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« Alistair ! Des heures que je te cherche ! Qu’est-ce que tu fais là ? »
Le petit garçon se cacha derrière les grosses épées des soldats qui l’avaient suivi. Il n’aimait pas quand son père faisait cette tête. Ses colères étaient terrifiantes, d’autant plus pour un garçon de son âge. Mais surtout, la peur qui le hantait, alors qu’il se cachait, se trouvait dans les yeux de l'homme : il était tétanisé à l’idée de le décevoir. Alors qu’il baissait la tête en prévision d’un coup, l’un des soldats qui l’accompagnait lui posa une main sur l’épaule.
« Allez Dether, détend-toi, il ne faisait rien de mal, ce petit !
– C’est vrai ! On lui apprenait à jouer aux cartes, rien de plus !
– Un garçon de six ans, répliqua le père, ce n’est pas fait pour traîner avec ivrognes comme vous. Alistair, on rentre à la maison. »
L’homme lui prit la main et le tira avec violence, si bien que le petit garçon n’eut que le temps de jeter un regard empli de larmes vers ses compagnons de jeu.
« Pauvre gosse… Il est trop dur, avec ce petit.
– Qu’est-ce que tu veux… Il veut sûrement lui éviter de devenir soldat, lui aussi.
– C’est quoi le problème d’être soldat ? C’est une profession admirable !
– Va comprendre… »
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« Ton estoc haute est trop molle, Alistair ! Du nerf ! »
Le petit garçon portait un casque de soldat trop grand, qui lui empêchait de voir. Ses gants lui glissaient des mains sur l’épée et tous les muscles de son corps étaient engourdis. Mais le soldat face à lui n’avait aucune pitié, tant et si bien qu’il s’attendait à mourir à chaque parade manquée.
« Si tu crois qu’on va te faire des cadeaux parce que tu es encore un enfant, tu te trompes ! Si tu fais partie de l’armée, tu te dois de te battre comme le plus grand des hommes ! »
Le soldat alors se jeta sur lui en un cri de guerre. La fatigue mélangée à la peur lui tomber son épée. Le coup fut si violent que son casque s’envola dans un arbre environnant, faisant voler quelques oiseaux au passage.
« Allez, mauviette ! Relève-toi ! Tu es un grand, oui ou non ? »
Mais l’enfant restait immobile, au sol, les yeux fermés. Ce ne fut seulement quand il vit du sang couler sur son crâne que le soldat comprit qu’il était allé trop loin. Le petit garçon sentit qu’il se faisait porter jusqu’à chez lui. Mais il n’arrivait pas à déterminer quelle peur était la plus grande : celle de mourir, ou celle de subir la colère et la déception de son père.
Pendant des jours, l’homme lui passa de l’eau sur le front en tentant de faire baisser sa fièvre. Mais même dans son sommeil fiévreux, le petit garçon l’entendit grommeler dans sa barbe :
« Si tu m’avais écouté, on en serait pas là… »
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Tout le monde à sa place aurait été heureux de recevoir un titre pareil, d’autant plus en étant aussi jeune. Après tout, sa place n’était pas imméritée. Il était un brillant bretteur, un stratège hors pair et un ingénieur de talent, capable de comprendre les plus sombres expérimentations de l’armée. Il avait maintes et maintes fois fait ses preuves lors des batailles de conquête. Pourtant, quand il reçut son grade, seule une terrible angoisse lui tenaillait le ventre. Il quitta la caserne d’un pas lourd. A seulement douze ans, il était devenu le supérieur hiérarchique de son père. Le chemin jusqu’à sa maison lui sembla bien long. Ses pas semblaient s’enfoncer dans le sol boueux. Il n’avait aucune idée d’à quoi s’attendre quand il passerait le portail, et seule cette pensée le tenaillait. Après tout, les nouvelles allaient vite.
« Sors d’ici. »
Le jeune garçon resta figé sur le pas de la porte. Des bouteilles traînaient par terre, et le visage de son père était rouge d’ivresse. Sa colère n’en ressortait que davantage.
« Si tu crois que je vais pas oser lever la main sur toi parce que tu es censé être mon supérieur, tu te fourres le doigt dans l’œil ! Vas-t-en. Je veux plus te voir ! »
Il fit un pas de recul, très lentement. L’homme prit alors son épée, qui traînait sans précaution sur le mur, à coté d’un balai, et la pointa contre son fils :
« Tu n’as qu’à leur dire que je t’ai viré, je n’attends que ça, d’être mis à pied ! Toi, ils te trouveront un logement de fonction dans le château. Tu seras comme un coq en pâte. C’est tout ce que tu mérites ! Alors dehors ! Vas-t-en, du balai ! Je n’accueille pas des chiens de l’armée sous mon toit ! »
Comprenant qu’il allait se faire embrocher s’il ne bougeait pas, il partit en courant. Il n’eut qu’à peine le temps de voir des larmes briller dans les yeux du vieil homme, avant de s’enfuir.
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Beaucoup lui disaient qu’il était un génie de guerre. Mais pour lui, c’était faux. Quand il était au milieu de l’escadron qu’il était censé commander, il ne se sentait pas au-dessus des autres. Dès que les flèches pleuvaient sur eux et qu’il ne restait plus qu’à courir en évitant les coups mortels et en tuant sur son passage, il ressentait la même chose que tous les autres soldats, même ceux qui étaient au bas de l’échelle et qu’en tant que stratège, il devait considérer comme sacrifiable. C’était justement parce qu’il ressentait cette angoisse, proche de la panique, au moment de combattre, qu’il savait comment parler à ses hommes malgré son jeune âge. Et c’était cette émotion commune à tous les soldats perdus sur un champ de bataille, qui le poussait à imaginer des stratégie qui ne lui ferait perdre personne. Ce que les autres autour de lui percevaient comme de la compassion, de l’ambition, il l’interprétait comme un bête instinct de survie, commun à tout ceux qui aperçoivent la mort cruelle et sanglante d’un peu trop près. Son père avait raison, en fin de compte : il avait sans doute perdu son âme depuis un moment.
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Sa toute nouvelle affectation devait lui apporter beaucoup de fierté. Son âge faisait à nouveau sensation dans les rangs. Un tout nouveau type de soldats, les douze meilleurs du pays, et peut-être même du monde, réunis en une seule faction et armés des armes technologiques les plus puissantes jamais créées. Et lui en était le plus jeune ; à seize ans seulement, il faisait partie des hommes les plus puissants du pays. Le commun des mortels ne savaient pas ce que renfermaient ces tout nouveaux Gardiens. Mais Alistair et ses compagnons avaient été mis au secret et il en était aussi effrayé que fasciné. Ces toutes nouvelles machines avaient enfin les capacités que le royaume cherchait à mettre au point depuis des décennies ; le temps était au bout de leurs épées. Le bien-aimé Roi Slaine pouvait désormais prétendre à l’éternité et à un royaume prospère, après des années de guerre. La donne avait changé, désormais, mais qu’allait-elle donner ?
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La peur. La mort. La désolation. Son passage, à lui et ses compagnons, était couvert de sang. Ils étaient au départ admirés, désormais ils n’inspiraient que la crainte et parfois même la défiance. Il n’y avait plus besoin d’armée, d’homme, de batailles en rangée : un seul de ces Manieurs pouvait détruire un village entier. Et les guerres civiles s’accentuant, le jeune homme fut contraint de tuer, non plus des soldats, mais des personnes qui lui semblaient innocente. Lui qui avait depuis son enfance toujours fermé les yeux sur les atrocités qu’il voyait au quotidien, se faisant à l’idée d’un monde de guerre et de sang, la peur désormais l’éveillait au doute. Les massacres auquel il participait étaient sans pareils. Les Gardiens étaient des armes de destruction massives, mais également des pièges et des instruments de torture efficace. Plus il utilisait les capacités du sien, plus il se rongeait les sangs : Etait-il vraiment du bon côté ? Une telle violence pouvait-elle être justifiable de quelque manière que ce soit ?
Un soir, alors qu’il ne pouvait voir en ses rêves que les pires de ses batailles, aux cris de femmes implorant pour leurs bébés, il prit son épée flamboyante et l’emboîta dans l’œil de son Gardien. Ils n’avaient pas le droit de modifier leur machine, qui se devait de rester au contrôle du Royaume, mais désormais il ne s’en souciait plus. Tout ce qui l’importait, dans l’obscurité de la nuit, enfermé dans une chambre royale, était de désamorcer le plus possible cette machine qu’il était désormais contraint d’utiliser. Ses mains, pourtant, tremblaient en manipulant ses outils. Il n’était pas un assez bon ingénieur pour la saboter complètement. Pendant un instant, il songea a tout quitter, s'enfuir loin de ce royaume autrefois tant aimé. Mais il risquait trop en quittant son rôle de Manieur, peut-être bien plus qu'en trafiquant son Gardien. Il avait trop vu, trop entendu, pour s'en sortir vivant. Prisonnier de son arme, il fallait qu’il l’émousse le plus possible. En espérant que ces dysfonctionnements passeraient inaperçus et, peut-être, sauveraient des vies.
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