— M. Beauchamp ?
— Oui ?
— Bonjour Monsieur, je suis Aboubacar, votre chauffeur. Par ici, si vous le voulez bien.
La main droite est fermée derrière le dos, la main gauche tendue vers un véhicule à l’arrêt un mètre en contrebas.
— Vous remplacez Niko ? Monique m’avait prévenu, oui. Bonsoir.
Aboubacar conserve sa posture et Marc-Ignace descend les dernières marches menant jusqu'à la chaussée. Il prend place près de l’arrière de la voiture, Aboubacar en actionne le coffre et y insère le bagage de son employeur.
Quelques minutes plus tard, la voiture s’engouffre dans le flot incessant du périphérique ; le moteur déploie ses capacités sans un semblant d’effort. Marc-Ignace consulte distraitement des paquets de papier à l'arrière. La sonnerie criarde de son téléphone l’étourdit un instant.
— Monique ? Oui c’est moi. J’arrive d’ici trente minutes, je pense. La circulation n’est pas trop dense, non. Charles et Louise ? Ils seront là ? Oui très bien. Vous m’attendez, d’accord, eh bien j’arrive, je vous embrasse.
Le pli horizontal qui court le long de son front fonce un instant, puis reprend sa forme et son intensité habituelles. Les sourcils méritent d’être épilés. Les poils épais qui émergent d’ordinaire de ses narines, cependant, sont esthétiquement sous contrôle. Marc-Ignace a le poil dru depuis sa préadolescence, et cette pilosité vigoureuse l’emplit de sentiments contradictoires.
La lumière du jour décroit, les phares sont allumés, et la ville peu arpentée, à cette heure, en ces quartiers. La vitesse de la voiture décroit, elle aussi, tandis qu’Aboubacar la mène d'une main sûre vers de grandes grilles encadrées de platanes. L’une des grilles s’ouvre, pas de bruit, la voiture s’y engouffre, à peine plus audible.
Marc-Ignace a rangé ses affaires et ouvre la portière avant que le moteur ne soit éteint. Longeant d’un pas sûr les petits buis en pots qui fragmentent la façade du bâtiment, il parvient sur le perron à l’instant même où la porte d’entrée s’ouvre. Une femme, sa femme, apparait dans l’encadrure. Sourit-elle ? Je ne sais pas.
Il y a des embrassades, un repas, d’autres choses sans doute. La lumière reste allumée longtemps, trop longtemps au goût de Marc-Ignace qui ne rêve que de s’allonger, sans sa femme de préférence, mais s’allonger déjà, c’est suffisant.
Dans le bleu de la nuit, allongé dans son lit, Marc-Ignace ne trouve pas sommeil. Le corps de sa femme lui est perceptible à sa droite, sans que leurs formes ne se touchent. Elle bouge à peine, dans son sommeil. Il y aura un lendemain, Marc-Ignace n’en peut plus de cette soirée, de cette nuit interminable. Il s’endort sur cette pensée.