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Journal de Démétrios 1

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Par Napaulin

Dans l’espace il ne pleut pas. Alors, oui, je sais que ça peut sembler évident, mais l’absence de pluie est l’une des choses qui me déplaît le plus dans l’espace. Ça, et le fait que seule une fine coque de métal me sépare du vide spatial et de la mort. Mais revenons à la pluie. Le bruit des gouttes frappant les carreaux de la maison de mes parents en Galatie me manque. C’est le bruit de mon chez-moi, des dimanches après-midi. Je prenais mon bain en regardant les gouttes tomber dehors en faisant « Toc ! Toc ! » sur les vitres. Je suis très loin de la maison maintenant.

Jour 1

Aujourd’hui j’ai rejoint les différents membres de l’expédition universitaire à l’astroport de… Nous avions rendez-vous à 8 h du matin pour un départ autour de midi. L’astroport est très grand, joliment décoré de piliers peints et de mosaïques bariolées. Une immense représentation du soleil divin trône au sommet d’une grande coupole qui coiffe la salle d’attente. Elle est évidemment inspirée de la coupole monumentale du temple de la sagesse à Constantinople. C’est vraiment magnifique et impressionnant, mais en y regardant de plus près, je ne peux pas m’empêcher de remarquer de la saleté, des déchets, des toiles d’araignées et des lézardes. Comme quoi, quand on prend la peine de les regarder attentivement, les choses sont toujours moins reluisantes. J’ai retrouvé tout le monde à la stoa nord. Artemios Eskitzès, le chef de l’expédition et spécialiste du code archaïque était déjà là, et s’inquiétait. Antonios Pharianos, le plus vieux de nos professeurs, discutait avec sa doctorante, la jolie Euphémia, un peu plus âgée que moi. Comme on pouvait s’y attendre, Sophia Manou, l’archéo-historienne de l’art était en retard. Heureusement, ce n’était pas moi qui gérais ce périple, mais cette tête en l’air qui ne s’inquiète jamais provoque par sa passivité un surcroît de nervosité chez les autres. Je suis allé rejoindre les autres étudiants, Théodore, Anastasia et Euphémia tandis que Mme Manou arrivait et que les professeurs commençaient à se chamailler. Nous nous connaissions tous plus ou moins de vue, aussi nous avons échangé nos impressions sur l’expédition à venir. Euphémia et Anastasia ont toutes les deux vingt-quatre ans, et Théodore est un peu plus âgé, il en a vingt-six. Avec mes vingt-trois ans, je suis donc le plus jeune du groupe. Euphémia était déjà habituée de ce genre d’expédition, et elle était enthousiaste à l’idée de voir de ses propres yeux les bases lunaires du bas-empire stellaire universel, qu’elle étudiait dans le cadre de son doctorat. Théodore, comme tout les exo-géologues, était également impatient à l’idée de mettre à l’épreuve ses modèles mathématiques sur les collisions d’astres et la formation des lunes. Il commença à nous raconter en détail ses théories sur la collision qui avait fait sortir la lune de la planète Aspendos il y a quatre cents ans de cela, et qui l’avait envoyée s’écraser à la surface du monde malchanceux. Anastasia était comme moi, originaire de la campagne et aussi peu à son aise dans les grandes villes que dans les vaisseaux spatiaux. Elle portait les tuniques traditionnelles de Galatie, qu’elle avait modifiée elle-même, ce qui la rendait immédiatement repérable. Enfin, en ce qui me concerne, si je ne suis pas aussi ostensible dans mon choix de vêtements, pour un œil aiguisé, mon accoutrement criait « provincial » de toutes ses forces. Malgré tout, Anastasia restait surprenemment de très bonne humeur, et elle nous expliqua qu’elle avait eu de la chance de pouvoir accompagner Mme Manou pour travailler avec elle sur l’iconographie et sur l’architecture des colonies impériales du bas-empire. Après un long moment à attendre que M. Eskitzès et Mme Manou s’occupent des relations avec les autorités de l’astroport, nous sommes allés à la liburne. L’équipage, deux techniciens taciturnes, un médecin timide, un ingénieur, et un grand rigolo de pilote dans la trentaine, appelé Jean, s’affairaient pour préparer la soucoupe volante. C’est un très vieux modèle, que je connaissais des revues spatiales que je lisais petit, une liburne de guerre du siècle dernier. Sa surface dépourvue d’aspérité est uniformément métallique, avec seulement son nom de baptême « Sophia » peint en caractères majuscules rouges sur les coupoles dorsales et ventrales. On lui avait retiré la majeure partie de son armement depuis qu’elle avait été acquise par l’université, mais on lui avait laissé les deux sigle Béta-Rhô-Tau-Alpha1 réglementaires pour les nefs officielles. Certes, on ne les voyait pas depuis l’espace, mais ils servaient en vol atmosphérique et au sol. J’adore cet engin. Leur apparence rétro me plaît énormément, tout en courbes et métal nu, loin des formes plus anguleuses des modèles récents. Et surtout, il y a tellement d’anecdotes liées à ces machines ! Le second siège de Constantinople, les variantes à feu grégeois…

Nos professeurs nous ont fait embarquer et installer. L’intérieur, sobre et fonctionnel, a été modifié pour correspondre aux standards des universitaires. Autant dire qu’ils avaient rajouté du doré et des tapisseries colorées. Je partage une chambre avec Théodore, les deux filles en occupent une autre. C’est spartiate, mais je suis étudiant en sciences humaines. Un lit, un lavabo, un tuyau pour les toilettes, pas de fenêtres et 8 mètres carrés, autant dire que je ne suis pas dépaysé… En théorie je cohabite avec Théodore, mais dans les faits avec le fonctionnement en quarts, je ne le vois que rarement. Après les consignes d’usage, données par Jean et M. Eskitzès, et nous être attachés à nos fauteuils dans le poste de pilotage, nous avons décollé. C’est mon premier voyage intersidéral, et j’avoue ne pas avoir été très confiant lors du lancement, malgré mon amour pour ce modèle de liburne. J’ai senti avec appréhension un bras mécanique saisir la soucoupe volante et la placer dans le rail magnétique de tir. Même attaché, je sentais le vaisseau trembler et émettre des sons peu rassurants. Une fois la liburne glissée dans son rail, les moteurs antigravitationnels se sont mis en route, et aussitôt le feu vert donné par la tour de contrôle du astroport, la Sophia a été catapultée à toute vitesse comme une balle de fronde dans le ciel. Pendant un instant, nous avons eu l’impression de chuter, alors que la nef décélérait, mais Jean a lancé à fond les moteurs antigravitationnels. Si j’ai eu la sensation que mes organes volaient à l’intérieur de mon corps, le grand sourire qui s’étalait sur le visage du pilote montrait qu’il appréciait la chose.

« Chouette, on n’est pas morts ! On a passé la partie la plus dangereuse du voyage. Enfin, jusqu’à la rentrée dans l’atmosphère »

Je déteste les pilotes et leur humour.

Jour 2

Nous en avons eu pour une bonne journée de voyage jusqu’au portail interplanétaire. On nous a répartis en équipe de travail. Même si je fais de l’histoire sociale, nous nous intéressons aux mêmes sources, donc on m’a mis avec les historiennes de l’art. Mme Manou, ma référente, m’a demandé de faire des inventaires et de tester les différents matériels avec Anastasia. Il y avait des appareils photos, des projecteurs, des capteurs divers et variés, et tout un tas d’instrument utilisés pour analyser les peintures, les matériaux et les couleurs. Je dois avouer que malgré les explications d’Anastasia, je n’ai rien réussi à retenir. De toute manière, ce ne sera pas moi qui les utiliserais. Ça nous a pris des heures de tout vérifier mais au moins Anastasia et moi avons bien discuté. De manière amusante, nous avons fréquenté un peu les mêmes endroits en Galatie, mais sans jamais se rencontrer. Comme on est tous les deux pas très à l’aise avec l’électronique, on s’est gentiment moqués l’un de l’autre lorsqu’on galérait à faire fonctionner une machine, c’était rigolo. On ne s’est même pas rendu compte que nous avions franchi le portail pour nous retrouver dans un autre système. Anastasia est plutôt sympa, même si un peu bizarre, comme souvent les étudiants en art. Elle est un peu fofolle, même si elle est très loin de l’être autant que Mme Manou, et très idéaliste. Ce que Mme Manou n’est pas du tout, pour le coup. C’est l’incarnation même du matérialisme. À la pause de midi, nous sommes allés dans la salle d’observation, et M. Pharianos nous a expliqué rapidement deux ou trois techniques pour la navigation aux étoiles. Il nous a expliqué précisément où nous étions sortis dans le système Pamphilien, à savoir à quelques heures de vol de la défunte planète Aspendos, à l’emplacement de son ancienne lune, qui avait été percutée par un astre errant et projetée contre la malheureuse Polis. Malheureusement je n’ai pas pu voir la planète, ni les disques d’accrétion de débris. La catastrophe avait eu lieu depuis à peine quatre cents ans, ce qui expliquait que les messages radio à l’origine de notre expédition aient mis autant de temps à atteindre Constantinople, mais M. Pharianos nous a assuré que la surface devrait être encore recouverte d’un océan de magma. Il en parlait avec une certaine fascination, qui a déplu à Anastasia, choquée du détachement avec lequel il traitait la mort d’une planète et de la quasi-totalité de ses habitants. Mais bon, sachant qu’il s’agit d’un ancien soldat des thèmes, et d’un spécialiste de cette période, je peux comprendre son enthousiasme. J’ai fini mon quart à midi, donc j’ai pu visiter un peu la nef, puis je suis parti lire et faire une sieste. La salle commune est très richement décorée, avec des mosaïques sur le sol, représentant des fleurs et des animaux, et au plafond, le Soleil Divin se déploie au-dessus de nous. Les murs sont couleurs ivoire, avec des piliers sculptés, et une grande tapisserie de soie de l’impératrice Irène nous dévisage d’un air bienveillant. Les rangements sont assez discrets et bien intégrés à l’espace, une grande table ronde trône au centre de la pièce, autour de laquelle on s’assemble pour jouer, dessiner, lire ou manger. Le soir, à dix-neuf heures, nous avons mangé, des olives, des pâtes et du poisson, le tout avec des tomates, des aubergines, des pois chiches et du fromage. Pendant le repas, Mme Manou et M.Pharianos ont rivalisé d’anecdotes sur le système Pamphilien et sa civilisation à l’époque du bas-empire romain stellaire, lorsqu’il était encore universel. Après manger, je suis allé me laver les dents, et maintenant je fais mon journal.

Les journées de travail sont organisées à la semaine, et nous sommes répartis en quatre équipes, chacune composée d’un membre d’équipage et de trois professeurs et étudiants. Aujourd’hui on m’a fait travailler avec Mme Manou, Anastasia et Stéphanos, le médecin, mais demain je passerai dans le groupe de Jean, de M. Eskitzès et de Théodore. Nous ferons une journée de six heures, entre midi et dix-huit heures.

1Basiléon Rhômaion Ton Astrôn, soit « empire romain stellaire » en langue romane.

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