Paris, 10 janvier 1895
Impossible de lire le journal, ce matin. Les phénomènes d’avant-hier ne me quittent pas. Mes yeux préfèrent parcourir cette petite invitation qui accompagne la page de manuscrit. À qui peut bien appartenir cette écriture soignée ? Le seul moyen de le savoir, c’est de me rendre à la bibliothèque des Nations.
J'ai du mal à convaincre ma gouvernante de me laisser partir. Je la comprends. Avec mon bras gauche en écharpe et la légère fièvre qui en résulte, je peux m'évanouir dans la rue à tout instant.
Devant elle, je bois mon café dans lequel j'ai versé quelques gouttes de cognac. Le parfait élixir pour ne pas succomber aux blessures, mais aussi le meilleur moyen de lui faire lâcher l’affaire.
Exaspérée, elle quitte la pièce. Elle sait qu’il ne sert à rien d’insister.
*
Me voilà de retour de la bibliothèque. Alors que le soleil se couche sur les toits de Paris, je me dois de transcrire ici tout ce que j'ai appris. Il m'est un peu difficile de commenter les événements de la journée, car la fièvre m'empêche de cogiter correctement. Alors je vais me contenter de les écrire tel que je les ai vécus, sans chercher à prendre du recul. Une fois que j'aurais tout dit dans ses pages, je pourrais peut-être y voir un peu plus clair.
*
J’entre dans la salle Labroustre, l'une des plus fréquentées de la bibliothèque des Nations. Toutes les tables de consultations sont occupées par des lecteurs plongés dans leurs recherches. Comment peuvent-ils travailler ici ? Moi, si je le faisais, mon esprit se perdrait sans cesse dans la contemplation de ces immenses arcades de verre au-dessus de nos têtes.
Quand je me présente au bureau d'accueil, le grand intendant pousse son employé pour me prendre en charge avec enthousiasme. Il m’a reconnu, sans doute.
Alors c’est le baratin habituel :
« Monsieur Vaillancourt, vous ici ! Permettez-moi de vous dire que je suis l'un de vos plus grands admirateurs. »
Quand il termine enfin de me faire perdre mon temps avec ses courbettes, il me demande ce qu’il peut faire pour moi. Consulter un portulan en particulier dans la salle des cartes ? Chercher des ressources particulières pour alimenter mon prochain livre ?
« Il paraît que votre dernier voyage en Égypte a été un franc succès ! Le musée d’Histoire naturelle est déjà venu apporter leur affiche pour la prochaine exposition éphémère de vos découvertes. J’ai déjà acheté mon billet, bien entendu ! »
D’ordinaire, son affabilité m’aurait ravi. Pourtant, un étrange sentiment de répulsion me fait reculer d’un pas.
« Peut-être une prochaine fois, » lâché-je avec maladresse. « Aujourd’hui, c'est une autre affaire qui m'amène. Voilà, hier, j'ai reçu une enveloppe qui contenait une page d'un manuscrit assez ancien. Il semblerait que la personne qui l'a déposé chez moi travaillerait ici. »
Je lui montre la page de manuscrit et le billet, qu'il examine avec la plus grande attention. Comme il prend son temps, j'ose lui demander s’il entend quelque chose.
« Quoi donc ?
-Je ne sais pas. Un chuchotement qui viendrait du parchemin, par exemple ? »
L'intendant hausse les sourcils, consterné. Des gouttes de sueur perlent sur mon front. Rien de plus facile que de faire le lien avec mon bras blessé. Être l'un de mes admirateurs ne l'empêche pas de s'interroger. Mais devant mon air sérieux, il préfère baisser les yeux.
« Hélas non, monsieur, je n'entends rien de particulier... »
La note laissée par l’expéditeur de l’enveloppe semble l’intriguer davantage. D’abord, il fronce les sourcils, puis soupire en reconnaissant l’écriture.
« Peut-être devriez-vous aller au département des manuscrits, » se contente-t-il de me suggérer en me redonnant l’enveloppe.
Après m’avoir désigné l’escalier, il repart à ses affaires de mauvaise grâce. J’ignore comment je suis censé interpréter sa réaction, alors je m’engage dans la direction indiquée en m’attendant au pire.
Un courant d'air me saisit sur le palier. Il vient du premier étage, là où se trouve la salle de lecture. Quand j'y parviens, je découvre une grande pièce où de longues tables, alignées contre les fenêtres, sont occupées par des chercheurs en pleine consultation de codex quatre à six fois centenaire. Une forte odeur de cuir me chatouille le nez, mais je me retiens d'éternuer, intimidé par le silence sacré qui règne entre les livres.
Je traverse la pièce à pas de loup en longeant les étagères. Sur les rayons, il n'y a que des ouvrages précieux, semblables aux grimoires cités dans les contes de fées. Cette réflexion fugace engendre chez moi une vague d'imagination. Peut-être que si j’ouvrais l’un de ces livres, un autre oiseau ensorcelé pouvait en sortir.
Certains lecteurs lèvent les yeux à mon passage. Il faut dire que mes rêveries me retardent et me donnent une attitude un peu étrange. Mon accoutrement de chasseur n’arrange rien. Un véritable barbare dans un scriptorium.
L’un des chercheurs se penche vers son voisin et murmure mon nom. Il vaut mieux quitter cette pièce avant d’être reconnu.
J’entre dans la salle suivante, déserte et plongée dans l’obscurité. Quand mes yeux finissent par s’habituer à la pénombre, je discerne de hautes étagères pleines de codex, rangé selon leur ancienneté. L’air alourdi par la poussière me gratte la gorge au point de me faire tousser. Je progresse malgré tout dans les allées, en quête d’une personne capable de me renseigner.
Un frisson me parcourt dans ce dédale. Les labyrinthes m'ont toujours effrayé, peu importe qu'ils soient faits de forêt, de désert ou de livres anciens. Fallait-il faire demi-tour ? Je me rends compte alors que l'entrée de la salle précédente a disparu. Me voilà tenu prisonnier, enchaîné par des lignes d’écriture cursive.
Soudain, un bruissement. Au bout du couloir, une silhouette féminine recourbée, une lanterne à la main, vient de choisir un livre et le serre contre sa poitrine, prête à l'emporter. Quand elle disparaît à l'angle d'une allée, je cours pour la rattraper. J'ignore si c'est la fièvre qui me joue des tours, mais j'ai l'impression qu'elle sautille au lieu de marcher. Plus je me rapproche d'elle, moins elle se retourne, comme sourde à mes bruits de pas.
La mystérieuse femme finit par ouvrir une porte, puis s'engouffre dans sa lumière. Je la suis sans hésiter, heureux d'échapper à l'atmosphère oppressante de cette partie de la bibliothèque.
Une fois le seuil franchi, je me retrouve dans un minuscule bureau éclairé par une petite lucarne et une lampe à huile scellée. Des balais sont entassés dans un coin avec des serpillières et un seau d’eau. Est-ce un bureau de bibliothécaire ? Non, on dirait plutôt un ancien débarras transformé en pièce de travail.
La femme, installée devant son secrétaire, consulte un vieux codex à l'aide d'une loupe supplémentaire sur ses lunettes. Eh bien ! Elle s'avère bien plus âgée que je ne l’ai pensé en l'apercevant de loin. Ses cheveux gris, ramenés en un chignon désordonné, laissaient voir ses épaules courbées, porteuses du poids des heures passées inclinées au-dessus d'un livre.
Elle ressemble à s’y méprendre à ces hiboux gris et trapus qui peuplent nos forêts.
Sans lever le nez de son ouvrage, elle prend la parole :
« Guillaume Vaillancourt... Je commençais à me demander si vous viendriez, » a-t-elle hululé.
Alors c’est elle, l'expéditrice de l'enveloppe ?
Doucement, elle se retourne pour me faire face. Son œil droit, agrandi par de doubles verres, me fait bondir de surprise.
Je m’avance vers elle et lui tends la page de manuscrit. Elle la saisit pour la retirer délicatement de l’enveloppe.
Va-t-elle remarquer la disparition de l’épervier sur la miniature ? Je m'attends à lire sur ses traits de l'étonnement, mais rien de tout ça n'arrive. Au contraire, un sourire réajuste les rides de son visage.
« Alors ? Qu'en avez-vous pensé ? »
Sa question me prend au dépourvu. Qu'attend-elle de moi ? Que je lui parle du murmure de l’illustration, ou bien de l'apparition soudaine de l'épervier ? Mais depuis que c'est arrivé, la page n'a montré aucun signe surnaturel. Peut-être que cette femme n'est pas au courant de la capacité exceptionnelle de ce parchemin ou, pire encore, peut-être est-ce mon esprit qui a tout inventé. Dans tous les cas, passer pour un fou ne nous ferait pas avancer. Il vaut mieux rester prudent.
« Eh bien... C'est assez inhabituel. »
La bibliothécaire fronce les sourcils, peu convaincue.
« Inhabituel ?
-Tout à fait. »
Contrariée, elle bouboule quelque chose d'inintelligible avant de jeter le parchemin au sol. Quand je le ramasse, je découvre avec surprise que l'épervier a regagné sa place sur le dessin, comme s'il n'avait jamais quitté l’épaule de sa maîtresse.
Il n'existe donc aucune preuve des phénomènes étranges dont j’ai été victime.
La vieille chouette retourne à son ouvrage et me fait signe de disparaître. Une arrogance qui me fait serrer les poings. Même si elle ignorait qu'elle m'avait envoyé un parchemin capable de mettre mon bureau sens dessus dessous, ça n'est pas une raison pour me repousser comme un assistant futile. De la forêt amazonienne aux steppes de Mongolie, personne ne m'a jamais traité de cette manière. Ce n'est pas un vieux harfang des neiges lettré qui allait commencer !
« Il est d'usage de se présenter avant de poser des questions, ai-je déclaré en bombant le torse. Et pourquoi m'envoyer cette page si vous-même vous êtes incapable de l’analyser ? »
Elle me jette un regard digne d'un rapace prêt à plonger sur sa proie. En voyant que je ne cille pas, son visage se radoucit pour laisser place à un air de curiosité.
« Venez avec moi, » m’ordonne-t-elle après avoir empoigné sa lampe à huile.
Loin de se perdre, la bibliothécaire me guide jusqu'au fond du labyrinthe de manuscrits. Là, une grande vitrine protège des codex de grandes valeurs avec des couvertures de cuir soignées. À l'aide de son trousseau de clés, elle déverrouille la serrure pour en sortir un ouvrage pesant qu'elle peine à porter jusqu'à une table de consultation. Quand elle l’ouvre, le craquement du cuir résonne dans toute la pièce. Ses serres calleuses de vieille chouette tournent les pages jusqu’à s’arrêter sur celle qui l’intéresse. Là, elle y pose le parchemin.
« J'ai trouvé cette page dans ce manuscrit, disposé exactement comme ceci. Mais on voit bien que les enluminures ne correspondent pas, » m’explique-t-elle. « Cela dit, l'une des histoires de ce manuscrit illustre parfaitement la miniature de ce parchemin. »
Ses mains referment le livre pour le rouvrir à la page de garde. Là, un titre inscrit à l'encre noire :
Mélusigne ou la Noble Ystoire de Lusegnen
Jamais entendu parler. Il faut dire que la Littérature n’est pas vraiment mon fort, encore moins celle de l’époque médiévale.
En profane, je pointe du doigt la dame représentée sur la miniature du parchemin.
« Donc elle s'appelle Mélusine ?
-Pas du tout, voyons ! Moi qui pensais que vous étiez un homme cultivé… Mélusine, c'est une fée qui aurait construit le château de Lusignan et serait la fondatrice de la lignée qui porte le même nom. Un haut lignage qui compte parmi ses membres de nombreux seigneurs et rois. »
De nouveau, elle tourne les pages du codex jusqu'à s'arrêter sur une illustration montrant une dame avec une queue de serpent à la place des jambes.
« Mais Mélusine est connue pour se transformer chaque samedi en serpent. C'était sa malédiction. Non, la dame à l’oiseau est une autre fée.
-Vous en êtes sûre ?
-Certaine. Regardez ! L'histoire mentionne au début que Mélusine avait deux sœurs : Mélior et Palestine. Elles ont toutes les trois été maudites par leur mère, Présine. Voici la sentence qu'elle jette sur l'une d'entre elles :
''Et tu, Melior je t'ay ordonné en la Grant Armenie un chastel bel et riche ou tu garderas un esprevier jusques atant que le hault maistre tendra son siège. Et la tout chevalier de noble lignie qui y vouldront venir veiller la sourveille et la veille et le jour .xxv. De juing sans sommeillier auront un don de toy des choses que on puet avoir temporelment des terriennes choses, sans demander ton corps ne t'amour en estat de mariage ou d'autre conjunction naturelle.'' »
La bibliothécaire lève les yeux vers moi, en attente d’une réaction de ma part. Manifestement, elle ne se rend pas compte à quel point mes compétences en Ancien et Moyen Français sont rouillées, ou même si elles ont existé un jour…
« Attendez, je ne suis pas certain d'avoir compris. Cette fée… Mélior, si j’ai bien suivi... doit garder un épervier dans un château en Arménie et accueillir les chevaliers qui parviennent à le surveiller sans s'endormir pendant les trois jours et trois nuits qui précèdent la Saint-Jean pour leur accorder n'importe quel vœu ?
-Pas n'importe quel vœu, non, mais un vœu matériel qui n’est pas le corps de la dame.
-Et son histoire a-t-elle une fin ?
-Eh bien, justement, c'est pour ça que je vous ai envoyé cette page. Voyez-vous, monsieur Vaillancourt, le codex que vous voyez là nous dit peu de choses sur cette Mélior. On sait qu'elle occupe un château en Arménie et qu'un descendant de Mélusine y passera l'épreuve de l'Épervier. Le chevalier, victorieux, demande à la fée la seule chose qui lui était interdite.
-De l'épouser ?
-Exactement. En faisant ce vœu, Mélior n’a pas d’autre choix que de maudire toute sa famille. C'est ce passage du roman qui permet de justifier la chute de la dynastie royale des Lusignan en Arménie. »
Elle parle de ce lignage comme si je savais parfaitement de quoi il retournait. Malheureusement, mes connaissances historiques de cette période sont aussi inexistantes qu’en Littérature. En voulant l’interrompre pour avoir plus ample explication, elle me fait signe de me taire.
« Mais l'histoire s'arrête là. On ne sait rien d'autre sur cette fée. Est-elle parvenue à se libérer de ce château et de l'épervier ? Nul ne le sait. »
Elle attire alors mon attention sur la page qu'elle m'avait envoyée.
« Dans ma jeunesse, cette histoire était une véritable obsession. J'ai parcouru toutes les bibliothèques d'Europe, à la recherche d'autres manuscrits qui pourraient raconter la suite de son histoire. Mais rien. Seulement des copies presque conformes. Un jour, j’ai eu de grands espoirs en trouvant une version en vers écrite par un autre auteur. Mais le texte ne disait rien de plus sur cette dame à l’épervier.
« Voilà longtemps que j'ai abandonné. Puis l'autre jour, par nostalgie, j'ai voulu relire ce manuscrit et, quand je suis arrivée au passage de l'épreuve de l'épervier, je suis tombée sur ce parchemin. Quelqu'un avait dû l’oublier là dans la précipitation. Qui que ce soit, il venait de très loin.
-Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
-Le style des enluminures. »
La bibliothécaire me désigne les chimères qui ornent l'illustration centrale. Pour elle, elles se rapprochent davantage des créatures que l'on pouvait trouver dans les manuscrits persans. Quant aux couleurs, certaines n'étaient pas utilisées en Europe, du moins pas à l’époque approximative où ce parchemin a été conçu.
« Cette page vient d'Arménie, j’en mettrai ma main à couper !
-Comment en être sûr ? Elle pourrait très bien venir de Turquie, ou bien des Indes ?
-Certes, mais c'est en Arménie que l'histoire de Mélior a le plus de chance de réapparaître. »
Ses serres calleuses soulèvent le codex pour le ranger dans la vitrine. Une fois la clé tournée dans la serrure, elle reprend :
« Elle appartient forcément à un codex plus important. Avec un peu de chance, le manuscrit en question contiendra peut-être d'autres histoires concernant cette fée à l'épervier. »
Soudain, je comprends où la bibliothécaire veut en venir. Alors qu’elle se dirige vers son débarras-bureau, je la retiens.
« Donc vous voulez que je vous accompagne en Arménie, c'est ça ?
-Tout à fait.
-Pourquoi ne pas y aller seule ? »
Embarrassée, elle rehausse ses lunettes tout en dansant d'un pied sur l'autre. Comment ne pas sourire ? C’est si facile de comprendre la signification de son embarras.
« Vous n'avez jamais voyagé aussi loin, c'est ça ?
-Oh ! Pas la peine de se montrer si méprisant ! s'emporte-t-elle. Mais je suis une vieille femme et je ne suis pas à l'aise à l'idée de mettre les pieds sur un territoire à la situation politique aussi... houleuse. »
Impossible de la contredire. Après tout, ça fait la une des journaux. L'Arménie n'existe plus depuis longtemps, divisée entre l'Empire russe et l'Empire ottoman. Depuis quelques mois déjà, la presse parisienne n’a pas cessé de parler d’Abdulhamid II, dit le sultan rouge, qui réprimait la revendication d'indépendance du peuple arménien par un massacre de grande envergure. Une décision gouvernementale suscitant l’indignation de toute l’Europe.
Alors qui de mieux placé qu'un explorateur avec de l'expérience pour accompagner une vieille chouette casanière en territoire farouche ?
Bien entendu, je veux aussi en savoir plus sur cette fée Mélior, car je ne peux m'enlever de l'esprit ce qui est arrivé chez moi. La bibliothécaire me croirait-elle si je lui racontais le murmure étrange de la Mélior illustrée et la survenance de son épervier ? J'en doute fort. Les gens de livre sont les mieux placés pour reconnaître la fiction du réel. Et tout cela est si étrange ! Je l’imagine bien me rire au nez si je lui racontais.
Non. Il vaut mieux tout garder pour moi. Du moins, jusqu'à ce que je puisse lui fournir des preuves liées à ce mystère.
En Arménie tu iras, un château riche et somptueux, tu trouveras, et l'épervier fougueux, tu garderas.
Tout concorde avec l’épreuve du château de l’épervier. Comment ne pas y voir une invitation ?
En Arménie du iras, un château somptueux, tu trouveras.
Pourquoi pas, après tout ?
Un rictus aux lèvres, je me mets à faire les cent pas autour du pupitre de lecture. Il y a de quoi ! Moi qui aie toujours voyagé dans l’intérêt des sciences naturelles, voilà que j’envisage une expédition sur des suppositions surnaturelles ! N’importe lequel de mes collègues me prendrait pour un fou. Cela dit, suivre la voie de la raison ne m’a pas réussi, ces derniers temps. Si jamais cette folle hypothèse de l’existence d’un château féerique se confirmait, toute notre perception du monde pourrait scientifiquement être remise en question.
À cette perspective, un petit rire de satisfaction m’échappe.
En me voyant divaguer, la bibliothécaire insiste, pleine d’espoir :
« Alors ? Viendriez-vous avec moi ? »
Je me tourne vers elle. Un temps d’hésitation, puis ma sentence.
-« C'est d'accord, je viendrai avec vous. Mais à une condition.
-Laquelle ?
-Que nous soyons sur le territoire Arménien pour le mois de juin.
-Mais c'est dans des mois !
-Il nous faudra bien tout ce temps pour réunir les fonds nécessaires pour notre voyage. »
Bien entendu, j'omets de parler de mon désir d'être en Arménie sur les jours où j'aurais le plus de chance de trouver le château de l'épervier, comme le prétend le passage du manuscrit qu'elle venait de me lire. Laissons-la croire que je vais l’accompagner dans sa quête de manuscrit pour le moment. Et quand l’occasion se présentera, je découvrirai si ce fameux château existe.
Je trouverai où il se cache.
Je prouverai que la sorcellerie dont j’ai été victime n’est pas un hasard.
Avec la vieille chouette, nous échangeons une poignée de main pour conclure l'affaire.
« Puis-je connaître votre nom, maintenant ?
- Oh ! Je ne vous l'ai pas donné ? Quelle impolie ! Je m'appelle Anne Petiduc. »
*
Ma fièvre s’est estompée à mesure que j’écrivais. En relisant dans le détail les événements d’aujourd'hui, je ne peux m'empêcher de trouver la situation ironique. Et dire que je pensais ne plus jamais partir ! Me voilà maintenant à accepter une expédition avec la première inconnue venue, à partir d’une théorie digne d’un conte de fées.
Les oiseaux de papier, les châteaux oubliés, les malédictions féeriques… Toutes ces histoires me ramènent à mon âme de petit rêveur. La même qui animait autrefois mon désir d’exploration. Depuis quand n’ai-je pas été hanté par ce sentiment de curiosité ? Ma gorge se noue en découvrant la réponse.
Il me faut l’admettre : je suis devenu un explorateur sans âme.
Allez, Guillaume, fie-toi à ton instinct ! En Arménie tu iras, un château somptueux, tu trouveras. Pour une fois, choisis ta destination, choisis ce pour quoi tu voyages.
Et avec un peu de chance, tes autres tourments ne te suivront pas jusqu'en Arménie.