Son corps avait réagi avant même qu’elle ne comprenne ce qui lui arrivait. Dans la fraction de secondes – étirées à l’infini – où le ciel avait chaviré dans le canal, sa bouche s’était ouverte pour prendre une grande inspiration et bloquer l’air dans ses poumons. Bien lui en prit : en l’espace de quelques secondes, elle passa de la surface aux eaux vertes et glacées des Gorges.
Obscurité, d’abord. Eaux troubles, ensuite. Puis tout s’accéléra. Le canal avait planté ses dents dans sa cheville, sa nuque, ses épaules. Il ne la lâcherait pas. Chidera ne faisait pas le poids face à la violence de l’eau. Elle ouvrit grand les yeux en dépit de la brûlure du sel. Rien à faire : elle restait pratiquement aveugle. Elle ne voyait que le bouillonnement des eaux rapides, traces blanches la bousculant et l’entrainant dans leur passage. Et maintenant que la réalité de sa situation s’imposait à elle, surgissaient brusquement des tréfonds de sa mémoire les paroles d’une prière longtemps oubliée.
Dieu des mers et de la lagune, gardien des âmes passées. Andon lui-même semblait la tirer par le pied dans le canal bouillonnant. En d’autres circonstances, Chidera aurait ri : elle, qui n’avait jamais vraiment cru dans les dieux de la colline, ne pouvait empêcher les mots de la traverser…
« Maître des flots au front d’airain,
Toi qui tisses les vagues et chevauches la tempête,
Dieu auquel les mystères de l’eau ne résistent,
Et dont le large dos se prête à porter les enfants de ton île,
Viens à moi, Andon ! »
Mais Chidera coulait toujours, et les idées fusaient sans ordre ni raison dans son esprit. Il fallait qu’elle remonte. Il fallait qu’elle fasse quelque chose, il fallait, il fallait, il fallait, oui, oui, elle devait garder son calme et garder les yeux ouverts pour esquiver tant bien que mal les rochers où la précipitait le courant, il fallait qu’elle accélère, qu’elle brasse de toutes ses forces vers la surface qui semblait s’éloigner un peu plus à chaque instant…
Soudain, l’air lui manqua. La panique la submergea. Bringuebalée par les flots, incapable de s’orienter, elle pensa brusquement : « Si ça continue, je vais mourir. » Elle se mit à frapper l’eau de ses jambes, à écarter la masse sombre et liquide de ses bras et, petit à petit, remonta. Son cœur battait dans sa gorge. La pression lui broyait les côtes. Des bulles d’air s’échappaient de son nez, de ses dents serrées. Elle nageait, nageait, nageait de toutes ses forces quand enfin ! Elle sortit la tête de l’eau.
Jamais respirer n’avait été aussi bon.
Il y avait des cris, loin derrière elle, et en se tordant le cou elle parvint à apercevoir les silhouettes de plus en plus petites du gondolier, avachi sur sa barque renversée, et de la foule qui attendait son tour et qui pointait du doigt. Chidera se mit à battre des bras dans l’eau. Une fois, deux fois, trois fois l’eau rageuse se jeta contre elle. Elle ne pouvait pas lutter contre le courant.
Soudain, elle pensa à Astor. Où était-il ?
Le froid de la lagune sembla la consumer toute entière. Elle ne le voyait pas. Où était-il passé ? Astor, qui s’était excusé le premier, Astor qui lui avait demandé de ne pas secouer l’embarcation, Astor enfin dont le visage s’était figé en un masque d’effroi quand leur gondole avait chaviré. Chidera jura à voix basse, balaya les environs du regard une dernière fois et dut accepter que, où qu’il soit, le jeune homme n’était pas remonté.
Elle inspira profondément et plongea.
« Apaise ta colère, roi de la lagune,
Serre dans ton poing les courants déchaînés,
N’abats pas ta vengeance sur ton serviteur.
Détourne l’onde traitresse et fais-moi remonter,
Que ma bouche brise la surface,
Viens à moi, Andon ! »
Le canal paraissait plus clair, à cet endroit, et bien qu’elle soit poussée en avant par le courant, Chidera avait plus de contrôle qu’auparavant sur ses gestes. Sa robe se déchira sur les rochers : Chidera acheva d’arracher un large pan du tissu. Libre de ses mouvements, elle s’enfonça dans les profondeurs.
Des rayons de soleil dessinaient des puits de lumière troubles dans les eaux verdâtres, révélant des rochers couverts d’algues et les parois de pierres et de grès qui s’enfonçaient dans la terre meuble et le sable. Plus Chidera nageait vers le fond de la lagune, plus la violence des courants s’amoindrissait. Seulement, elle ne voyait toujours pas Astor.
Tout à coup, quelque chose attira son attention. Elle plissa les yeux. N’était-ce pas un corps, là-bas ? Un homme coulait lentement vers le lit du canal : sa chevelure brune flottait en couronne autour de sa tête pâle, tandis que sa chemise se gonflait d’eau. « C’est lui ! » pensa-t-elle.
Ses gestes se firent plus amples et plus rapides. Bientôt elle se retrouva au-dessus de la figure blanche du jeune homme. Ses yeux étaient clos, sa bouche entrouverte. De fines bulles d’air s’en échappaient. « Reste calme. Comment est-ce que tu peux nager avec quelqu’un de plus grand et de plus lourd que toi ? » Elle tenta de se rappeler les paroles de ses professeurs, mais c’était il y a si longtemps, et la peur avait une telle emprise sur son esprit pétrifié que rien ne lui revint. Or le temps manquait.
En désespoir de cause, Chidera se glissa derrière le dos d’Astor. Plaquant une main sur sa bouche, l’autre bras sous son aisselle, elle se mit à frapper l’eau de ses jambes avec énergie. Ils remontaient, trop lentement à son goût, mais ils se rapprochaient de la surface. Mais déjà Chidera sentait les courants revenir avec force. Sa peur se mua en rage. Quoi, tous ces efforts en vain ? Mourir aujourd’hui, alors qu’elle n’avait encore rien accompli ? « Jamais, » se promit-elle en nageant de toutes ses forces. « Je suis une Volindra, je suis une enfant de Galatéa. Je ne mourrai pas ici, pas maintenant, pas comme ça ! »
Alors, comme si Andon lui-même avait entendu ses pensées, une idée lui vint. C’était risqué. Ils pourraient mourir. Cependant, si elle ne faisait rien, ils mourraient, pour sûr.
Chidera était prête à tenter sa chance.
Elle se jeta volontairement dans l’un de ces courants d’eau forte, les bras fermement accrochés autour d’Astor inconscient. L’éviter aurait été plus prudent ; Chidera ne pouvait plus se permettre un tel luxe. Immédiatement l’eau les prit et les projeta en avant comme deux fétus de paille. Tout allait si vite que Chidera en avait le tournis. Le torrent la projeta contre un rocher, et sous l’impact, elle sentit une coupure à la jambe brûler dans l’eau salée. Elle serra les dents à se les briser. Elle ne pouvait plus rien faire, hormis s’accrocher à Astor.
« Mais à ta volonté je me soumets,
Ô enfant de la mer, un des cinq.
Que les abysses vertes m’avalent tout entier,
Que tes rouleaux m’emportent jusqu’au creux de l’eau
Là où vient naître la lune,
Là où vient mourir le vent,
Viens à moi, Andon ! »
Soudain, le courant remonta, et eux avec. Chidera saisit l’opportunité : elle poussa sur ses jambes, frappant l’eau comme une damnée, et enfin put passer la tête d’Astor hors de l’eau. Un tremblement parcourut Chidera : elle avait réussi ! Le courant avait fini par les ramener à la surface ! Elle eut un sourire incrédule, jusqu’à ce qu’un petit rire nerveux s’échappe de ses lèvres pleines de sel.
Elle ne reconnaissait pas l’endroit où ils se trouvaient. Il n’y avait pas de barque, pas de passants : juste de vieilles dalles pleines d’herbes folles de part et d’autre, que personne n’avait dû emprunter depuis des lustres. La jeune femme essaya de retracer la carte de la cité dans son esprit, mais rien ne correspondait à ce qu’elle voyait. Le courant avait dû les emporter dans une de ces petites embouchures qui sillonnaient la ville et que les passeurs ne visitaient jamais, faute de clients.
Astor ne bougeait toujours pas. Il dodelinait de la tête, collé à Chidera par ses bras tremblants. Elle lui tapota la joue ; il ne réagit pas. Alors Chidera raffermit sa prise autour de lui et se remit à nager. Ses yeux cherchaient en vain un dénivelé, une fissure dans la pierre où ils pourraient s’accrocher et remonter. Mais les murs du canal semblaient la narguer de leur hauteur.
Puis les parois devinrent de plus en plus vétustes. Elles se recouvraient de lierre et soudain ! Une racine, épaisse comme un tronc et barrant la moitié du canal, s’étendit jusqu’à eux. Chidera l’attrapa. S’en aidant, elle sortit le corps inconscient d’Astor tant bien que mal, le posant sur l’enchevêtrement de branches et de pierres à moitié descellées. Enfin, au prix d’un ultime effort, elle poussa sur ses bras et s’extirpa de l’eau. Elle saisit Astor par les épaules et le traîna sur l’herbe.
C’était un bel endroit, en vérité : un écrin de verdure, apparemment oublié des hommes. Du fond de cette étrange clairière, une statue de marbre les dardait de ses yeux froids. Les arbres formaient comme un dôme au-dessus de leurs têtes. Hormis le chant des moineaux et le murmure du canal, désormais paisible, Chidera n’entendait rien, pas même la respiration d’Astor. Elle le secoua :
— Vicomte ? Vicomte, vous m’entendez ? Astor !
Mais le jeune homme laissait sa tête rouler dans l’herbe sans résistance. Chidera, gagnée par la panique, le gifla : sans résultat. « Combien de temps est-il resté inconscient ? » se demanda-t-elle. « Ses poumons doivent être pleins d’eau. » Elle examina sa poitrine immobile sous sa chemise détrempée, les mains en l’air, avant de décider que là encore, mieux valait essayer une folie que ne rien faire.
Son père lui avait expliqué comment ranimer un noyé, il y a longtemps, quand il pouvait encore marcher avec elle sur la grève. « Écoute bien, Chidera : joins tes mains ensemble, l’une sur l’autre, comme les ailes d’un aigle, et mets-les sur le milieu du torse. Un peu plus haut… Ici, tu vois ? » Chidera voyait son père tapoter sa propre poitrine ; elle plaça ses mains sur le sternum d’Astor. « Et là, avec les bras bien tendus, tu appuies ! Comment, quelle vitesse ? Eh bien, pourquoi ne pas te caler sur ta chanson ? Mais si, celle que tu n’arrêtais pas de chanter l’autre jour… Suis bien le rythme ! »
Et Chidera se mit à appuyer sur le torse d’Astor en chantant à voix basse :
— Fille-de-l’eau, fille-des-airs, sur-le-dos, du-dé-sert, tes-chants-chauds, brisent-la-mer…
La suite resta bloquée dans ses souvenirs, mais elle n’en avait plus besoin. Ses gestes suivaient le bon rythme, elle en était sûre, mais Astor ne montrait pas le moindre signe de conscience. Les larmes lui montèrent aux yeux.
— Allez, murmura-t-elle sans s’arrêter. Allez, s’il te plait… !