side_navigation keyboard_arrow_up

Chapitre 15 : Celui qui aime (2/3)

visibility 3
article 2,3k
Par Bleiz

Un grand couloir obscur se déroulait à leur droite et à leur gauche : les murs arboraient de larges rectangles de pierre décolorée, à intervalles réguliers. Les quelques tapisseries qu’on n’avait pas volées avaient été déchirées de part et d’autre. Mirage reconnut des images mettant en scène des prêtres, des fidèles. Celles représentant les dieux avaient dû être épargnées.

S’ouvrait devant eux une gigantesque rotonde où perçait des lumières. Les deux hommes s’y dirigèrent d’un accord tacite.

Une trentaine de petites fenêtres, percées en haut des murs, trouait l’obscurité. Leurs rayons blancs tombaient directement sur le centre de la pièce, et éclairaient la gigantesque vasque sacrificielle qui se dressait sur son promontoire. Couverte de symboles dorés et de glyphes colorés, large comme deux hommes allongés, elle était entourée d’un cercle d’eau transparente, tracé profondément dans le sol. Un seul passage permettait de traverser ce fossé : un mince pont de marbre, désormais couvert de poussière.

De gigantesques colonnes soutenaient le plafond. Entre ces colonnes brûlaient de petites flammes dans des vasques au col serré. Ojas souffla à l’oreille de Mirage :

— Je crois que les hommes des Qatiss les allument. Pour garder les prières vivantes.

Mirage repéra des statues au fond de la pièce et des ornements aux murs, mais il n’aurait pas su dire ce qu’ils représentaient. Étaient-ce bien des pétales séchés qui jonchaient les dalles, par endroits ? Vide de fidèles et de ses maîtres, le temple n’était vraiment rien qu’un beau bâtiment, qui souffrait de l’abandon de ses habitants et des sévices des flammes et du temps.

D’où venait alors ce malaise ?

L’air était lourd d’humidité et d’encens. Un an, depuis que la dernière cérémonie s’était tenue, et le parfum sacrificiel brûlait toujours. Le temple semblait avoir absorbé tous les rites et leur mystique dans sa roche même. Une tension cachée rampait dans l’air, prêt à craquer son tonnerre et à lancer ses éclairs. Il n’était pas le seul à le sentir : derrière lui, Ojas fouillait la pièce avec des yeux apeurés, sans cesser pourtant de scruter les profondeurs de la pièce à la recherche d’un signe. Inconsciemment, il s’accrochait à la cape de Mirage. Son autre main jouait avec la chevalière qu’il portait autour du cou.

— On ne trouvera rien d’intéressant ici, déclara Mirage avec fermeté. Il faut qu’on aille voir ailleurs.

Ojas acquiesça sans un mot. Aucun des deux ne bougea.

Mirage aurait préféré retomber dans la mer plutôt que de rentrer dans le temple. Se tenir ici, dans le ventre empoisonné de Galatéa, le rendait malade. Il avait froid et chaud tout à la fois, fiévreux de terreur plus que de rage. Loin, très loin dans son esprit, remontaient des fragments qu’il avait repoussés de son mieux. La bile lui brûla la gorge. C’était la faute de ce tas de pierres mortes, venimeuses encore dans les cendres ! Elles pulsaient tout autour de lui, elles se rapprochaient. Elles distillaient leur sécrétion qui glissait entre les dalles, coulait jusqu’à lui. L’encens froid courait le marbre tiède, se perchait sur le souffle tremblant qui s’échappait de ses lèvres. Une respiration, et il s’écrasait sur sa langue. Mirage plaqua une main sur sa bouche mais déjà le goût était avalé. Un frisson le parcourut, si intense que sa tête partit en arrière.

— Mirage, ça va ? s’écria Ojas.

— Ça va. Ça va, je te dis ! s’exclama-t-il.

Il repoussa la main que lui tendait Ojas d’une claque. Puis, en l’espace d’une seconde, il redevint calme. Impassible, comme s’il n’avait jamais haussé le ton, il essuya son front humide et retira son capuchon d’un geste vif. Il épousseta sa chemise et dit :

— Sortons d’ici.

Cette fois, les deux hommes s’exécutèrent. À peine étaient-ils hors de la pièce qu’Ojas s’ébroua. Il revint se placer juste derrière Mirage, mais ne toucha pas sa cape.

— Je ne t’ai jamais parlé de nos dieux, n’est-ce pas ? demanda Ojas alors qu’ils pénétraient à nouveau dans le couloir.

— En effet. Tu as toujours évité le sujet.

— Je ne pouvais pas savoir que Chidera te raconterait tout ! protesta Ojas.

— Oui, qui l’eût cru ? Sa confiance m’honore.

— Mais puisque tu nous aides, tu devrais au moins savoir qui ils sont.

Mirage ignorait si c’était sa confiance absolue dans la Volindra ou sa simple naïveté qui empêchait Ojas de se poser plus de questions sur sa participation aux recherches, mais il se satisfaisait du résultat dans tous les cas. Il avisa un grand escalier au bout du couloir, couvert de velours qui avait dû être bleu ou mauve, autrefois. Tandis qu’ils grimpaient les marches, Ojas se lança dans son explication :

— Galatéa a cinq dieux. Le plus important d’entre eux est Maen. On l’appelle parfois le Bâtisseur, parce que c’est lui qui a créé la cité. Avec sa magie, il a dressé les murs de la ville, construit les quatre portes, le port aussi. Il sait tout, et de lui vient toutes nos connaissances : la médecine, les mathématiques, les arts… Sa sagesse guide Galatéa.

Il pointa du doigt une sculpture, debout dans le couloir vers lequel ils se dirigeaient.

— Je sais pas si tu vois, mais c’est lui. Un homme grand et fort, avec de longs cheveux ondulés, une barbe… Ça, c’est Maen, roi des dieux. Ensuite, on a Perlez.

— Celle que tu sculptais quand je suis arrivé, dit soudain Mirage. La statuette.

— C’est ça ! Depuis le haut du temple, elle regarde l’horizon chaque jour et chaque nuit pour voir si des ennemis s’approchent. Ses yeux sont magiques : ils sont rouges, et peuvent voir jusque de l’autre côté de l’océan. C’est aussi la protectrice des artisans, des pêcheurs… Les plus humbles, on pourrait dire. Elle écoute nos pleurs.

— D’accord, d’accord. Et ensuite ?

— Andon, dieu de l’eau, dit-il en désignant une autre statue, à peine visible dans la pénombre. Il guide les morts à travers l’océan qui sépare la vie et la mort, jusqu’à l’Île éternelle où ils reposent. Si tu vois une représentation d’enfant – là, oui, juste à côté – c’est Heol, déesse de la jeunesse et de la nature. Elle ressemble à une fillette, mais elle nous accompagne dans les combats ! C’est une grande protectrice. Enfin, nous avons Ashtar.

— Le moins important, j’imagine. Vu que tu le cites en dernier.

— Non ! s’exclama Ojas en s’arrêtant net de marcher. Pas du tout ! C’est…

Ses mains s’agitèrent, fouillant l’air à la recherche de la meilleure manière d’expliquer ce qu’il ressentait, mais que ses mots ne pouvaient exprimer. Après un temps, il finit par dire :

— C’est le dieu de l’amour, des illusions et du hasard. Il y a pas mal de mythes sur son goût pour la fête et les belles choses, se rappela-t-il, et il sourit. On le fêtait avec le retour du printemps.

Mirage se taisait. Il l’écoutait avec une attention aiguisée comme un couteau.

— Ashtar, murmura Ojas, le nom s’envolant de ses lèvres comme un oiseau, comme une colonne de fumée. Notre porte-bonheur. Il a amené les Galatéens sur la colline quand l’Empire nous a attaqués, il y a trois cent ans.

Ses yeux se portèrent sur le couloir où les amenait l’escalier. Il semblait chercher le dieu dont il parlait avec tant d’affection. Mirage le fixait toujours, guettant les sentiments qui transparaissaient si facilement chez lui.

— Je sais que tu… as du mal à comprendre, dit tout à coup Ojas. Les étrangers sont toujours surpris par notre foi. Mais Galatéa a des raisons de faire confiance à ses dieux. Il y a forcément une raison pour leur départ. Ils ont accompli beaucoup de miracles pour nous.

— Si tu le dis, concéda Mirage après un long silence.

Contrairement au rez-de-chaussée, qui occupait tout l’espace possible, le deuxième étage se contentait de suivre le cercle intérieur qu’avait tracé le dôme. Le parfum d’encens y était moins fort. La poitrine de Mirage lui sembla moins lourde en conséquence. Mais plus ils marchaient, passant devant les statues des dieux – ici, le menton était trop pointu, ou c’était le nez qui n’allait pas – plus le sentiment de malaise revenait. Soudain, Ojas s’arrêta devant une porte aux poignées d’argent.

— Qu’est-ce que c’est ? La bibliothèque ?

— Les appartements du grand prêtre, répondit Ojas en pénétrant dans la pièce.

Mirage se figea. L’air froid s’était engouffré par les portes ouvertes et faisait sortir l’odeur doucereuse de fleurs fanées et d’huiles essentielles. Malgré lui, il suivit Ojas des yeux.

— Ne va pas là, croassa Mirage.

Sa voix lui semblait celle d’un autre, faible et cassée. Ojas lança par-dessus son épaule :

— Il le faut ! Peut-être qu’il y a un indice ici… Les gardes n’ont pas bien fouillé, d’après Chidera.

Stupide Ojas ! Sourd et stupide ! Toujours à prendre la mauvaise décision, que ce soit accueillir Mirage chez lui ou ne plus l’écouter quand celui-ci lui donnait enfin un vrai conseil. Voir Ojas dans les appartements de Iasonas était surréaliste, complètement incongru. Mirage voulait le saisir par la nuque et le sortir d’ici sur-le-champ, avant que lui aussi ne soit imprégné du parfum de fleurs mortes.

— Parce que tu crois que tes dieux confiaient leurs petits secrets à leur valet ? se moqua Mirage, le visage tordu.

« Sors, » pensait-il tandis qu’Ojas avançait à pas mesurés dans la suite, le nez en l’air. « Pitié, sors. »

— Le grand prêtre transmettait leurs intentions au peuple, le corrigea Ojas. Il ignora le rire sec de son invité et poursuivit : Je pense – et Chidera aussi – qu’il a sans doute vu des signes avant-coureurs de leur départ. C’était l’homme le plus proche des dieux. Il devait savoir quelque chose. Peut-être même qu’il avait deviné où ils se rendaient.

Le temple avait beau avoir été dépossédé de nombre de ses richesses, les appartements de Iasonas contenaient leur part de merveilles : ce n’était que tentures bleutées, meubles en acajou et en chêne où étaient incrustés les décorations les plus délicates et les pierreries les plus rares, et des étagères sur lesquelles avaient dû reposer nombre de livres et de documents. Le bureau se trouvait face à l’entrée, près du mur, et conduisait sur sa gauche à un grand lit aux draps de soie bleue et grise. Ceux-ci avaient été tirés, comme si leur propriétaire devait revenir d’un jour à l’autre.

Soudain, Ojas fronça les sourcils et se pencha sur un beau bol en porcelaine, ébréché, posé négligemment par terre.

— Attends un peu… Mais ! Je connais ce bol !

— Vous avez été présentés ? ironisa Mirage, toujours à l’extérieur.

— Non, je veux dire… C’était une offrande. Il se tourna vers son compagnon, l’air abasourdi : Je me souviens de l’avoir vu lors de la fête des enfants, il y a… trois ans ? Les Serza l’avaient fait fabriquer exprès pour remercier Heol après la naissance de leur petite-fille. Regarde la gravure, c’est une technique purement landaise, de leurs ateliers du Nord-Ouest. Ça vaut une fortune !

— Ton grand prêtre devait être du même avis. C’est pour ça qu’il l’a gardé pour lui.

— Mais c’est du vol ! insista le charpentier en désignant l’objet. Les prêtres ne peuvent pas voler les dieux… surtout le grand prêtre !

— Pitié, Ojas ! s’exclama Mirage en prenant sa tête entre ses mains. Regarde autour de toi ! Ce type était comme les autres, assoiffé de richesses et de gloire, et il vivait par procuration en volant ses maîtres. Si tu as trouvé cette chose maintenant, imagine ce que ça devait être quand ils ont fouillé ici pour la première fois. Ah ! Ils ont dû être bien surpris, tous ces Galatéens qui n’avaient plus que la peau sur les os, qui bouffaient de la terre et dormaient dans la fange, en voyant leur guide vivant comme les dieux qu’il servait !

Ojas l’écoutait, les yeux écarquillés. Il serrait le bol contre sa poitrine comme un bouclier.

— Je refuse de rester un instant de plus ici, grogna Mirage. Allons aux quartiers des dieux. Par où passent les fidèles ?

— Il y a un passage ici, murmura Ojas.

Le visage de Mirage s’assombrit plus encore.

— Rien ne me sera épargné, siffla-t-il, et il entra dans les appartements du grand prêtre.

Il passa comme une flèche, foulant les beaux tapis élimés d’un pas rageur, regardant droit devant lui. Il se faufila derrière le bureau encore brillant de cire, malgré la poussière, et se dirigea vers le mur. Sa main tapota la pierre jusqu’à ce qu’elle s’arrête sur l’une d’entre elles.

— C’est ici, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

Ojas hocha la tête. Il paraissait confus désormais, et inquiet. Il reposa le bol sur une des étagères et le rejoignit. Il appuya sur la pierre que Mirage désignait ; alors le mur trembla et tout un pan recula. Un escalier se révélait à eux.

— Comment tu as su ? murmura Ojas en se tournant vers son compagnon. Pour l’escalier ?

— Chidera me l’avait dit, répliqua aussitôt Mirage en soutenant son regard. Comme toi.

— D’accord, dit simplement Ojas.

Mais Mirage sentait le doute en lui. C’était une fêlure dans son attitude jusqu’ici si confiante, et Mirage en fut ébranlé. « C’est la faute de ce temple, de cette chambre, » songea-t-il. « Ils cassent les gens qui y entrent. »

Il serra les dents et, sans plus attendre, s’engouffra dans le passage secret.

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.