettait depuis la ceinture de débris orbitant autour de la planète ruine. J’étais de quart ce matin, mais je n’avais pas grand-chose à faire, alors je suis allé servir de paire d’yeux et de mains supplémentaires pour M. Eskitzès. J’ai eu la chance de pouvoir assister à la manœuvre, même si par là même je manquais l’occasion de contempler le champ de débris. Étant donné les risques pour le vaisseau, Jean a refusé d’approcher la Sophia trop près des anneaux de la planète, et a préconisé d’envoyer plutôt une ou plusieurs sondes. Eskitzès a accepté. Il a fallu plusieurs heures à la sonde pour atteindre son objectif et elle n’a commencé à envoyer des images que lors de sa phase d’approche. Ce qu’elle a révélé était époustouflant : sur un immense astéroïde, affleurent les ruines d’un gros bunker, cassé en deux comme un œuf. Une petite structure, composée d’un générateur et d’un émetteur, le tout complété par un panneau solaire criblé de débris, se tient à quelque distance, et a probablement été installée après la catastrophe. Le bunker, certes impressionnant, n’aurait pas valu en lui-même le déplacement. Tout ce qui n’avait pas été réduit en miette lors de l’apocalypse avait été pillé depuis bien longtemps. Quant à la balise, il restait à la faire fonctionner pour retrouver la colonie que nous cherchons. Artémios est un spécialiste du code ancien, et il avait programmé la sonde pour qu’elle puisse communiquer avec le langage informatique archaïque de la balise. La sonde s’est posée en douceur sur le bloc de roche et a établi une connexion avec la machine. L’excitation dans la liburne croissait à mesure que le code commençait à arriver. La sonde, qui avait testé la présence de virus informatique en utilisant une micro sonde fonctionnant en circuit fermé, a piraté la balise et a envoyé au vaisseau toutes les informations sur sa programmation. Mais ce qui intéressait le plus mon professeur, c’étaient les informations stockées dans sa mémoire. Une partie des données étaient incomplètes ou corrompues, mais il y a fait néanmoins des découvertes : la balise avait été posée peu après la catastrophe ; et elle avait guidé une grande quantité d’astronefs avant de petit à petit cesser son activité et de se mettre en sommeil. Son petit réacteur atomique de secours lui avait permis de rester active tout ce temps et de recommencer à émettre dès l’entrée de la Sophia dans le système. Mais surtout, grâce à la sonde, nous avons obtenu les coordonnées de la colonie lunaire. Enthousiastes, Jean Philopâtor et Eskitzès ont fait une annonce dans les hauts-parleurs de la Sophia, et tout le monde s’est réjoui. Pour l’occasion, M. Pharianos a sorti une bouteille de vin liquoreux de Chios qu’il avait emporté en cachette. Il nous a même permis d’en goûter ! Au bout de deux verres, tout le monde a commencé à chanter des airs de son pays. Théodore a une très jolie voix.
Jour 4
Je me suis levé à six heures pour prendre mon quart à midi. Je n’arrive toujours pas à dormir le matin. Nous ne nous sommes pas attardés à proximité d’Aspendos, et nous mettons le cap sur la lune Argos, distante de deux millions de kilomètres. Là se trouve la base lunaire qui a retransmis le message de la balise que nous avons découverte hier. De ce que m’a dit Oskub, un des deux membres d’équipage, d’origine turque, nous en avons pour à peu près une semaine de voyage. Aujourd’hui j’ai travaillé avec lui à des travaux électriques. Nous avons réparé des lampes. Il est très exigeant et pas très patient, mais il m’a visiblement à la bonne, donc si je continue de bien faire mon boulot, je suis tranquille. Je sens que sauf catastrophe, les jours à venir vont être très monotones. Heureusement, Jean et M. Eskitzès ont prévu de nous occuper en nous faisant répéter l’alunissage et les techniques de survie et de fouille en milieu extravéhiculaire. Cet après-midi je suis allé avec Anastasia et Euphémia dans la salle d’observation, mais pour être honnête, à part les ténèbres dépourvues d’étoiles de l’espace profond, nous n’avons rien pu voir. C’est assez décevant comme sentiment, et en même temps assez terrifiant : on oublie toujours à quel point l’espace c’est vide et froid. On en a profité pour discuter, surtout de nos journées de travail respectives, mais aussi de nos livres préférés et de musique. Ça nous a un peu remonté le moral.