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Comment Marc-Ignace donna son bain à bébé

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article 999
Par Chablaj

Trêve hivernale. Les prédateurs repus reposent dans leurs tanières, au coin du feu, lunettes sur le nez, large volume à l’odeur délicate du vieux musc entre les mains, la panse étendue au-delà des limites du confortable. Louise est partie faire quelque chose avec ses amies. Charles, avec sa fiancée. Le mariage sera en juin. Annelise, l’employée de maison, rentrée auprès des siens après avoir rangé les reliques du gueuleton de midi. Monique, couchée, elle se repose comme chaque après-midi, pour quelques heures. Marc-Ignace, assis à son bureau dans sa chaise anatomiquement adaptée, ne travaille pas, il rêvasse, les radiateurs entretiennent une douce chaleur un peu diffuse dans la pièce, ses yeux son presque clos. La peau du front est presque lisse.

Le soleil brille, dehors, fort, mais on ne sent pas sa chaleur, on voit juste son éclat vif et ses rayons blancs qui s’épanchent partout. L’herbe est très verte, comme des haricots verts crus. On peut voir chaque brin qui se détache contre les autres. Il n’y a pas de pâquerettes. Il y a un bosquet de forêt par contre, à droite, un chêne surtout, devant, le tronc noueux mais bien lisse, huilé comme le corps d’un athlète. Son feuillage touffu tranche d’une teinte plus sombre contre le vert de la prairie, on ne voit pas trop les feuilles, mais les contours sont arrondis et c’est réconfortant. Lui, il avance, à pas lents, sans effort, dans l’herbe qu’il ne sent pas effleurer ses chevilles. Ses chaussures bateau sont bien nettes, il en voit le cuir lisse et légèrement oint, mais il n’en sent pas non plus la caresse contre son pied nu. Il ne sent rien. C’est agréable.

Un grésillement sourd le ramène à lui. Le grésillement continue, par intermittence, irrégulier, doux, c’est le baby-phone, posé sur un coin du bureau, qui émet des bruitages.

— Grrreuuh… Brbrbrbbbmmpa...pa...pa...grrreuuh...grr...rrhhh…

Marc-Ignace fixe un long moment l’appareil en plastique, puis s’en saisit d’une main et se lève. Il traverse l’étage vide, monte, encore, se retrouve finalement dans la pièce où dort l’enfant. C’est le fils de Charles, son premier, six ou sept mois, une petite masse rose et fragile, sans cheveux, à peine le plus doux des duvets incolores qui lui recouvre le crâne. Le bébé ne dort pas, il gigote un peu les jambes, dans son pyjama molletonné, Marc-Ignace le prend par les côtés, avec les deux mains, le soulève. Le bébé a les yeux mi-clos, mais quelque chose brille sous la paupière, un iris sombre et plein de lumière. Il ne sourit pas, il est un peu apathique en réalité, mais ses jambes pédalent mollement dans l’air, par à coups, comme par réflexe. Une odeur parvient soudainement aux narines de Marc-Ignace, ah, oui, la couche est pleine.

C’est la première fois qu’il tient son petit-fils, longtemps, et c’est aussi la première fois qu’il est seul avec lui. Ce n’est pas si difficile. Il sait qu’il y a tout le nécéssaire à change dans la salle de bain adjacente et s’y dirige, en tenant le bébé avec attention entre les mains. Il dépose l’enfant sur le meuble désigné à cet effet, allume la lumière, farfouille dans le grand sac au pied du meuble. Des lingettes, une couche propre. Il se tient devant l’enfant qui est allongé sur la table, à peine plus alerte qu’auparavant. Il détache la partie avant de la couche pour l’ouvrir, l’odeur remplit la pièce, Marc-Ignace ne s’en émeut pas. Il tient les pieds nus du bébé d’une main en se débarrassant de la couche souillée de l’autre, la masse d’excréments informes et odorants qui y repose est impressionnante. Elle glisse dans la poubelle, l’odeur récède.

Ses petites fesses sont couvertes de sa souillure brune et moite. Marc-Ignace se saisit d’une première lingette, puis d’une seconde, s’applique, il n’est pas satisfait. Il contemple le petit bac en plastique bleu posé dans la baignoire, il pense au bain. Il se décide à faire couler l’eau, tout est là, le thermomètre, le savon qu’il faut, les serviettes propres, le petit peignoir qui sent la fleur de coton. Il ressent un grand calme en effectuant tous les petits gestes nécessaires à la préparation du bain, il isole chaque tâche, se concentre sur chaque mouvement de son propre corps. Poser le bac dans son socle, pour en assurer la stabilité, tempérer l’eau, afin qu’il ne la sente qu’à peine sur ses doigts. Poser la serviette sur le radiateur, le peignoir aussi. Il dévêt entièrement l’enfant, avec une douceur maîtrisée dans chaque geste, le place délicatement dans l’eau tiède du bac. L’eau clapote contre le petit corps du bébé, les clapotis résonnent. Le bébé ne sourit toujours pas, mais il tâtonne vaguement de la main droite, Marc-Ignace lui tend le gant éponge le plus proche, le môme s’en saisit et le place lentement à sa bouche, et il se met à le mâchonner de ses gencives roses et intactes. Marc-Ignace attend. Il savonne doucement la peau du bébé, partout, avec efficacité, rince le corps à l’eau claire jusqu’à ce que toute la mousse se soit évanouie. Le bébé est séché, puis une couche propre est arrimée à sa ceinture, et le bébé est enveloppé dans le peignoir en éponge de coton égyptien. Marc-Ignace le rapporte dans sa chambre, lui enfile un vêtement, et le replace dans son lit, emmailloté comme il le faut. Il éteint la lumière. Seul brille dans l’obscurité le voyant vert du baby-phone debout sur la commode. Un faible murmure se mélange au bruit de respiration régulier du bébé, le voyant clignote silencieusement. Marc-Ignace se détourne.

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