— Comte Duad-Govel, dit alors Léonide d’une voix tranquille. Vous savez pertinemment que Galatéa n’acceptera jamais ces termes.
— Je ne fais que lister les demandes de mon souverain, Dame. Ne nous reste plus qu’à en discuter.
On sortit papiers, documents, livres de compte. Les discussions s’engagèrent.
Quand on décida de mettre fin à la première journée des négociations, il était seize heures, et aucun camp n’avait bougé d’un iota sur ses positions. Chidera se massa discrètement l’épaule en descendant les dernières marches du manoir. Sa mère était restée derrière, désireuse d’échanger avec les Serza et le patriarche Bellusuk. Chidera, elle, n’avait pas le choix : il lui fallait examiner les rapports des gardes sur les évènements du port. Elle se demanda à quelle heure elle parviendrait à se coucher, ce soir.
— Chidera ! l’appela une voix masculine. Intéressante séance, n’est-ce pas ?
C’était Jonas Ruzdorn, souriant sous sa moustache en croc. Il lui présenta son bras et elle le prit :
— Intéressant, c’est le mot. Je ne vous savais pas revenu. Je vous croyais encore en train de naviguer. Vous êtes passés par une chaîne d’îlots proches, non ? En remontant depuis Ters ?
— C’est ça. Nous avons suivi la Course des étoiles – c’est comme ça qu’on les appelle, là-bas. Cinq d’entre elles sont habitées, quoiqu’on ne puisse pas dire qu’elles soient vraiment civilisées. Ils n’ont pas de port, pas de boutiques… Mais ils ont des arbres fruitiers incroyables, et une cuisine excellente !
Chidera l’écouta raconter son voyage – une simple excursion de quelques semaines, pour fêter son anniversaire – tandis qu’ils arrivaient aux canaux.
Sur l’eau les attendaient plusieurs barques. Les bateliers s’étaient arrimés grâce à un système ingénieux qui leur permettaient de ranger leurs embarcations entre de hauts piquets de bois, en attendant que les passagers s’installent. Distraite encore par les demandes de l’ambassadeur, elle ne fit pas attention à la main qui l’aida à s’installer dans la barque. Ce n’est que quand son propriétaire s’assit en face d’elle qu’elle réalisa que Jonas se tenait encore sur la rive. Astor Duad-Govel la salua :
— Demoiselle Chidera, vous êtes ravissante aujourd’hui.
— Merci, lâcha-t-elle froidement.
Son attitude peu amène ne parut pas affecter le jeune homme. Cela l’irrita plus encore.
— Jonas, vous ne m’en voudrez pas, j’espère ? s’écria-t-il à l’adresse du fils Ruzdorn. Je dois absolument parler à demoiselle Chidera.
— Pas du tout, mon vieux. Mais faites attention à ce que vous lui dites, ou gare à vous !
Et Jonas de leur faire au revoir de la main tandis que Astor, souriant, et Chidera, sidérée, glissaient loin du rivage. Reprenant ses esprits, elle siffla :
— Je ne sais pas quel genre de manières on vous apprend, dans les Landes, mais à Galatéa, il est inconvenant de sauter dans l’embarcation d’une femme sans lui demander son autorisation !
— Navré, mais je devais vous parler.
— De quoi ? s’écria-t-elle en fermant le poing sur sa robe pour ne pas l’étrangler.
— Je voulais vous présenter mes excuses.
Chidera en fut coupée dans son élan. Désarçonnée, elle examina le jeune homme sans le voile de la colère, et vit qu’il était sincère. Il passa la main dans ses cheveux, puis son front, puis sa nuque. Quand il s’avéra qu’aucune partie de son corps n’allait parler à sa place, il s’éclaircit la gorge et dit :
— Lors du banquet de bienvenue… J’ai été indélicat. Mes paroles ne reflétaient pas mes pensées. Je ne blâmerai pas l’alcool, car avec ou sans, ma conduite était indigne d’un gentilhomme. Je ne voulais pas vous offenser. Aussi, je vous prie de bien vouloir accepter mes excuses.
— Oh, parvint à lâcher Chidera. Je vois. Elle ouvrit la bouche, la referma, sans trouver les mots justes. Alors elle dit simplement : Je vous pardonne.
Et le soulagement qui envahit le visage d’Astor était si évident qu’elle en aurait ri, si elle n’avait pas été aussi surprise. Toute sa personne s’était éclairée, comme si la joie de retourner dans ses bonnes grâces l’avait libéré d’un poids. Il souriait ; des fossettes creusaient ses joues.
— Moi aussi, laissa-t-elle échapper, et elle précisa face à son expression étonnée : Ce que j’ai dit… À propos du prince… Déjà elle sentait la honte revenir lui brûler les joues. Je n’aurais pas dû.
Astor, songeur, la regarda un temps avant de murmurer :
— Non, en effet. Mais à votre place, peut-être aurais-je agi de même.
Ce fut au tour de Chidera de se sentir plus légère.
— Merci pour votre générosité, dame, dit-il en remontant ses lunettes le long de son nez. J’espère que nous pourrons désormais être bons amis.
— C’est également mon souhait, répondit-elle, à mi-chemin entre la politesse et l’honnêteté.
Le silence retomba, agréable et frais, tandis qu’ils sillonnaient le canal. Le gondolier avait ralenti pour se faufiler entre les courants qui déjà bringuebalaient la barque. Ils étaient presque seuls sur l’eau désormais : ceux qui étaient partis avant eux se trouvaient loin devant, et ceux qui les suivaient étaient loin de les rattraper.
— Je me suis baladé un peu dans Galatéa, hier, dit Astor. La Voie blanche, principalement… Et le port.
L’atmosphère détendue qui s’était installée disparut, et le sourire de Chidera avec.
— Je vois.
— Je ne veux pas être indélicat, insista-t-il en levant les mains. Je l’ai déjà été, et je veux à tout prix éviter de recommencer.
— Et pourtant, nous voilà.
— J’ai entendu dire qu’un monstre avait tué ces gens. Est-ce vrai ?
Chidera ouvrit la bouche, prête à se moquer des rumeurs, quand elle remarqua le sérieux de son regard. Ce n’était pas là l’inquiétude d’un superstitieux ou l’intérêt d’un noble d’un pays rival. C’était la tension de quelqu’un qui en savait plus qu’il ne le disait.
Elle se pencha vers lui et chuchota :
— Que savez-vous ?
— Que voulez-vous dire ?
— Ne jouez pas à ce petit jeu avec moi. Vous ne me posez pas ces questions par hasard. Vous cherchez à vérifier quelque chose. Ce qui est tout à fait intéressant, ajouta-t-elle sans cesser de scruter son visage, à l’affût de tout changement d’expression. Parce que parmi ces rumeurs dont vous semblez si friand, il y en a qui disent que l’Empire est derrière cette créature qui a tué quatre de nos habitants.
— Chidera, l’avertit Astor d’une voix neutre. N’en dites pas plus. Ne cherchez pas de ce côté-là.
Un frisson lui parcourut la colonne vertébrale. Ainsi, c’était donc vrai ! Il y avait un lien entre le monstre et l’Empire !
— Et si je refuse ? rétorqua la jeune femme. Que ferez-vous ?
— Absolument rien, si ce n’est prévenir mon père que les Volindra nous soupçonnent d’être liés aux meurtres qui agitent votre cité. Ça fera tache sur le traité, vous ne pensez pas ?
Ils se jaugèrent, chacun mesurant la détermination de l’autre. Voyant que ni lui ni elle n’étant prêt à céder, Chidera sentit la colère l’envahir à nouveau. Sans se détourner le regard, elle posa ses deux mains sur les rebords de la barque. Astor écarquilla légèrement les yeux.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— Rien, dit-elle. Vous êtes sûr de ne rien vouloir me dire ?
— Chidera, vous ne savez pas ce que vous faites-
— Ce que je sais, lâcha-t-elle d’une voix tranchante, c’est que vous en savez beaucoup plus que vous ne voulez me le dire. J’ai un monstre qui court les rues et vous refusez de m’aider. Vous avez beau jeu de venir vous excuser tout en vous faisant le gardien de je-ne-sais quel mystère. Vous dites vouloir être mon ami ? Prouvez-le.
Il se tut. Chidera se balança sur le côté, poussa à droite ; la barque fit un mouvement brusque. Astor se rattrapa à sa banquette.
— Arrêtez ça, dit-il d’une voix ferme, mais Chidera pouvait voir le blanc de ses articulations cramponnées à son siège.
— Ça quoi ? répondit-elle. Oh, vous voulez dire ça ? Et elle bascula la barque vers la gauche.
L’eau frappa la coque avec violence. Le visage d’Astor était blanc, sa nuque raide.
— Dites donc, m’sieur dame, il faut pas jouer avec la gondole, hein ! s’écria soudainement le gondolier, qui se retournait pour mieux les admonester. C’est dangereux-
Il n’avait fallu que quelques secondes. Leur pilote, déconcentré par ses passagers, avait détourné son attention de la lagune. Or les eaux de la Gorge étaient traîtresses pour ceux qui la connaissaient, mortelles pour quiconque l’ignorait en voguant sur ses flots. L’embarcation tangua entre les vagues, rencontra un rocher, se renversa.
En un instant, le monde chavira, et Astor et Chidera furent précipités dans les courants du canal.