Sur les marches de la Voie Blanche, celles qui la reliaient au port et traçaient le chemin vers la colline, déferlait le parfum de la mer. Les effluves d’algues et de sel, mêlées à l’entêtante odeur de terre humide, pénétraient les épais rouleaux de tissus que portaient les débardeurs sur leurs épaules. Elles enveloppaient les innombrables sacs de toiles pleins de sucre, de safran, de cannelle et de poivre, jouaient avec les volutes des pipes qu’exhalaient les marins épuisés par leurs voyages, flirtaient avec les fragrances discrètes des femmes aux robes encore imprégnées de savon et d’eau de rose. Chaque vague qui se jetait contre la pierre prenait sa revanche en laissant le vent charrier ses notes arrachées du fond des flots. Cet autan blanc chantait sa victoire dans le sifflement de la bourrasque, se pavanait en fendant l’onde légère qui portait les grands bateaux marchands et les minces barques pleines de biens empaquetés et de barils jusqu’au Tir, tourbillonnait entre les pieds des tout-petits qui devaient courir derrière leurs cerceaux et leurs chiffons avec de grands cris joyeux. Enfin, il replongeait, ne laissant derrière lui qu’une trace minérale et humide, presque tendre, qu’on ne pouvait s’empêcher de chasser en relevant la tête, en inspirant profondément, sans pour autant parvenir à la saisir.
La bourrasque remonta brusquement sur la Voie Blanche. Ses embardées faisaient claquer les drapeaux dressés le long de la route déserte. Les carrés bleu ciel, frappés d’un rond or et blanc, étaient fendus en deux pointes aux extrémités. Ils frappaient contre ses grandes envolées avec un enthousiasme qui confinait à la violence. Sous les drapeaux, des gardes attendaient, tout en cuir et en lances au tranchant aiguisé. Ils aimaient ce vent qui les arrachait à la morsure du soleil et venait chasser la sueur de leurs visages. Le vent, lui, prenait plaisir à faire tinter les lacets bleus aux ronds de fer qui pendaient à leurs ceintures et à s’engouffrer sous leurs casques métalliques.
Puis la brise se lança une dernière fois. Un souffle venu de très loin l’animait : c’était un cri qui sifflait aux oreilles des bonnes gens de Galatéa et qui se plaisait à fondre sur eux avec une rage d’enfant joueur. Il fonça sur la route vide de monde, remonta, bousculant les drapeaux, glissant près des passants qui osaient se rapprocher de la route avant d’être détournés par les gardes. La brise était lourde d’iode et de sel et elle lâchait tout ce lest pour aller plus vite, plus fort, encore, encore ! Jusqu’à ce que la bourrasque rencontre quelqu’un. Sur la Voie Blanche descendait une jeune femme, accompagnée d’une poignée de servantes. Alors le vent se jeta sur elles. Il souffla de toutes ses forces, usa tout ce qu’il avait volé aux voiles des navires. Le bas des robes se souleva, il y eut des cris indignés. Les femmes rentrèrent la tête contre leurs épaules pour se protéger de ce vilain zéphir. Toutes, sauf une : celle qui marchait devant les autres inspira profondément. L’espace d’un instant, le vent et la femme luttèrent l’un contre l’autre. Il se glissa contre elle, fit voler les volants de lin noir qui tombaient en cascade de ses épaules. Elle écarta légèrement les bras, laissant la bourrasque l’embrasser. Elle entrouvrit les lèvres, goûtant à la mer qui venait jusqu’à elle. Le parfum de sa cité l’enroba toute entière. Puis, brusquement, la brise retomba. La jeune femme laissa sa tête retomber en arrière, inspirant les dernières notes suaves du port. Elle rouvrit les yeux.
— Tout va bien, dame Chidera ? s’inquiéta une de ses servantes en rajustant son propre châle.
— Oui, répondit-elle. Elle fit rouler ses épaules une dernière fois, avant de se redresser. On ne peut mieux.
Chidera Volindra se remit en route, et ses suivantes lui emboîtèrent le pas. Ne restait plus qu’une brise légère. La violence du vent semblait s’être dissoute entre les doigts de la jeune femme.
Celle-ci marchait désormais d’un pas mesuré, le tissu de sa robe bougeant comme de l’eau autour de ses jambes. Elle en vérifia l’étoffe noire, légère, où sinuaient des fils d’or. Elle y passa un doigt discret, à la recherche de la moindre aspérité, avant d’en réajuster le col d’un mouvement nonchalant. Ses longs cheveux crépus avaient été attachés en plusieurs dizaines de tresses, puis coiffés en une natte sophistiquée. Elle se balançait au rythme de ses pas, et les fleurs d’or qu’on y avait piquées reflétaient leur éclat sur la pierre blanche. De petites boucles faussement rebelles ornaient son grand front. Un trait de khôl agrandissait ses yeux et détournait l’attention de ses lèvres, un peu trop fines. Droite, la mince jeune femme soulignait son élégant port de tête par des perles noires à ses oreilles ; sur ses mains, des bagues, constellation de rubis et d’obsidienne. Ces bijoux mettaient en valeur sa peau brune et huilée.
Elle n’avait jamais été plus parfaite. Jamais elle n’en avait tant eu besoin.
Sans se retourner, elle demanda à sa secrétaire :
— Tout est prêt ?
— Oui, dame, répondit la jeune femme, trois pas derrière elle. Tout a été fait selon vos ordres.
Elle la croyait. Les gardes, droits comme des piquets, gardaient une expression impassible tandis que le groupe passait devant eux. Chidera regarda avec une certaine satisfaction le tranchant de leurs armes. Certains membres du Conseil avaient jugé que laisser l’organisation de la sécurité à une jeune femme était une tâche bien lourde, quand bien même ladite jeune femme serait une Volindra. Dans quelques heures, elle aurait la satisfaction de leur avoir donné tort.
Les habitants de la cité furetaient autour de la Voie et se faufilaient dans les rues adjacentes pour se rendre au port. Les préparatifs pour l’arrivée de la délégation revêtaient une importance si cruciale aux yeux des Galatéens qu’aucun ne songeait vraiment à mettre un pied sur la Voie Blanche avant que l’ambassadeur et son entourage ne soient installés et les portes fermées derrière eux. Ils s’activaient eux aussi : une fête populaire se devait de célébrer l’arrivée de ces alliés attendus et redoutés. Ils gardaient donc leur distance de la jeune femme et de ses servantes, oiselles en robes noires glissant sur la pierre blanche. Ils se contentaient de les dévisager de loin.
Chidera regardait droit devant elle. Elle ne pouvait cependant échapper au poids de leur attention. Il y avait un besoin vital de succès : c’était une empreinte au fer rouge, constamment réappliquée dans la chair tendre de sa conscience, une douleur que ravivait les préparatifs aux négociations. Elle en sentait la brûlure avec plus d’acuité que jamais sous leurs regards admiratifs. Les mains des passants se serraient à sa vue comme dans une prière. Ils chuchotaient son nom. Surtout, ils murmuraient l’idée folle qu’elle avait osé proposer devant l’entièreté du Conseil pourpre, un mois plus tôt.
Un frisson lui parcourut l’échine à ce souvenir. Folie, oui, voilà comment on avait qualifié son plan. Probablement pour ne pas la traiter, elle, de folle. Il y avait des termes à ne pas appliquer à l’héritière de la plus riche famille de l’île. L’insulte n’avait donc pas été prononcée. Tous l’avaient pourtant entendue. D’autres l’avaient soutenue mais l’avaient enjointe à la prudence avec tant d’insistance que cela revenait au même : l’inaction était de mise. Se précipiter dans des affaires d’une telle importance ne menait jamais à rien, disaient-ils. Il valait mieux prendre son temps. « Du temps que nous n’avons pas, » pensa amèrement Chidera en approchant des marches qui menaient au port. L’arrivée de la délégation en était la preuve.
Si les dieux ne revenaient pas d’eux-mêmes, alors Galatéa devait partir à leur recherche. Les ramener, de gré ou de force. Telle était sa conviction. Et si personne ne voulait l’aider, alors Chidera agirait seule.
Six tentes avaient été dressées de part et d’autre de l’allée qui menait à la Voie. Une pour chaque grande famille de la cité. Chidera se dirigea vers la sienne, toute de noir et d’or, avant de s’arrêter. Elle arrivait juste à temps : les navires grandissaient à vue d’œil.
Deux n’étaient que de simples galères, amenant présents et marchandises, mais ces deux poissons-pilotes suivaient le chemin tracé par un grand bâtiment arborant des voiles brodées d’or. La fleur d’ajonc, symbole de l’Empire des Landes, brillait par intermittence au rythme des vagues. Elle renvoyait des paillettes de lumière sur les flots brisés par sa route.
Quand la nouvelle était parvenue à la villa Volindra, en début de matinée, la délégation n’était qu’un point noir à la surface de l’eau. À présent, Chidera pouvait presque compter les silhouettes qui s’agitaient sur le pont des bâtiments. Une vague de colère monta soudainement dans son poitrine. Elle s’autorisa un froncement de sourcils avant de leur tourner le dos et de rejoindre sa mère.
Léonide Volindra, matriarche et image vivante de leur famille, ne la vit pas arriver. Les serviteurs restaient à une distance respectueuse de leur dame, sur le qui-vive, prêts à obéir et à satisfaire ses moindres demandes. Elle aussi avait revêtu les couleurs familiales : une longue robe dorée orné de corneilles en plein vol, brodés avec tant de soin qu’ils en paraissaient presque vivants. Ses bras noirs et nus portaient de somptueux bracelets en or pur, ses cheveux crépus étaient piqués d’un ornement en ivoire. Cette grande femme sèche, au visage taillé à la serpe et aux gestes fluides et tranchants, attirait tous les regards. Y compris ceux de sa fille.
— Mère, la salua Chidera avec une courte révérence. Me voici.
La matriarche des Volindra garda les yeux rivés sur les bateaux approchants.
— Tu as fait vite.
— Il ne s’agissait plus que de vérifications de dernière minute, expliqua-t-elle avant de se tourner à son tour vers l’horizon. Où en est-on ?
— C’est bientôt l’heure. Ils devraient commencer à descendre les barques. Tu es sûre que tout est prêt ?
— Oui, mère. La Voie Blanche a été nettoyée et sécurisée. J’y ai mis nos propres hommes, ainsi que la milice des Cent lames.
— Ah, ces mercenaires, soupira Léonide en tapotant le bras de son fauteuil. Qui garde le temple ?
— Les hommes des Qatiss. J’ai trouvé ça approprié.
Cela eut le mérite d’attirer son attention. Léonide jeta un coup d’œil incisif à Chidera.
— Tu veux dire approprié pour ton plan. Ce n’est pas un reproche, ajouta-t-elle en voyant sa fille se raidir. Il n’y a pas de mauvaise occasion pour bouger ses pions. Quoique je te demanderais de te restreindre pendant le séjour des Landais. Son regard se durcit. S’ils devaient apprendre…
— Je sais, répondit Chidera en serrant les dents.
Léonide l’observa un instant, de la tête aux pieds. Chidera ne flancha pas. Elle se laissa examiner sans mot dire. Elle se laissa même à remonter le menton, d’un geste invisible aux yeux de tous sauf de Léonide. Celle-ci ne s’y trompa pas. Chidera pouvait presque sentir son agacement, à la manière de ces oiseaux amenés dans les grottes et les mines et qui y détectent le gaz. Finalement, sa mère lâcha :
— Je ne suis toujours pas persuadée que ton idée soit bonne. Partir à la recherche des dieux, fouiller le temple, pour la centième fois… Ses ongles vinrent cogner le bois d’un rythme lent, un son presqu’inaudible et qui perçait la poitrine de Chidera comme autant de coups d’aiguille. Je ne vois pas ce que ça pourrait nous apporter de bon.
Chidera ne put s’empêcher de lui décocher un regard incrédule. Léonide, imperturbable, la fixa jusqu’à ce que Chidera se détourne.
— Et eux ? Léonide désigna d’un vaste geste les derniers badauds qui observaient les riches tentures, bouche bée. Est-ce qu’ils savent ? Sont-ils prêts ?
Le port, ce jour-ci comme les autres, bruissait de rires et de cris. Et si des murmures s’échangeaient entre deux conversations, leurs mots étaient vite noyés dans le vacarme. Chidera se força à détendre ses épaules. Des côtes à la colline, de la cité aux pâturages, chacun connaissait son rôle. Le Conseil pourpre n’avait pas lésiné sur les récits des horreurs à venir en cas de trahison. Galatéa toute entière savait le prix de la vérité. Alors on bavardait, on négociait, on riait comme à l’ordinaire. On priait, aussi : par-ci, par-là, dans les recoins sombres et dans les foyers, des vasques avaient été allumées. Elles ne s’étaient d’ailleurs jamais complètement éteintes. Chidera l’avait appris au cours des multiples entretiens qu’elle avait eu avec des délégués du peuple. Désormais, elle savait mieux que personne la dévotion des Galatéens envers leur cité. Elle aurait voulu faire part à sa mère de leurs sentiments.
— Les représentants de quartier ont fait passer le message, se contenta de dire Chidera en croisant les mains derrière son dos. Chacun sait ce qui arrivera si l’Empire apprend.
« Mais on ne peut pas les empêcher d’avoir peur, » se retint-elle d’ajouter. Léonide la fixa encore quelques instants, creusant de ses yeux la tête de sa fille. Elle finit par hocher la tête, et Chidera se sentit à nouveau respirer.
Le silence s’installa. Ne restait plus que le bruit des vagues et les discussions en sourdine autour d’elles. La jeune femme voulut dire quelque chose. Elle réfléchit, tordant discrètement un pli de sa robe entre le bout de ses doigts. Elle envisagea de lui confier un détail de son inspection matinale, ou de lui glisser un compliment sur sa tenue. Mais Léonide s’était déjà retournée vers l’océan. Chidera observa son profil pendant une poignée de secondes, bouche entrouverte, avant de la refermer et de sortir de la tente. Les mots qu’elle n’avaient pu dire lui restèrent en travers de la gorge.
Un valet apparut à côté d’elle, coupe en main. Elle était pleine d’eau de rose et d’agrumes, et Chidera la prit avec un vague sentiment de défaite. Elle y trempa les lèvres distraitement. Elle fit un effort pour se concentrer sur la fraîcheur du liquide et la sensation du sucre sur sa langue. La douceur du mets accomplit son œuvre : la tension de ses épaules disparut peu à peu, mais pour un temps seulement. Tout était à la fois trop lent et trop rapide à son goût. Le silence la suivait, lui serrait la nuque comme une mâchoire de fer, l’étouffait. En comparaison, la tente à côté de la leur bourdonnait d’excitation.
Tentures mauves parcourues d’argent : ce devait être les Bellusuk. Une famille alliée à la sienne, d’autant plus que ses membres étaient presque exclusivement tournés vers les produits de luxe. Ils formaient un équilibre avec les Volindra, maîtres de comptoirs de commerce sur tous les continents, et les Serza, férus de vivres et de produits bruts.
Faussement concentrée sur le contenu de sa coupe, Chidera s’en rapprocha jusqu’à ce qu’elle entende une voix claironner :
— Si, si, je vous assure : le fils de l’ambassadeur l’accompagne. Apparemment, il a déjà ses entrées à la cour. Il serait proche avec le prince. Il l’a même battu aux cartes ! Tante Méline me l’a dit elle-même dans ses lettres.
Chidera leva les yeux au ciel. Elle avait reconnu la voix de la fille unique du patriarche Bellusuk. Elle l’entrevoyait, à moitié de dos, discutant sous sa tente avec d’autres jeunes filles que Chidera ne connaissait que de loin, et deux ou trois jeunes hommes qui buvaient ses paroles. Des enfants de familles mineures, qu’on aurait appelées vassales si la noblesse avait eu cours sur l’île. Au milieu de ce cercle, piaillant d’excitation, Séléné Bellusuk partageait ce qu’elle savait de la délégation, captivant son public avec ses grands yeux verts. Elle faisait sonner ses bracelets argentés les uns contre les autres en décrivant désormais la cour de l’empereur, où elle n’était d’ailleurs jamais allée. Ses mains hâlées dessinaient le grand amphithéâtre où, d’après sa tante, les courtisans assistaient aux spectacles les plus grandioses. Chidera se promit de demander à sa mère de jeter un œil aux agissements des Bellusuk restés dans l’Empire. Quitte à écharper quelqu’un sur les dangers du secret, autant que ce soit un autre qu’elle.
Soudain, un cri déchira l’air :
— Ils arrivent ! Les barques !
Chidera fit volte-face. En effet, des embarcations avaient enfin été descendues du navire principal. De petites silhouettes descendaient des échelles de corde pour sauter dans ces coquilles de noix. Le cœur battant, Chidera but d’un trait le reste de sa coupe et la rendit à un valet. Déjà sa mère se levait pour aller accueillir la délégation. Les autres chefs de famille suivirent son exemple. Chidera se dépêcha de les rejoindre.
Elle se glissa à côté de Léonide. Lentement, dans un frisson de lin et de coton, les patriarches et matriarches vinrent former une ligne. Leurs héritiers se placèrent légèrement en arrière. Une petite silhouette verte, en bout de ligne, accrocha le regard de Chidera : une vieille femme, les mains croisées sur une canne au pommeau d’ambre, la jaugeait de sous ses cils pâles. Son dos courbé par les années était dissimulé sous un long châle verdoyant, dont l’éclat rappelait celui de la lagune. Un sourire vint plisser son visage sympathique ; Chidera se sentit lui rendre la pareille.
— Dame Qatiss, articula-t-elle silencieusement, en lui faisant un signe de tête.
La matriarche agita la main dans sa direction, puis reporta son attention vers la mer. Les barques étaient presque arrivées jusqu’à eux. Chidera sentit sa mère l’observer. Elle se tourna vers elle et, à nouveau, croisa le fer de ses yeux avec Léonide. Cette fois-ci, elle ne faiblit pas. Voyant que sa fille ne plierait pas, Léonide se contenta de pincer les lèvres et d’acquiescer. « Très bien, » semblait-elle lui dire. « Un point pour toi. » Et Chidera ne savait si sa moue était due à un éclat de colère ou de fierté.
Cela n’importait plus. Il n’était plus temps de discuter des tensions entre familles ou même de la disparition des dieux : l’Empire était là.
Petit à petit, les membres de la délégation sortirent des barques. Une main surgit de derrière la pierre du port, large comme un battoir, et fit signe aux serviteurs qui lui proposaient leur aide de s’écarter. Alors un homme se souleva soudainement du haut muret de grès et de granit, à la seule force de ses bras, et grimpa sur la terre ferme. Il se redressa de toute sa hauteur et son ombre, gigantesque, s’étendit jusqu’aux pieds des chefs de famille. Cet homme à la carrure d’ours et à l’imposante barbe grise s’étira avec un plaisir gaillard. De larges taches de transpiration s’étalaient sous ses aisselles : il portait une large veste de velours aux épaules en forme de têtes de loups. Chidera entendit un piaillement à sa gauche et comprit bientôt, grâce aux chuchotements de Séléné à son père, qu’il s’agissait là d’un style très en vogue à la cour. Mais Galatéa ne faisait pas encore partie de l’Empire et il paraissait regretter amèrement son choix vestimentaire. Son visage était mordu de rouge et la sueur coulait à grosses gouttes de son front. Néanmoins, il sourit en voyant la ligne qui s’était formée pour l’accueillir.
Un jeune page impérial, arborant la fleur d’ajonc et ses épines sur le torse, se plaça devant lui et s’écria :
— Voici le très honorable seigneur Duad-Govel, ambassadeur de l’Empire des Landes, comte des Côtes !
Un jeune homme brun portant des lunettes rondes apparu ensuite, suivi d’un couple engoncé dans de larges tenues d’apparat, rappelant tous deux des abeilles. Le page s’éclaircit la voix et poursuivit avec la même emphase :
— Et voici son fils Astor Duad-Govel, vicomte de Baroz, ainsi que messire et dame Bellerezh !
L’ambassadeur serra l’épaule de son fils tandis que celui-ci se positionnait près de lui. Soudain, il s’ébroua, et sa longue chevelure grise, frisée par le sel et les longues nuits de voyage passées dans la cabine du navire, frappa l’air avec des claquements d’ailes. Après quoi il se redressa et tendit les bras vers ses hôtes.
— L’Empire des Landes salue Galatéa ! rugit l’ambassadeur.
— Et Galatéa salue l’Empire, répondirent d’une seule voix les six familles.
Seulement alors le comte Duad-Govel franchit la distance qui les séparait. Il prit la main du patriarche Serza, la serra avec un grand sourire et lui demanda des nouvelles de ses petits-enfants, puis enchaîna avec les uns et les autres. Rapidement vint le tour de Léonide. À sa vue, l’ambassadeur s’illumina. Il s’exclama avec une joie qui paraissait sincère :
— Dame Léonide, vous n’avez pas changé. Dix années passées depuis notre dernière rencontre, sur ce même port, et vous êtes aussi belle que dans mon souvenir. Plus, même… ! Vous êtes véritablement l’un des plus précieux joyaux de Galatéa.
— Messire Duad-Govel, c’est un plaisir de vous revoir, répondit-elle en lui serrant la main fermement. Vous non plus n’avez pas changé… à part cette barbe.
— Ah, oui ! Je ne l’ai pas coupée depuis notre dernière rencontre – une promesse faite à moi-même afin de vous retrouver un jour, expliqua l’ambassadeur avec un clin d’œil.
Léonide eut un sourire indulgent. Elle désigna le verre d’eau que lui tendait une servante ; le géant le prit et le but d’une traite. Il laissa s’échapper un soupir de soulagement.
— Galatéa est la perle de l’océan, mais le soleil qui la recouvre est le démon du ciel. Il fait une chaleur… !
— Vous allez bientôt pouvoir vous rafraîchir, le rassura la Volindra. Vous serez logés chez les Serza, non loin d’ici. Des vêtements plus appropriés vous y attendent. Nous passerons par la Voie Blanche : le peuple de Galatéa a grand hâte de vous voir.
Comme si les autres n’avaient attendu que son signal, tous se dirigèrent lentement vers la route principale. Léonide passa son bras à celui de l’ambassadeur, engageant la conversation sur le récit de leur traversée. Le reste de ses propos se perdit dans le bruit des discussions. La cohorte se mettait en branle : discrets comme des ombres, les pages repliaient sièges et tapis, tandis que les servantes suivaient ce beau monde de leurs ombrelles. Les serviteurs impériaux, au nombre de six et discrètement sortis des barques après leurs maîtres, suivaient ces derniers. Le seigneur Bellerezh avait pris le bras de Séléné Bellusuk, fière comme un paon ; la dame Bellerezh était escortée par le patriarche Fulmen. Les gardes fermaient la marche.
— Dame, dit soudain une voix derrière Chidera, si vous voulez bien me faire l’honneur ?
Elle se retourna. Le jeune homme de la délégation, le fils de l’ambassadeur, lui offrait son bras en souriant. Chidera nota que, contrairement à ses compatriotes, il portait une simple chemise bleue, aux manches brodées de jaune. Il avait les cheveux châtains, légèrement ébouriffés par le vent de la côte. Ses lunettes en forme de cercles dévoilaient des yeux noisette, brillants, où elle discernait un esprit vif et curieux, à moins que ce ne fut là le simple effet de son charme, et le souhait de Chidera de trouver en lui un esprit à la hauteur de son apparence. Elle le remercia d’un sourire et dit :
— Vicomte, tout l’honneur est pour moi.
Elle glissa ses doigts autour de son bras et ils se mirent en marche, légèrement en arrière du groupe.
— Vous êtes-vous déjà rendu chez nous ? demanda-t-elle.
Dans le même temps, la jeune femme passait en revue ce qu’elle avait appris à son propos de ses espions. Bonne réputation à la cour, aimant les cartes et les chevaux. Un grand séducteur, disait-on, et elle était tentée de croire la rumeur en voyant le sourire mi-taquin, mi-gourmand qu’il lui offrait. Et s’il était aussi intelligent qu’elle le soupçonnait, Chidera allait devoir redoubler de prudence en sa présence. « Oui », pensa-t-elle tandis qu’il se penchait vers elle comme pour lui confier un secret, « voilà quelqu’un dont il faudra se méfier... »
— Non, lui dit-elle à l’oreille, afin qu’elle l’entende malgré le brouhaha. À la dernière signature du traité, je n’avais que dix ans. J’ai supplié mon père pendant des jours : en vain ! s’exclama-t-il. J’en ai eu le cœur brisé, et il grimaça en portant un poing à sa poitrine.
— Il semblerait que vous ayez obtenu gain de cause, cette fois, répondit Chidera en souriant malgré elle.
— Père avait surtout besoin de quelqu’un pour prendre des notes pendant les discussions, dit-il avec un haussement d’épaules. Mais oui. Le voyage en valait définitivement la peine. Désormais, je veux en profiter pleinement, découvrir tout ce que votre cité a à offrir !
— Je suis sûre que vous en aurez l’occasion. Que voudriez-vous visiter ?
— Votre célèbre Baie des Larmes, bien évidemment. J’aimerais voir le travail de vos artisans, aussi – voir le processus de près, vous comprenez… lui confia Astor.
— Les Serza ont nombre de guides à leur disposition. Ils vous en prêteront un sans souci.
— Même pour aller visiter le temple ? Je ne voudrais pas commettre un impair envers votre culte, vous comprenez.
« Nous y voilà, » pensa-t-elle. À son tour, elle se pencha vers lui.
— Votre prévenance vous honore. En effet, le temple n’est pas un lieu que vous pourrez visiter. Nos dieux n’ouvrent pas leurs portes aux étrangers.
Astor hocha la tête, l’air songeur. Puis son regard s’égara vers le temple et il le pointa du doigt.
— Pourquoi des feux en plein jour ?
— Ce ne sont pas de simples feux, le corrigea la jeune femme en suivant son regard. Tout autour du grand œil blanc sur la colline vivotaient une dizaine de flammes, allumées dans la pierre. Ce sont des prières. Nous sommes toujours dans le noir sans la lumière des dieux.
— Votre culte est fascinant, murmura Astor, les yeux fixés sur le temple craquelé.
Chidera ne releva pas ce commentaire, autant compliment qu’insulte. Elle préféra noter leur conversation dans un coin de son esprit. Sa mère aurait sans doute des choses à dire sur l’intérêt du vicomte vis-à-vis de leurs dieux.
La délégation et son comité d’accueil s’approchaient désormais de la Voie Blanche. Le cœur de Chidera s’accéléra. Un incident, et tout était fini : ses projets pour les dieux, sa place au Conseil pourpre, l’avenir de la cité, tout partirait en poussière. Mais non, elle s’inquiétait trop. Il fallait qu’elle respire. Le moindre geste suspect risquait d’attirer l’attention du jeune homme, cet Astor Duad-Govel si attentif au moindre détail. Elle devait se raisonner. Tout allait bien : les gardes n’avaient pas bougé depuis son inspection, les drapeaux flottaient fièrement dans le vent, et surtout, surtout, les habitants de Galatéa étaient au rendez-vous.
Elle les entendit avant de les voir. Des applaudissements sourds, comme des grondements de tonnerre, ponctués de pieds battant la terre nue comme autant de chevaux au galop, dégringolaient du haut de la Voie Blanche jusqu’à la mer. Des voix fusaient de la tempête humaine :
— Galatéa ! Vive Galatéa !
— Vive l’Empire des Landes !
— Bénie soit l’alliance, bénis soient les dieux !
Le comte Duad-Govel et Léonide Volindra s’arrêtèrent un instant devant la foule qui longeaient les deux côtés de la Voie Blanche. Ils prirent un temps pour les saluer, au plus grand plaisir des badauds, puis s’engagèrent sur le chemin de pierre. À peine y avaient-ils posé le pied que la foule explosa. Les Galatéens ne se retenaient plus. De tempête, ils devinrent ouragan. Ce n’était plus que cris, vivats, applaudissements à se rompre les os et à briser les tympans. On n’entendait plus ni le vent ni la mer, juste les enfants déchaînés de Galatéa qui hurlaient à se casser la voix :
— VIVE L’AMBASSADEUR !
— VIVE LES VOLINDRA ! VIVE LES SERZA !
— POUR LA PAIX !
Des pétales de fleurs rouges et jaunes furent jetés de part et d’autre de la Voie, sous les exclamations ravies des grandes familles et de la délégation. Le comte en attrapa une poignée au vol et les plaqua avec passion sous son nez, fermant les yeux pour mieux en sentir le parfum. Ce geste aviva l’excitation de la foule, qui cria de plus belle.
La villa Serza était désormais en vue. Elle apparaissait au bout d'un chemin de pierres grises, naissant de la Voie Blanche avant que celle-ci ne touche le pied de la colline. Cette route créait un axe clair qui menait à l'un des premiers quartiers d'habitations de la cité, les maisons poussant tout autour des jardins fermés des Serza. Trônant à l'entrée de cette veine, la villa attendait ses invités avec un noble calme. Ses grands oliviers agitaient leurs feuillages au-dessus des grilles de fer forgé qui gardaient les portes de la demeure. De plein pied, ses grands toits de pierre rythmés par les vasques de cérémonie qui y étaient creusés, l’imposante bâtisse ouvrait ses portes à la délégation.
Chidera s’apprêtait à glisser une remarque à l’oreille d’Astor – quelque chose de léger, sur le côté théâtral de toute l’affaire, ou sur leurs parents respectifs, afin de créer un sentiment de connivence – quand un cri supplanta les autres :
— VIVE CHIDERA VOLINDRA ! VIVE LES DIEUX !
La jeune femme tourna aussitôt la tête. Impossible de voir qui avait parlé : les centaines et centaines d’habitants ne semblaient faire qu’un. Ce grand corps humain qui s’étirait de la mer jusqu’à la colline reprit ce cri. Bientôt, des voix s’élevèrent de partout tout à la fois :
— VIVE LES LANDES !
— VIVE GALATÉA !
— VIVE LES SERZA ET LES VOLINDRA !
— VIVE LA DAME CHIDERA !
— LES DIEUX, LES DIEUX, LES DIEUX, VIVE LES DIEUX !
La gorge de la jeune femme se noua. « Arrêtez ! » voulait-elle leur répondre. « N’en dites pas plus ! Vous allez tous nous perdre ! » Mais les habitants continuaient de crier leur amour pour ces grands qui défilaient devant eux. Leurs milles et milles prunelles brûlaient d’affection et d’enthousiasme, et Chidera comprit que c’était là le seul moyen qu’ils avaient pour exprimer leur peur : en proclamant leur confiance en elle.
Elle n’en ressentit qu’une bouffée de rage et d’impuissance qui lui contracta la poitrine avec violence.
Les chefs de familles et leurs héritiers s’étaient retournés vers elle. Ils marchaient encore, mais lentement, et leurs visages n’exprimaient qu’une politesse rieuse. Ces masques lisses ne cachaient pas à la jeune femme leurs pensées. « Danger, » soufflaient-ils de derrière leurs sourires, « danger ! »
— Jeune dame, ces gens vous aiment ! s’exclama l’ambassadeur qui avait l’air de trouver la situation follement amusante.
— Ma fille a participé à la reconstruction de la cité après l’incendie, expliqua aussitôt Léonide. Le peuple a appris à la connaître ainsi.
— J’avais entendu dire que vous étiez la plus jeune membre du Conseil pourpre, dit alors le comte. Décidément, vous autres Volindra êtes pleins de surprises !
Léonide hocha la tête. Un sourire plein de chaleur étira ses lèvres. Ses yeux se posèrent sur sa fille et celle-ci eut brusquement froid.
— Oui, dit-elle. Nous sommes tous très fiers d’elle.