J’étais restée longtemps dans ce Labyrinthe de Portes : dehors, le soleil s’accompagnait des palettes du soir. Cazelain m’avait dépassée et guidée jusqu’aux calèches où Tom avait commencé à harnacher les chevaux, secondé par Wolf Storm. On m’avait invitée à patienter sur la banquette du même véhicule qu’à l’aller et le cadet des Loup s’était mis en quête de ramener Dana et sa mère. Une migraine me vrillait les tempes. J’en avais plein la tête de ce qu’on attendait de moi dans ce monde. Je n’aspirai qu’à une chose : qu’on me fiche la paix. La fatigue me grimpait lentement dessus. Je fermai les yeux et me focalisai sur les bruits des derniers préparatifs du départ. Des cris et deux coups portés sur le toit de la calèche m’apprirent que je m’étais endormie et que nous partions. Stupéfaite, je réalisai que ma compagne de voyage n’était pas Dana. Une main posée sur sa petite sacoche qui trônait à ses côtés sur la banquette fânée, Dame Isaure me toisait. Je détournai vivement la tête et ouvris les rideaux pour me plonger dans le paysage. Le Labyrinthe n’était plus, il s’en était allé piéger d’autres âmes en d’autres lieux.
Un monde d’étranges et de magie.
Dame Isaure ne desserra pas les lèvres jusqu’au premier Pont à franchir. La première partie du trajet, j’avais donc pu ressasser à souhait les mots du Roi et la situation d’Eryn. J’en étais venue à la conclusion que je n’avais joué aucun rôle dans le choix du Roi et que ses quelques attentions avait pu nourrir une forme de jalousie chez Blondie qui expliquerait son comportement à mon égard. bien qu’une personne intelligente aurait vu que je les avais toutes repoussées et que l’unique passion du Roi consistait en une mystérieuse et certainement saugrenue prophétie. Et quand bien même celle-ci serait légitime, une certaine saga en sept tomes n’aurait pu avoir lieu si l’une d’elle était restée oublié de tous. Vraies ou fausses, les prophéties étaient, selon moi, à éviter. Pour en revenir à Eryn, peut-être nourrissait-elle des sentiments pour Maguiar qui l’aveuglaient… Pour rien au monde je ne souhaitais remettre les pieds au Château Royal ni encore moins y vivre. Je songeai au corbeau de l’ancienne Reine Perdelle… Prends garde… Était-ce une menace pour me dissuader de rejoindre leur cercle ?
— Vous attendez-vous à ce que je vous sois reconnaissante pour votre supplication en ma faveur auprès du Roi ? cingla subitement Isaure.
Elle ne pouvait pas se taire jusqu’à l’arrivée celle-là ? J’ai eu mon content du jour !
J’inspirai avant de répondre.
— Non. Je l’ai fait parce que votre fils ainé me l’a demandé et que j’estimais lui être redevable.
— Vous n’êtes pas entièrement sotte. En cela, je rejoins mon Cazelain.
C’est censé être un compliment ?
— Explicitez-moi, Luce, les raisons qui vous empêchent de retourner vivre au Château Royal comme on vous l’a si généreusement offert ?
Je piquai un fard.
— Comment savez-vous cela ? m’inquiétai-je.
J’eus droit à un regard dédaigneux.
— Mon fils m’a fait lire la lettre qu’il vous a adressée.
Elle ne faisait pas allusion à l’entretien d’aujourd’hui.
Tout à mon soulagement, je ne devais pas répondre assez vite car elle enchaina :
— Qu’est-ce que notre famille a à vous proposer que vous ne sauriez trouver ailleurs ? Votre comportement en fait jaser plus d’un. Sachez qu’il se murmure dans certains coins du Royaume que les Loups sont injustement maintenus dans leur rebus du passé, et votre comportement à notre égard rend ces échos plus audibles qu’ils ne l’ont jamais été.
Je dévisageai Dame Isaure.
— Et cela est une mauvaise chose ?
— Bien sûr que non, s’exaspéra-t-elle.
— Mais… ça vous déplait, tâtonnai-je.
Sa façon de me regarder changea.
— Je ne vous connais pas. Rien ne vous attache à nous. Je me défie de ce que je ne peux saisir. Et vous êtes insaisissable, jeune fille. Insaisissable et parvenue. La correspondance régulière que j’entretiens avec mon fils me laisse à penser que vous lui avez soutiré, et je ne veux savoir comment, quelques confidences que seuls les Loups devraient avoir à leur connaissance.
Défends-toi ou ce trajet va devenir le plus long de ta vie.
— Je ne cherche pas à soutirer quoi que ce soit, détrompai-je.
Reste calme.
— Je vais être limpide, je ne vous tolérerai que lorsque vous aurez cessez d’être curieuse et que vous vous conditionnerez à la sottise, menaça-t-elle.
Ça suffit.
— Vous n’êtes pas agréable avec moi, Dame Isaure, j’aimerais en comprendre la raison.
Je déglutis de travers.
Pourquoi je m’impose un debrief avec une narcissique ?
— C’est votre présence fortuite, jeune fille, qui ne m’est pas agréable. Mais voyez comme vous commencez à mordre ; il est évident que la maturité et le contrôle des émotions ne vous sont pas acquis.
— Je sais parfaitement me contrôler, grinçai-je, et c’est votre ainé qui m’a invitée, je ne me suis pas imposée.
— De cela non plus, je ne suis guère convaincue. Wolf n’a plus approché de femmes depuis un moment, qui sait ce que vous avez pu mettre en avant pour le tenter.
Que… Je… Venin sur pattes !
Cette teigne se maintenait dans une posture plus élégante que ses propos.
— Je ne vous permets pas d’insinuer que je puisse être ce genre de personne, feulai-je.
Isaure tournait la blague sertie d’une pierre bleue sur son doigt en continuant de me toiser.
— Jeune fille, pour que je puisse croire ou non votre parole, il faudrait me permettre de mieux vous cerner. Qui étaient vos parents ?
Mon estomac se contracta douloureusement. Un abysse s’ouvrit quelque part en moi.
Je le sais. Je ne le sais plus.
J’en avais. Ou j’en avais eu. Mais leurs visages, leurs noms ? Je savais être souvent partie en vacances avec eux, enfant, dans des régions semblables au Gouffre. Je savais avoir passé des heures à me promener, à tenir la main de ma mère, à ramasser des fleurs que j’offrais à mon père. Mais leurs visages… Isaure ne pouvait ignorer que j’avais été dépouillée d’une partie de mes souvenirs.
Elle cherche à me blesser.
Il valait mieux l’ignorer.
— Et bien, voyez comme vous m’empêcher de vous comprendre, railla-t-elle. Travailliez-vous ? Si oui, où ? Ou bien étiez-vous entretenue ?
Mon souffle devint court.
— Aviez-vous un amant ? Une amante ? Plusieurs ? Ou étiez-vous mariée ?
Une douloureuse sensation me pinça la poitrine.
— Cessez ou je sors de cette carriole, menaçai-je d’une voix dure.
Elle gloussa. Alors j’enroulai mes doigts humides autour de la poignée, je m’y arrimai comme je l’aurais fait avec une bouée en pleine tempête.
— Je vous perce à jour, m’accabla-t-elle, vous êtes susceptible, impulsive et faible, une enfant qui se prend pour une adulte. Vous n’avez pas l’étoffe d’une Louve, votre présence nuira au Château Lune si vous persistez à y demeurer et je me désole que mon fils ne puisse s’en rendre compte par lui-même.
J’étouffe !
Sur une impulsion, j’ouvris la portière qui claqua au vent. Isaure me traita de folle en tapant la paroi du côté du cocher. Les chevaux freinèrent et je sautai à bas de la calèche pas tout à fait à l’arrêt. Je ne tombai pas et recouvrai l’équilibre en quelques foulées.
Mais quel poison ! Quelle crasse humaine !
Je marchai droit devant, focalisée sur ma respiration qui me faisait mal. J’eus vaguement conscience de la deuxième calèche qui s’arrêtait derrière celle que j’abandonnais.
Pas question d’y remonter ! Plutôt crever !
Je ne regardais pas où j’allais, mais j’y allais, d’un bon pas, écrasant avec rage l’herbe et le sol spongieux qui s’étendait tel un champ à l’orée de ce qui devait être une vaste forêt.
Qu’ils aillent tous…
Une main m’agrippa la nuque.
— Merde ! explosai-je en tournant la tête.
Wolf !
— Gare, Luce, gronda-t-il, nous ne sommes pas sur une route dédiée aux humains.
Sa main était chaude. Elle ne serrait pas. Je réalisai que je tremblais et je pris conscience de mon souffle erratique qui laissait s’échapper la chaleur de mon corps en une buée épaisse qui tachait le ventre de la nuit. Wolf Storm m’empoigna par le bras.
— Remontons. Mère finira le trajet dans une autre calèche.
La promesse d’être débarrassée d’Isaure me ramena à plus de lucidité. Je fixai les arbres aux troncs larges entre lesquels j’avais été prête à me faufiler, les taillis d’orties et de fougères, la pénombre…
Quelle sotte.
Je me laissai tirer pour regagner les calèches quand une onde secoua les hautes herbes. Du coin de l’œil, je discernai un mouvement parmi les arbres. Mes pieds cessèrent d’avancer. Sur un tronc, beaucoup trop proche, trois griffes aussi longues que mon bras reculèrent vers les ombres, laissant trois sillons sur l’écorce noire. Un feulement sourd s’échappa des broussailles.
On va mourir.
Wolf Storm gronda. L’arbre fut secoué mais rien n’approcha. Pourtant le sentiment de danger demeurait. Je tournai le regard vers mon Protecteur : ses deux iris étaient d’encre ; ma peur monta d’un cran.
Au contact d’une créature sauvage, pourrait-il perdre le contrôle comme ses ancêtres ?
Il semblait plus hirsute que d’ordinaire, et tandis que je le fixai, une gueule noire se superposa à son visage, aux crocs épais, les babines retroussées et écumantes. Une gueule de Bête aux yeux humains. Une Bête qui brûlait d’envie de m’écharper avant de plonger ses mains-doigts en moi pour en extraire les meilleures parts. La vision s’effaça et une vive douleur me déchira l’arrière du crâne. J’avais la nausée et mes oreilles sifflaient. Mon nez se mit à couler, comme une fontaine. Ma main ne fut pas assez rapide, une partie se déversa dans ma bouche. C’était salé. Écœurant. Métallique. Je me penchai pour cracher.
Du sang ?
L’arbre trembla de nouveau. Dans le même temps, un courant d’air charia une odeur de charogne et les chevaux se mirent à hennir. Wolf Storm me souleva par les hanches en grondant puis me bascula sur son épaule. Secoués par la course du Loup, mes cheveux dévalèrent en cascade. Je relevai la nuque, yeux écarquillés, mais à part un ballet d’épingles qui miroitaient en tombant, il n’y avait rien à voir. Déjà, nous étions à la calèche. Wolf me projeta sur ma banquette en hurlant au cocher de se mettre en branle à la suite de la seconde qui ne nous avait pas attendus. Les chevaux étaient en plein galop lorsqu’il verrouilla la portière avant de se laisser retomber, en nage, sur le tissu fané qu’avait précédemment occupé sa mère. Ses yeux vairons me lapidèrent.
— Ne refaites plus jamais cela.
Puis il bascula contre son dossier, paupières closes. Une tension abominable m’écrasait contre le mien. Elle émanait de lui. Alerte, j’observais ses narines se dilater à un rythme inquiétant. Contre sa cuisse, sa main droite s’ouvrait et se refermait sur un tempo plus modéré. Je patientais que ses narines cessent de palpiter, domptées par la mesure de sa main, pour briser le silence.
— J’ai conscience d’avoir fait une bêtise, murmurai-je. Je suis désolée.
— Je l’espère bien, grogna-t-il.
Sa main se contracta en un poing figé.
— Je ne vous en tiens pas rigueur. Nous ne pensons pas toujours à vous dire ce qui nous est une évidence.
Il écrasa ses mâchoires l’une contre l’autre avant d’expirer longuement.
— Pour notre engagement à ne pas déforester ni chasser dans certaines forêts, Mère Nature nous a dédié quelques chemins sur lesquels les prédateurs ne s’aventurent pas. Celui-ci n’en fait pas partie.
Sa voix était froide, chargée d’une agressivité qui ne collait pas avec ce qu’il disait. Il dégageait quelque chose de trop sauvage, de dangereux, de non-humain.
— Dites-moi que je ne suis pas en danger avec vous dans cette calèche, murmurai-je à la limite de l’audible.
Les paupières toujours closes, ses traits exprimèrent la souffrance d’une lutte invisible.
— Vous ne risquez rien en ma présence, finit-il par articuler. Je m’y suis déjà engagé.
Il passa une paume lasse sur son visage.
— La… Bête qui vous habite…, balbutiai-je, il n’y a aucun risque qu’elle reprenne le contrôle sur vous ?
— Ne parlons pas de cela. Pas maintenant.
J’en aurais gémi de frustration. Le Protecteur des Loups entreprit de se masser les tempes, les yeux résolument clos.
— Dehors, c’était quoi ? demandai-je à la place.
Parlez-moi normalement, comme le ferait un humain.
— Un pumar. Un ersatz de Bête. Ils ne sont pas considérés comme un Peuple car leur conscience d’eux-mêmes est limitée. Par bonheur ils vivent isolés… mais ils sont dangereux. Soyez certaine que celui-ci garderavotre odeur en mémoire et qu’elle est désormais associée à un sentiment de frustration qui le rendra moins hésitant si par malheur vous recroisiez sa route. Les pumars rôdent dans les forêts anciennes, ne vous y rendez jamais sans prendre de quoi vous défendre. Vous avezune nouvelle bonne raison d’apprendre à manier le couteau.
— Merci…
Il haussa un sourcil circonspect.
— Pour cette précision. Et pour être venu me chercher.
Ses doigts interrompirent leur mouvement.
— Je suis désolé pour Mère.
Oh.
Je souris. Peut-être le devina-t-il, car il ouvrit son œil gauche - où l’iris avait recouvré ce bleu nuit si particulier.
— S’il est salutaire de ne pas la prendre de front, il est aussi primordial de ne pas s’oublier en ployant trop souvent devant elle. Partant de ce fait… je ne remets pas totalement en cause votre réaction.
C’est de l’humour ?
Il referma son œil.
C’est ce qu’il a de plus beau sur son visage.
J’étais navrée de pas m’habituer à ses cicatrices. Il était toujours aussi malaisant de le contempler mais, sous ces traits abimés, se trouvait une belle personne.
Il m’a sauvé la vie. Merde…
Nous n’étions pourtant pas dans une fiction romancée…
Mais cesse donc de le regarder !
— N’éprouvez-vous pas le besoin de vous nettoyer ? grommela-t-il soudain. Cela sent.
Je jaugeai l’état de mes mains : elles étaient couvertes d’un sang poisseux qui n’avait pas fini de sécher. Machinalement, je les frottai sur ma robe.
Bien joué. Maintenant, elle aussi est poisseuse.
Il me fallait de l’eau. J’attrapai mon sac de voyage qui n’avait pas quitté sa place sur ma banquette depuis le matin pour y prendre mon outre pleine. J’ôtai sa housse à l’un des coussins et me frottai les mains et le visage du mieux que je pus. Je terminai pas me rincer la bouche, recrachant l’eau à même l’outre.
Hors de question d’avaler ça.
Wolf ne bougeait plus, ne parlait plus. J’avais froid.
— Vous aussi vous les haïssez ? lâchai-je pour chasser le silence.
Il tressaillit, comme s’il s’était assoupi.
— Vous dites ?
— Vous auss… Les Bêtes. Les haïssez-vous ?
— Non, s’agaça-t-il, bien sûr que non.
— Mais… Pourquoi ?
Il soupira.
— Pas maintenant, gronda-t-il.
Je fis alors ce que je ne me serais pas permise devant n’importe qui : je remontai mes pieds sur la banquette et enroulai mes bras autour de mes genoux où j’écrasai mon nez gelé.
Un câlin. C’est d’un câlin dont j’ai besoin.
Je serrai mes cuisses, mes mains, mes orteils ; tout ce qui pouvait l’être. J’épaississais mes remparts, ou du moins j’essayai.
Je fus surprise de voir Wolf se relever - à demi, la cabine n’était pas si haute.
Danger ?
Mais je ne ressentais aucune tension. D’un étroit placard au-dessus de moi, il extirpa une couverture d’un blanc écru qu’il déploya sur mes épaules, puis il reprit sa position. Une légère pression était revenue se loger sous mon crâne quand il s’était rapproché ; à présent qu’il recommençait à se masser les tempes, elle s’estompait. Je murmurai un merci en ajustant ce qui était une laine fort douce qui sentait le frais et non le tissu longuement remisé. Wolf Storm se racla la gorge.
— Comprenez, Luce, Il est déchainé, murmura-t-il. Il désirait… Ce pumar ignore sa chance, et Il est en colère. Le maintenir me demande beaucoup et vous avez déjà subi un violent saignement de nez. Je vous promets d’aborder ces sujets que je vous refuse ici. Un autre soir.
— Je… comprends.
Que dire d’autre ?
Le voyage du retour se termina dans le silence. La couverture était chaude. À un moment, je franchis une autre limite en m’allongeant sur la banquette, les genoux contre le ventre. Je songeai à des bras dont j’avais oublié les visages, à des instants de calme et de paix dans de doux paysages ou des lieux confortables. Je sombrai sur l’image d’une large main chaude se posant sur ma nuque pour me protéger.
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