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Chapitre 8 : Jorick

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Par Carlarqlm

Jorick n’en revenait pas. Cette créature étrange et lumineuse ne pouvait pas être réelle. La magie n’existe pas. Il continuait de scruter l’orée des bois, mais l’apparition ne revint pas. Le silence qui suivit la disparition de la créature pesait lourd dans la clairière. Jorick serrait les poings sans s’en apercevoir. Son cœur battait vite, mais il s’efforçait de garder le visage impassible. Il ne pouvait pas se permettre de craquer devant les autres.

Il jeta un coup d’œil à ses cousins : Ilana semblait encore secouée, Cléo se remettait doucement de ses nausées, Caleb fronçait les sourcils comme s’il cherchait une logique à tout ça, et Lysandra… Lysandra paraissait ailleurs, fascinée par ce qu’ils venaient de voir. Quant à Liam, il roulait des yeux avec son air de je-m’en-foutiste, mais Jorick le connaissait assez pour savoir qu’il était au bord de la panique. Jorick inspira profondément et força un sourire qui ne vint pas réellement.

— Bon, dit-il en se raclant la gorge, faut qu’on bouge. On ne va pas rester plantés là à attendre que la prochaine bestiole décide de se montrer.

Personne ne répondit, mais au moins, leurs regards se tournèrent vers lui. Il sentit le poids invisible de leurs attentes, cette impression désagréable d’être le grand frère responsable, celui qui devait décider de la marche à suivre alors qu’il n’avait aucune idée de ce qu’il faisait. Cléo arqua un sourcil.

— Et tu proposes quoi, exactement ? On ne sait même pas où on est.

Il passa une main nerveuse dans ses cheveux bruns et bouclés et désigna la lisière de la forêt.

— On devrait avancer. Trouver un endroit sûr… ou mieux, un village.

— Des gens normaux, tu veux dire, dit Caleb depuis derrière, d'un ton qui se voulait léger et qui ne l'était pas tout à fait.

Le mot « normal » résonna bizarrement dans ce décor inconnu. Pourtant, l’idée d’atteindre une civilisation, de voir des visages humains, même hostiles, lui donnait l’impression d’avoir une direction, un but.

Ilana acquiesça doucement.

— Il n’a pas tort.

Jorick hocha la tête, reconnaissant de trouver un appui. La vérité, c’est qu’il se sentait complètement dépassé. Néanmoins, il n’avait pas le choix : il devait donner une direction. Il resserra son sac contre son épaule et fit un pas en avant, puis deux, avant de se tourner pour s’assurer que tout le monde suivait.

— Allez. Plus vite, on trouve de l’aide, plus vite, on saura ce qui nous arrive.

Le groupe se remit lentement en marche. Jorick allait en tête, attentif au moindre bruit. Sous les grands chênes, la lumière filtrait en minces rayons mouvants. Derrière lui, les voix du groupe montaient et descendaient selon les humeurs. Caleb plaisantait par intermittence. Ses blagues sonnaient creux, mais Jorick lui en était reconnaissant. Liam traînait les pieds en silence, ce qui était presque pire que ses protestations habituelles. Ilana marchait près de lui, et Jorick la voyait lui jeter des coups d'œil réguliers, cette façon qu'elle avait de surveiller son cousin sans avoir l'air de le surveiller.Lysandra fermait le groupe en silence.

Plus ils avançaient, plus Jorick sentait une drôle de fraîcheur sous sa peau. Ses paumes picotaient, glacées et moites, comme si ses nerfs eux-mêmes se transformaient en eau. La peur et l’adrénaline se mêlaient dans ce flux étrange, incontrôlable.

Il effleura le tronc d’un arbre, sans trop savoir pourquoi. Aussitôt, des gouttelettes se formèrent à la surface rugueuse, glissant telle une rosée soudaine malgré la sécheresse de l’écorce.

Jorick retira sa main si vite qu’il faillit trébucher. Il se retourna et vit que l’arbre suintait là où il l’avait touché. Une rosée dense sur du bois sec qui n’avait pas vu de pluie depuis des jours à en juger par le sol.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Ilana, derrière lui.

— Rien, je… j’ai cru voir… Non, laisse tomber.

Il se remit en marche sans se retourner. Son cœur cognait à nouveau, pour une raison complètement différente cette fois. Il ne le dit à personne.

Après quelques heures d’errance dans la forêt, la faim, qui s’était faite discrète jusqu’à présent, se fit plus bruyante.

— J'ai l'estomac qui fait des bruits de film d'horreur, annonça Caleb à personne en particulier.

— Utile comme information, dit Cléo.

— Je partage. C'est ce qu'on fait en famille.

Ils s’arrêtèrent et Jorick rassembla quelques branches, cherchant à allumer un feu comme son père lui avait appris. Mais, l’étincelle refusa de prendre. Le bois, pourtant sec quand il l’avait trouvé, était devenu humide. Étonné, il toucha l’écorce et comprit : l’humidité venait de lui. Les brindilles, sèches quelques instants plus tôt, suintaient maintenant d’eau comme si elles avaient baigné dans une rivière.

— Super… maugréa Liam. On va manger froid.

— On survivra, dit Caleb. J'ai retrouvé des chamallows au fond de mon sac. On est sauvés.

Ils mangèrent le reste de chamallows ramollis en silence et se blottirent les uns contre les autres pour trouver le sommeil. Ils dormirent uniquement par fragments, une demi-heure par-ci, par-là, interrompus par le moindre craquement. Chaque bruit leur semblait suspect.

À l’aube, leurs visages tirés trahissaient leur fatigue. Aucun n’avait vraiment reposé son corps ni son esprit.

— Génial, marmonna Liam, frottant ses yeux gonflés. On est crevés et on n’a même pas eu de petit-déj.

— Tu préfères rester ici ? répliqua Cléo. Parce que moi, j’aimerais bien sortir de cette foutue forêt.

— On repart, intervint Jorick.

Ils repartirent. Le sol sous ses pieds était saturé d'eau, plus que la veille. Il évita d'y penser. Il gardait les yeux sur les arbres, sur les trouées de lumière, sur le dos de ses cousins devant lui ou derrière, selon les moments. Cette vigilance permanente avait quelque chose d'épuisant.

C'est Lysandra qui trouva la direction. Elle désigna un point entre les troncs sans expliquer pourquoi, et quelque chose dans son assurance tranquille fit qu'ils la suivirent tous, sans poser de question.

L'odeur de fumée arriva une heure plus tard. Une fumée de cheminée. Au loin, à travers les branchages, ils aperçurent enfin des toits. Les épaules de Jorick descendirent d'un centimètre. La tension qu’il avait accumulée commençait à partir.

Le village apparut enfin en sortant de la forêt. Les maisons avaient des toits de chaume aux couleurs douces et étaient serrées les unes contre les autres se protégeant mutuellement. Les ruelles étroites pavées irrégulièrement menaient toutes vers la place centrale du village sur laquelle trônait fièrement un vieux puits de pierres. En toile de fond, se dressait un majestueux chêne dont les branches offraient de l’ombre bienvenue en cette belle journée ensoleillée. Jorick se croyait revenu des siècles auparavant tant cela lui faisait penser aux dessins des villages qu’il avait vus dans les livres d’histoire.

— Enfin, souffla Ilana.

L’endroit semblait paisible, presque accueillant. Des senteurs de pain chaud et de soupe aux herbes flottaient dans l’air. On entendait au loin le martèlement régulier d’un marteau sur l’enclume, mêlé aux éclats de voix d’enfants qui couraient entre les ruelles. Quelques femmes suspendaient du linge aux cordes tendues entre les maisons, tandis qu’un vieillard tirait de l’eau au vieux puits. Tout respirait la vie simple et tranquille, mais les regards furtifs que lançaient les villageois aux six cousins contrastaient avec le tableau idyllique. Sourires polis en façade, mais leurs yeux semblaient méfiants, chaque pas étranger dérangeait l’équilibre fragile de ce lieu.

Les enfants cessèrent de courir quand ils virent le groupe, et leurs rires s’éteignirent telle une bougie soufflée. Une femme ramassa son linge à la hâte et rentra chez elle en claquant la porte. Seul le bruit du marteau résonnait encore, implacable, jusqu’à ce que le forgeron finisse par lever la tête.

Il s’approcha, essuyant ses mains noircies sur son tablier, et leur adressa un sourire poli.

— Vous n’êtes pas d’ici.

Ce n’était pas une question.

— On… on s’est perdus, répondit Jorick, conscient du vide de sa phrase. On cherche juste un endroit sûr où se reposer.

Le forgeron hocha lentement la tête, puis fit un signe de la main. Quelques habitants s’étaient approchés, leurs visages étaient impassibles mais leurs yeux brillaient de curiosité.

— Alors vous êtes au bon endroit, dit-il enfin. Venez. On va… prendre soin de vous.

Jorick jeta un coup d’œil aux autres. Ilana et Liam ne semblaient pas trop à l’aise à l’idée de suivre ces inconnus mais Cléo croisa le regard de Jorick et lui fit un signe de tête.

— On n’a pas vraiment le choix, souffla-t-elle.

Jorick opina et suivit le forgeron qui les menait vers une grande bâtisse en pierres. Ils franchirent une porte en bois massive qui grinça sous la poussée du forgeron, et se retrouvèrent dans une taverne basse et rustique. La lumière des bougies dansait sur les murs de pierres, révélant des étagères chargées de bouteilles et de vieux livres. L’odeur de viande rôtie et de bois brûlé emplit l’air. Quelques villageois étaient là, assis à de petites tables, mais tous cessèrent leurs conversations en les voyant entrer. Le silence qui s’ensuivit fit vibrer les murs, lourd et oppressant.

Le forgeron fit un signe de tête au tavernier derrière le comptoir :

— Donne-leur à boire et à manger. Qu’ils reprennent des forces.

— Bien, répondit l’homme, la voix basse, et il posa trois cruches de bière et un plat de soupe fumante sur une table libre.

Jorick guida le groupe vers la table, les yeux attentifs à chaque geste des villageois. Les six cousins s’assirent, chacun avec une expression différente : Ilana nerveuse, Cléo encore pâle, Caleb sur ses gardes, Lysandra fascinée par les détails de la pièce, et Liam… toujours en train de râler, mais le menton crispé trahissait son inquiétude.

Jorick prit la parole :

— Merci… enfin… pour le repas. On… on est un peu perdus.

Le tavernier le regarda, les sourcils froncés.

— Vous n’êtes pas d’ici, hein ? dit-il simplement.

— Non, répondit Jorick. On cherche juste un endroit sûr pour passer la nuit.

Un silence pesant s’installa. Jorick sentit sa gorge se nouer, et l’eau sous sa peau s’agita, fine et glaciale, tel un avertissement inconscient. Les villageois chuchotaient entre eux, lançant des regards furtifs aux nouveaux venus. Quelques enfants observaient depuis un coin de la salle, immobiles, fascinés.

Puis, un homme plus âgé s’avança. Son visage portait les traces des années, mais ses yeux brillaient d’une lueur intense et mystérieuse.

— Vous n’êtes pas les premiers à apparaître dans ce village de manière… étrange, dit-il, le ton neutre, mais chargé de sous-entendus.

Cléo posa sa cuillère.

— Pas les premiers ? Qu'est-ce que vous voulez dire ?

L'homme la regarda puis il secoua lentement la tête.

— Ce n'est pas le lieu pour en parler.

Et il retourna à sa table, laissant là les six cousins avec leurs questions.

Jorick sentit un frisson parcourir son dos. Il y avait dans ses mots quelque chose qu’il ne comprenait pas encore. Mais, pour l’instant, il devait rester calme.

Il posa sa main sur la table, la chaleur du plat et des cruches contrastant avec la froideur qui coulait en lui. L’instant était suspendu, toutefois une chose était claire : le village, pourtant si accueillant à première vue, ne leur offrirait pas de réponses faciles.

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