Un homme est endormi dans le secret d’une maison d’artisan.
Il ne bouge pas. Un frisson pourtant le prend, par moments. Il rêve. Ou plutôt, il se rappelle. La mémoire de l’eau a envahi la sienne.
Il coule. Des ombres bleues sillonnent les eaux troubles et glissent dans l’onde jusqu’à lui. Les abysses sont tranchées d’aveuglants éclairs blancs. Leur écho s’étouffe. Leur lumière s’éloigne.
Il est transi de peur. Il a beau essayer de se débattre, de nager jusqu’à la surface, il reste pétrifié. Il s’enfonce toujours plus profondément dans les eaux noires. Son corps ne lui obéit plus. Son cœur ralentit de plus en plus malgré la peur qui le mord comme un serpent. Ses anneaux s’enroulent autour de lui et l’étouffe. Son venin le fait trembler de tous ses membres.
Il ouvre la bouche pour hurler. L’océan s’enfonce dans sa gorge, ses poumons, lui coupe le souffle. Les mains froides de la mer viennent attraper ses vêtements et l’entraînent vers le fond.
La colère lui offre un dernier éclat de chaleur. Elle disparaît dans l’obscurité.
Silence. À l’infini.
Le temps s’écoule jusqu’à disparaître.
Puis des mains, chaudes, humaines, le touchent, le palpent, le caressent, le portent. On le bouge, on lui parle. On le pose et on le recouvre.
La roue de l'éternité s'est brisée. Quelque part, quelqu’un entend son cri.
Soulagement pour l’un et pour l’autre.
Soudain, son visage est agité par un spasme. Ses sourcils se froncent. Puis il ouvre les yeux, à peine. Les referme. Il inspire une fois, deux fois. Il flotte une odeur de bois et de sève. Les courants qui lui battent les jambes ont disparu. Alors, avec précaution, il bat des paupières.
Le monde est flou, comme enfermé dans une goutte. Il sent de la paille sous son dos et sous sa tête. Elle lui pique la nuque. Il regarde autour de lui, jusqu’à ce que le voile s’efface.
C’est une petite chambre, mal éclairée par une fenêtre étroite, tout en haut du mur. Au pied du lit sont posés à même le sol une cruche, un bol et un chiffon et, assis contre le mur, un homme chante. Sa voix est grave, et trop basse pour qu’il comprenne ce qu’il dise. De longues mèches noires tombent sur son visage, effleurent ses larges épaules. Toute son attention est tournée vers son travail : du pouce, il caresse une statuette placée entre ses genoux.
L’homme regarde son gardien. Lui ne l’a pas vu. Il rêve encore, avec ses mains. Ce désintérêt achève d’apaiser l’homme.
Il referme les yeux. La chaleur remonte en lui. La colère aussi. Un sourire étire ses lèvres.
Le sommeil l’avale à nouveau.