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Chapitre 15 : Celui qui aime (1/3)

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Par Bleiz

À quoi sert un dieu absent ?

Non, il fallait aller plus loin, se poser les questions que Mirage aurait dû se poser il y a longtemps.

Qu’est-ce qu’un dieu ?

Là, Mirage pouvait répondre : un être aux pouvoirs destructeurs, qui participait à l’éternité et régnait en maître absolu sur son domaine. Une entité dont la puissance était telle que les hommes ne pouvaient y échapper, si glorieuse qu’ils ne le désiraient pas, si implacable qu’ils ne pouvaient imaginer s’y soustraire. Un être dont la nature était par essence au-delà de la compréhension et requérait de s’abandonner à la foi. D’ailleurs, l’étendue du mystère était contenue toute entière dans son nom. « Dieu ». Cette unique syllabe portait toutes les suppliques. Elle gardait sa force dans le cri comme dans le souffle. Quatre lettres retenaient à elles seules le feu et la foudre, l’infini et l’invisible, le commencement et la fin – du monde, de la vie, de chacun. « Dieu ». Ça venait si facilement à la bouche. Pas besoin de profonde inspiration, d’articuler, de réfléchir : le son naissait sur les lèvres sans effort et s’envolait aussitôt.

Galatéa était riche de dieux. Un fier panthéon de cinq, dont les noms résonnaient comme des cloches à travers l’île.

Mirage entendait ces échos. Il voyait leurs visages.

Comme si c’était hier.

Heol, ses joues rondes, l’ambre ondulé de ses cheveux, des serpents la taquinant de leurs langues fourchues et s’enroulant autour de ses petites mains d’enfant. Leurs sifflements disparaissaient sous ses rires.

Andon aux larges épaules, sa peau brune brillant comme le vin alors qu’il émergeait des flots. Ses doigts plantés dans le sable vierge, les gouttes roulant de son cou, de ses avant-bras, le visage caché par un rideau de cheveux noirs.

Perlez, touchée par la nuit, la douceur de ses yeux de rubis qui jurait avec leur éclat froid de pierre, tandis qu’elle caressait la tête d’Ashtar endormi sur ses genoux…

Maen… Maen… Maen !

Peut-être allait-il enfin savoir où ils se trouvaient.

Il marchait à côté d’Ojas, remontant le long d’un canal étroit et sinueux. Des barques filaient sur l’onde, remplies de fruits, de cages de poules et de bacs de coquillages. Les longs bâtons des bateliers remuaient le fond de l’eau, faisaient remonter des filets d’algues vertes. Le soleil de midi les cuisait dans l’eau trouble, et la brise charriait l’odeur amère de la vase.

— Nous y serons bientôt, l’assura Ojas pour la dixième fois. C’est un peu plus long, mais c’est beaucoup plus discret que remonter par la Voie blanche.

Mirage ne répondit pas. L’œil laiteux du temple grossissait au fil de leur marche. Aveugle et pourtant fixé sur les deux hommes, il semblait les attendre. Un jeu d’ombre dû à la lueur vacillante des flammes sacrificielles dans ses murs, assurément. Mirage n’en tira pas moins sur son capuchon. Il aurait pourtant donné cher pour retirer sa cape : la chaleur était écrasante. Celle-ci n’avait cessé de grandir depuis quelques jours.

— Est-ce normal qu’il fasse si chaud à cette période de l’année ?

— Pas vraiment, répondit Ojas en fronçant les sourcils. Jan dit que c’est parce qu’une tempête se prépare… Mais si c’est le cas, j’espère qu’elle arrivera vite. C’est mauvais pour les récoltes, tout ça. Plusieurs clients m’ont dit qu’ils étaient inquiets pour leurs cultures.

— J’imagine que le Conseil pourpre se chargera de régler le problème.

Sa remarque eut le mérite de dérider le charpentier, qui le dévisagea avec un sourire mal dissimulé.

— Et comment, en changeant la météo ? Les grandes familles sont puissantes, mais elles ne contrôlent pas les éléments ! Non, quand on avait des problèmes avec la pluie ou le soleil, c’était les prêtres et la déesse Heol qui s’en occupaient… Et puis, je crois que le Conseil est trop occupé par la délégation pour penser à quoi que ce soit d’autre.

— Voilà qui est imprudent, murmura Mirage.

— J’en toucherai un mot à Chidera, déclara Ojas en hochant la tête, avant d’ajouter par devers lui : Quoiqu’elle aussi doit être débordée…

Il se tourna vers l’Ouest, comme si, par la simple force de sa compassion, il pouvait voir à travers la pierre et la chaux des maisons et des ponts, jusqu’à pénétrer dans le Manoir des Gorges où la jeune femme se trouvait. La reprise des négociations avait commencé à midi. Chidera leur avait assuré qu’il fallait qu’ils se rendent au temple au même moment. Vaine tentative de diversion, selon Mirage, mais il se plierait aux volontés de l’héritière pour l’instant.

La route était longue jusqu’au sommet de la colline, plus encore par les chemins de traverse qu’ils empruntaient. Le désir de discuter de son compagnon était palpable. Mirage soupira, mais, quand le charpentier s’éclaircit la gorge, il le laissa faire.

— Je me demandais… Ça fait presque deux semaines que tu es arrivé. Est-ce que, par hasard… tu te rappelles de quelque chose ? Je veux dire… d’avant ?

Mirage fit la moue, indécis. Ojas insista, gesticulant sans s’en rendre compte :

— Je me disais, après ta discussion avec Chidera, et l’incident sur le port… Enfin, il s’est passé beaucoup de choses, et je pensais que peut-être elles t’auraient rappelé… pas forcément tout, mais un indice sur… sur ta vie d’avant, par hasard ?

Drôle de bête que la mémoire. Les souvenirs glissaient devant ses yeux avec aisance.

La pluie qui battait la lande en hiver. Des mains chaudes qui l’entraînaient à leur suite en courant. L’étreinte réconfortante du plus âgé de ses frères, les jeux avec ses ainés, les piques et les petites attentions de leurs sœurs. Leurs visages qui n’avaient rien en commun, pas même avec celui de leur père.

Puis le soleil et les galets brûlants. Le satin et les bijoux. L’alcool et les présents. Les jeux, toujours les jeux, qui changeaient avec les années. Les regards troubles qui s’échangeaient d’un bout d’une pièce à l’autre. Les nuits brûlantes qui s’ensuivaient.

Des doigts qui se refermaient sur son cou et y laissaient des marques rouges puis bleues qui s’estompaient dans la nuit.

— Je me souviens de peu, dit-il. Juste de vagues images de la côte, des bribes de mon enfance… C’est à peu près tout.

Ojas n’avait pas besoin de savoir le reste. Il s’agissait là de souvenirs semblables à des morceaux de verre : brisés, lumineux, tranchants pour celui qui les maniait. Moins il en savait, mieux il se portait, et Mirage avec. Tant pis si ses explications ne lui suffisaient pas.

Mais Ojas se contenta de hocher la tête d’un air pensif. Mirage était toujours étonné par sa capacité pour l’écoute.

— Tu ne parles jamais de toi, dit-il brusquement. Raconte-moi un peu. Tu as toujours vécu à Galatéa, n’est-ce pas ?

— Oui ! s’exclama Ojas, le visage illuminé d’un sourire. Mon père venait des Cordes, et ma mère était une servante pour une famille de marchands – pas une grande famille, mais tout de même.

La curiosité poussa Mirage à poser une question qu’il n’aurait d’ordinaire jamais considéré, tant elle était insignifiante :

— Tu as un souvenir préféré ? De ton enfance ici.

— Quand je jouais avec mes sœurs dans la Baie des larmes, répondit-il sans hésiter. Elles sont plus petites que moi, alors ma mère voulait que je les surveille tout le temps. Je les emmenais avec moi jusqu’à la Baie et là, on jouait aux sirènes, aux monstres marins, on essayait d’attraper des poissons à mains nues… On s’amusait bien.

Malgré ses dires, Ojas avait un air triste qu’il ne lui connaissait pas. Mirage l’observa un instant – il voulait se souvenir de la ligne qui barrait son front, du pli mélancolique de sa bouche – avant de remarquer :

— Je n’ai jamais vu tes sœurs.

— C’est normal. La plus grande des deux s’est mariée avec un orfèvre. C’était un beau mariage ! Mahée portait une robe rouge, avec un voile sur la tête qui ressemblait à un filet, et toutes les filles du quartier y avaient piqué des fleurs et des coquillages dedans. Ojas sourit en y repensant, puis son expression retrouva sa réserve : Elle vit avec son époux dans un quartier loin des Cordes maintenant, donc je ne la vois presque plus. Son mari ne nous aimait pas trop, aussi. Mais je sais qu’elle va bien.

— Et la deuxième ?

— Elle est morte, répondit simplement Ojas. Puis d’ajouter après un temps, comme si une justification était nécessaire ou qu’il devait remplir le silence qu’il avait créé : Durant l’incendie.

Il aurait dû s’en douter. Avec du recul, c’était logique : comment un homme aussi ouvert qu’Ojas aurait-il pu être volontairement éloigné des siens au point de ne jamais en parler ? S’il y avait réfléchi, ne serait-ce qu’une minute, Mirage l’aurait deviné. Au lieu de quoi il avait préféré parler à tout va et maintenant Ojas ne le regardait plus. Ses yeux avaient dérivé sur le canal, où l’eau se rapprochait d’eux en vaguelettes verdâtres.

— Je suis désolé. Pour ta sœur.

Ojas surpris lui fit à nouveau face. Son expression vacilla. Finalement, il s’éclaircit la gorge et dit d’une petite voix :

— Merci.

Et Mirage, à ce simple mot, devint étrangement léger. Il fit un pas sur le côté et se rapprocha d’Ojas, son bras frôlant le sien. Ils parcoururent le reste du chemin en silence.

Enfin, le temple était devant eux. Déchiré par le feu, meurtri dans sa pierre, il se dressait jusqu’au ciel et pesait de toute sa magnificence déchue sur eux.

Deux grands portes les attendaient. Leur bois était peint en bleu, et des pierres précieuses étaient incrustées dans chaque planche. Elles constellaient les battants de bois dans un désordre grandiose. Mirage risqua un coup d’œil vers Ojas : le charpentier les examinait avec une admiration teintée d’effroi. Lentement, il s’avança sur les marches, laissant Mirage derrière.

« Où sont les gardes ? » pensa celui-ci. Il avait beau scruter les alentours, il n’y avait personne, ni soldat, ni passant. Le visage de Chidera lui traversa l’esprit ; c’était probablement de son fait. « Je fouillerai mieux sa tête, la prochaine fois, » songea Mirage en approchant les portes à son tour. « Il est toujours bon d’avoir quelqu’un d’aussi compétent pour soi. »

Ojas, les bras ballants, scrutaient toujours les ornements dans le bois. Ces étranges pierres luisaient comme un chant de sirène. Même maintenant, alors qu’elles étaient encore couvertes d’une suie vieille d’un an, voilées par cette enduit noir et graisseux, elles parvenaient à briller. Ojas frôla l’une d’entre elle avec son index ; une goutte de sang naquit.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Mirage, circonspect.

— Je voulais enlever la crasse qu’il y a dessus, dit Ojas en portant son doigt à sa bouche. Je sais pas comment elles peuvent être aussi… lumineuses, avec toutes ces saletés. J’avais oublié qu’elles étaient aussi tranchantes.

— Tu t’es déjà blessé là-dessus, et tu as réessayé ? C’est stupide de ta part.

— Oui, rit-il. Ça l’était aussi la dernière fois. Je n’aurais pas dû.

— Qu’est-ce que tu trafiquais avec la porte du temple, de toute manière ? lança Mirage avec un demi-sourire.

— J’étais venu supplier les dieux de nous aider, avec les autres. J’ai frappé à la porte, mais les prêtres nous ont chassé.

Le sourire de Mirage s’effaça. Ojas ajouta rapidement :

— Ils avaient raison. Même dans cette situation, c’était irrespectueux. On n’aurait pas dû, répéta-t-il. On était juste…

— Désespérés, compléta Mirage. Et les dieux n’ont pas répondu à vos prières ? Aucun ?

— Non. Ils devaient déjà être partis.

Le charpentier leva à nouveau la main, prudemment, pour caresser la peinture encore lisse qui coulait entre les joyaux. La voix de Mirage claqua :

— Ça suffit. On ne va pas passer notre vie ici, il faut rentrer. Et vite, avant que quelqu’un n’arrive. Ouvre les portes.

— Oh, d’accord ! acquiesça Ojas en laissant retomber son bras.

Le charpentier se dirigea vers le battant gauche et se saisit d’une barre en fer, placée sur sa bordure. Il prit une grande inspiration et poussa. Les muscles de ses bras se bandèrent d’un coup, et il grimaça. La porte grinça, récalcitrante. Le pied d’Ojas manqua de déraper. Il se rattrapa de justesse. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, vit Mirage l’observer ; il essuya ses mains sur son pantalon et retenta aussitôt.

Mirage, les bras croisés, le regarda faire jusqu’à ce qu’un interstice suffisamment large se dessine.

— C’est bon, c’est bon, déclara-t-il tandis que le charpentier, haletant, reculait pour mieux voir son travail.

Les portes étaient désormais ouvertes, accueillant la lumière extérieure qui venait mourir dans les ombres du hall. Le regard d’Ojas s’y perdait.

Soudain, la silhouette encapuchonnée de son compagnon se glissa sous son nez. Il le regarda, stupéfait, se glisser entre les battants avant qu’il se tourne vers lui et s’exclame :

— Allez, Ojas. Qu’on en finisse !

Mirage entra sans plus attendre. Ojas s’élança à sa suite.

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