Il ouvrit les yeux dans une profonde obscurité. Pourtant, personne ne l’avait appelé : ne régnait autour de lui qu’un silence immuable. Il ressentit immédiatement une douleur lancer son corps entier : en se redressant, il comprit qu’il était allongé sur une pierre. Il était enfermé dans une grotte sèche, dont la fraîcheur lui donnait des larmes.
Il lui fallut longtemps pour que ses yeux s’habituent à la noirceur. Assis sur un rocher plus haut que les autres, il attendait, immobile. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? Après tout, il ne voyait rien. Il ne savait même pas à quoi il pouvait bien ressembler. Impossible de deviner, dans ce néant, si sa prison avait une porte et où elle pouvait se trouver. Il frôla de ses mains la paroi qu’il ressentait à côté de lui. Si la grotte était grande, alors il se trouvait sûrement dans un coin, car même en ne percevant rien, il se sentait enfermé, pressurisé. Il prit donc la décision de ne pas bouger. Comme si, dans cette grotte de pierre, quelque chose pouvait arriver, troubler son sommeil profond. Et pourtant, rien ne semblait bouger ; désormais, le seul son qu’il pouvait entendre de ses oreilles affûtées était les battements de son cœur. Mais bien qu’il entendait ce bruit sourd et régulier, une sensation étrange le prenait. Comme si ce son pourtant si familier était loin de lui. Il avait beau ressentir les vibrations dans sa poitrine, il en était étranger.
Alors qu’il attendait encore, une faible lueur, comme une étoile lointaine, s’offrit à son regard. Bien qu’en y regardant de plus près, il comprit que ce point lumineux était en réalité proche de lui. Alors qu’il observait cette lumière verte qui se reflétait sur les pierres humides, une autre lueur s’illumina, cette fois-ci de rouge. Et le vacarme qui en suivit fut si impressionnant, après tant de temps dans une quiétude absolue, qu’il se senti immédiatement se tendre sur ses jambes. Quelque chose se réveillait, quelque chose bougeait. Quelque chose qui n’était pas lui faisait surface. Quelque chose, qui, peut-être, était vivant.
Les deux points se placèrent de plus en plus près de sa tête, s’ajustant à sa hauteur. Ils n’émettaient pas une forte lumière : mais assez pour qu’il puisse deviner que ce qui désormais semblait l’observer n’était pas humain. Il recula lentement contre la paroi de la grotte. Il crut peut-être que sa vie était finie. Mais, en cet instant précis, toutes les pensées qui lui traversaient l’esprit lui parlaient dans une langue qui lui était étrangère.
« Tu es bien réveillé ? Je me suis donc vraiment déconnecté de La Machine… »
La voix qui venait de résonner contre les pierres, pour une obscure raison, lui sembla douce. S’il ne percevait pas ce qui lui faisait face, il n’aurait sûrement pas imaginé que c’était un robot qui lui parlait de cette manière. Un robot qui semblait être fait des mêmes pierres que celles de la grotte, dont les quatre yeux désormais visible semblaient ne plus jamais se détacher de lui.
« Qu’est-ce que tu es ? »
Il s’étonna presque d’être capable de parler. Sa voix lui semblait rauque, sa gorge sèche. Il aurait trouvé plus logique qu’il reste sans voix face à l’immensité qui lui faisait face. Mais au contraire, son ultime réflexe était d’avoir posé ces mots, avec une naïveté sans pareille.
« Ce que je suis ? Ce serait plutôt à moi de te poser la question, non ? Après tout, tu es mon Manieur.
– Ton… quoi ?
– Ainsi, tu as perdu la mémoire ? Intéressant. Quel dommage que je ne sois plus relié à La Machine, cette source d’information lui aurait été vitale.
– Qu’est-ce que tu es ? »
Les pensées qu’il ne comprenait pas s’apaisèrent. Il comprit ainsi que, pour le moment tout du moins, le robot qui lui faisait face n’était pas agressif. Mais il réalisa aussi que la remarque qu’il venait de faire résonner entre les pierres était juste. Rien ne lui venait en mémoire. Aucune connaissance, ni du monde, ni de lui-même.
« Qu’est-ce qu’il y a, au-dehors ? Demanda-t-il alors.
– Tu ne veux donc plus savoir ce que je suis ?
– Je t’ai déjà posé la question, tu ne m’as pas répondu.
– Et si je ne répondais pas à cette question-là non plus ?
– Alors j’en poserai une autre. J’ai beaucoup de question.
– Et si je répond à aucune d’entre elle ?
– Alors je continuerai à en poser, jusqu’à ce que j’en trouve une à laquelle tu puisses me répondre. »
Il crut presque que le robot allait rire. Les cliquetis de sa machinerie s’agitant pour toute réponse fut tout comme à ses oreilles. Mais à nouveau, les pensées inintelligibles l’assaillaient, le laissant sans réponse. Tout autour de lui comme à l’intérieur de lui dépassait sa compréhension.
« Ne t’inquiète pas, humain. Je répondrai à toutes tes questions, même celles dont je n’ai pas les réponses.
– Très bien. Alors, qu’est-ce que tu es ?
– Je suis un Gardien du Temps. »
Quelque chose sembla siffler à l’intérieur de ses oreilles, comme l’ombre d’un souvenir, à l’entente de ce titre. Mais toujours rien ne lui vint.
« Et moi, tu as dit que j’étais … ?
– Mon manieur. Tu es un Manieur du Temps.
– Qu’est-ce que ça veut dire, tout ces termes ?
– Ça veut dire que je suis capable de contrôler le temps. Et toi, tu es capable de me contrôler.
– … Quoi ?
– Les souvenirs sont des choses si fugaces, qui disparaissent avec le temps… Peut-être sommes nous trop restés en stase, toi et moi. »
Aucun cliquetis ne résonnait comme un rire de robot. Les quatre yeux lumineux étaient bien fixe face à lui. Le robot était à nouveau immobile, et seul le sérieux transparaissait de sa voix douce.
« Pose-moi toutes les questions que tu veux, humain, répéta la machine. J’y répondrai, même à celles dont je n’ai pas la réponse.
– Comment tu peux… Manier le temps ?
– J’ai été conçu en ce but. C’est tout ce que je peux te dire.
– Mais… ça veut dire, qu’en ce moment même… Tu contrôles le temps ?
– Oui. »
Cette fois-ci, il se laissa tomber à terre. Beaucoup trop de questions avaient à être posées.
« Je ne contrôle pas le temps dans le monde entier, précisa le Gardien. J’ai une zone d’action limitée.
– Mais… que fais-tu, actuellement ?
– Actuellement ? Je t’enferme hors du temps.
– Tu veux dire que… Le temps ne s’écoule pas ?
– Autour de toi, oui. En dehors, le temps suit son cours normal.
– Comment ça ? Comment …
– Essaye de faire une griffe sur un des murs. Ou de casser un des petits cailloux qu’il y a au sol. Tu verras que c’est impossible. Tu ne peux pas altérer ce qui est stoppé dans le temps. »
Fébrilement, il essaya d’attraper de sa main un caillou. Mais tous s’échappaient sous ses doigts, comme s’il était incapable de les prendre ou de les soulever. Ou bien, comme s’il n’existait pas.
« Normalement, ajouta le Gardien, tu n’es pas censé pouvoir bouger, ni même respirer. Tu étais placé en stase et j’avais pour ordre de te maintenir dans cet état de stase. Mais, pour une raison que j’ignore, j’ai perdu contact avec La Machine, et tu t’es réveillé. Je ne pourrais pas te répondre davantage sur les questions de ce type-là.
– Qu’est-ce que « La Machine » ? Cela fait plusieurs fois que je t’entend mentionner ce terme.
– C’est La Machine qui nous contrôle tous. C’est elle qui choisi nos directives. C’est elle qui nous donne de l’énergie. C’est elle qui nous relie. C’est elle qui nous permet d’utiliser nos pouvoirs. Comme je peux encore utiliser le mien, peut-être que je suis encore connecté à elle. Mais… Le lien est étrange. Comme détérioré. Ce qui explique peut-être ces dysfonctionnements, et ton réveil. Je ne peux t’en dire plus.
– Si c’est cette machine qui te contrôle, pourquoi moi je serais ton … Manieur ?
– Pour reprendre des métaphores humaines, La Machine serait comme notre cœur. Mais toi, tu es ma main. Ou je suis la tienne, c’est selon. C’est sous ton commandement que j’agis, selon tes ordres que j’obéis.
– Ça veut dire que c’est moi qui ait décidé d’enfermer en stase ici ? Mais… Dans quel but ?
– Je n’en ai aucune idée. Mes souvenirs aussi ont été altérés.
– Altérés ? Comment ça ?
– Mes informations depuis le début de ma conception sont enregistrées dans mes circuits. Néanmoins, il me manque un élément, un seul et c’est celui-ci. Qui a donné l’ordre de la stase de nos propres Manieurs ? Je n’en ai pas la moindre idée.
– Très bien… »
Par réflexe, il passa sa main dans les cheveux. Il réalisa que ceux-ci n’étaient pas très long. Que le temps ce soit réellement écoulé ou non, ils n’avaient pas poussés.
« Il y a plusieurs… Gardiens ? Fini-t-il par demander après un long moment de silence.
– Oui. En tout, nous sommes douze.
– Où sont les autres ?
– Avant le dysfonctionnement, ils étaient tous sous l’ordre de stase. Pas au même endroit, néanmoins. Il semblerait que nous nous sommes éparpillé un peu partout dans le royaume.
– Si je te demande de me laisser sortir… Le feras-tu ?
– Non.
– Non ?
– Tu es mon Manieur parce que tu possèdes l’épée runique. C’est cette clé qui te permet de me donner des ordres. Sans elle, toi comme moi ne pouvons rien faire.
– Et elle est où, cette épée ?
– Auparavant, elle était toujours à ta ceinture. Mais qui sait où elle est passée avec la stase … »
Lentement, il vérifia à sa ceinture si quelque chose pouvant s’apparenter avec une épée se trouvait sur lui. Depuis son réveil, il n’avait même pas pris le temps de réaliser qu’il portait des vêtements. En les touchant, il perçut qu’il était habillé d’une tunique en coton avec des morceaux d’armure de cuir. Il avait des canons d’avant bras et de tibias au-dessus de ses bottes. Peut-être qu’il était paru d’une sorte d’uniforme de guerre ou de soldat, il n’en savait rien. Mais à nouveau, des pensées étranges l’assaillirent quand il comprit qu’il n’avait pas tout perdu des connaissances de ce monde. Il savait ce qu’était le cuir, il savait ce qu’était les moutons, il savait ce qu’était la guerre.
En touchant sa garde, froide et métallique, il se releva lentement. En la dégainant, il fut tant perturbé qu’il manqua de se laisser de nouveau tomber à sur la pierre. C’était bien une épée, comme ses connaissances le confirmait. Mais elle était couverte de runes étranges et brillantes de vert comme un des yeux du gardiens. Elle s’illuminait tant qu’il vit davantage le robot qui lui faisait face. Les runes et les ornements qui le couvraient semblaient identiques, bien qu’elles ne brillaient pas sur lui. Il n’était pas aussi grand qu’il ne l’avait cru dans l’obscurité. Il ne devait pas dépasser la taille d’un enfant. Il semblait avoir deux jambes et dans son dos se trouvaient plusieurs bras immenses, dont les pinces devaient lui servir de substitut aux mains. Et ses quatre yeux, lumineux et immobiles, continuaient toujours de le fixer.
« Elle était donc toujours sur toi.
– Donc désormais, tu vas m’obéir ?
– Peut-être.
– Comment ça, peut-être ?
– Avec le dysfonctionnement, peut-être que ton épée ne marchera pas sur moi. Je ne peux te le dire.
– Comment dois-je faire, alors ?
– Pour me programmer, il faut insérer l’épée dans mon œil vert. Autrement, rien ne sera fait.
– Très bien. »
Il leva son épée, dans une posture qui faisait écho à un lointain passé. Il resta un long moment immobile, comme dans l’hésitation. Qu’allait-il se passer ? Avait-il d’autre question, avant de commettre un irréparable ? Mais à nouveau, des pensées parasites et perdues l’envahirent, tant et si bien qu’il se projeta en avant, l’épée portant un coup d’estoc bien visé dans l’œil scintillant de vert.
Si le réveil du robot lui avait paru assourdissant, ce n’était en rien comparable avec l’explosion qui venait de le souffler contre la paroi de la grotte. Il ne put retenir un cri de douleur quand sa tête heurta les rochers froids. Ses oreilles sifflaient encore de la violence de la déflagration et très vite il ferma ses yeux dans l’obscurité, alors qu’il percevait encore au loin, les pièces de la machine se démanteler et brûler dans un éclat éblouissant.