Concentration. Il lui suffisait de se concentrer. Comme lorsqu’elle retenait sa respiration, ou qu’elle ajustait sa prise sur un poignard…
Crac !
Le bruit fit aussitôt détaler la bête, dont les pattes soulevèrent un épais nuage de feuilles et de boue. Recouverte de la tête aux pieds, Taïe regarda sa proie s’enfuir dans les sous-bois, son arc bandé et prêt à décocher sa flèche désormais inutile.
"Tu savais que j’essayais de chasser. Tu n’aurais pas pu être un peu plus discrète ? lança-t-elle par-dessus son épaule boueuse.
-Est-ce une façon de parler à ton Danhiëh ?
-Peut-être, quand celui-ci est en tort ! Ne rejette pas la faute sur moi.”
Dans un éclat de rire, Naïde entreprit de retirer les débris végétaux des tresses rousses de son apprentie. Ses gestes étaient précis et attentionnés. Elle était comme une deuxième mère pour Taïe, bien que beaucoup plus stricte. Son rôle de Danhiëh était de former Taïe au rôle de guerrière, afin qu’elle protège sa Tribu.
“Je te cherchais. Tu n’as pas besoin de chasser, je te l’ai déjà répété. Le travail des chasseurs suffit amplement à notre subsistance. Et, ajouta-t-elle avant que Taïe n’ait pu ouvrir la bouche, je sais parfaitement que tu maîtrise le maniement de l’arc. En revanche, ton équipement n’aurait pas suffit à tuer ce sanglier. Tu as pris des flèches d’entraînement, petite tête en l’air.”
Elle avait parlé d’une voix posée, de ce ton qui rendait intéressant n’importe quel sujet. Elle s’assit sur un rocher, l’air las, et poussa un petit soupir.
“C’est déjà la troisième fois que je te trouve en train de chasser, ce mois-ci. Est-ce que… est-ce que la vie de guerrière ne t’attire plus ?”
Taïe se leva brusquement, soulevant un tourbillon de feuilles ocre.
“Jamais ! Je me suis engagée à défendre ma Tribu. Je respecte le travail des chasseurs, seulement, pourquoi ne pas les aider lorsque j’en ai la possibilité ?
-En général, les apprentis guerriers s’entraînent au pied de la falaise. Je sais que vous n’êtes que trois et que Jeïne et Faldeï sont plus âgés, mais peut-être pourrais-tu te joindre à eux ?
-Mais ils sont si grands ! Je n’ai que dix ans, et ils en ont quatorze. J’ai commencé mon apprentissage cette année, et la fin du leur est dans trois saisons à peine ! Ce ne sont plus des apprentis, à ce stade.
-Peux-tu me promettre d’y aller quand même ? Au moins une fois. C’est aussi en observant qu’on apprend, tu sais.
-… si tu veux.”
La jeune fille se leva et porta son regard vers le ciel, et le soleil préparant sa course vers l’ouest. Elle partit à l’opposée, tandis que Naïde s’éloignait, l’air étrangement fatigué.
Plus elle s’approchait du pied de la falaise, plus la forêt se clairsemait pour laisser place à de petites cuvettes verdoyantes. À l’est du territoire de la Tribu, une cascade tombant de la falaise se déversait dans un bassin écumant. Le son caractéristique de bouts de bois s’entrechoquant indiquait la présence des deux autres apprentis. Ils s’affrontaient amicalement, usant de lances d’entraînement aux pointes rondes.
Sans quitter le combat des yeux, elle s’approcha et s’installa sur un rocher. Les deux silhouettes des combattants étaient à l’opposée l’une de l’autre. Faldeï, souple et musclée, évitait les attaques de son adversaire, aussi vive qu’une anguille, et lui tournait constamment autour, rapide et insaisissable. Elle cherchait la faille dans la garde solide que lui opposait Jeïne. Tout en muscles et force brute, il assénait de grands coups précis et parait ceux de sa camarade sans même tressaillir. Lorsque l’affrontement prit fin, Faldeï remarqua Taïe et lui sourit chaleureusement.
“Alors, tu analyses ?”
Sa cadette hocha la tête. Savoir analyser les mouvements, le comportement d’un adversaire, ses forces et ses faiblesses, était la première chose chose qu’un apprenti guerrier se voyait enseigner.
“Que peux-tu me dire, alors ?
-Eh bien… tu parais légère, et tu n’utilises pas la puissance comme principal atout, tu te concentres sur la vitesse.
-C’est à peu près ça, confirma-t-elle en venant s’asseoir à ses côtés. Je sais que Jeïne est beaucoup plus fort que moi. Si je comptais sur ma force pour gagner le combat, il serait perdu d’avance ! Tu as fini ta journée ?
-Oui. Naïde m’a dit de venir mais… je ne veux pas vous déranger.
-Ne t’inquiète pas. Tu peux t’entraîner dans ton coin, si tu veux. Jeïne, une revanche ?”
Elle quitta le rocher d’un saut et rejoignit son camarade. leur deux reprirent leur entraînement, et Taïe se retrouva à nouveau seule. En cherchant à décortiquer les mouvements des deux apprentis, son regard se posa sur les cordelettes de cuir accrochées à leurs vêtements. Ils en possédaient quatre, une pour chaque année d’apprentissage, pour ne jamais les oublier. Taïe regarda ses propres habits couverts de boue. À la perspective de devoir les nettoyer dans l’eau glaciale de la rivière avant de se coucher, ses épaules s’affaissèrent. Son haut était à manches courtes, constitué de plusieurs morceaux de peaux de bêtes cousus ensembles avec du fil orné d’écailles de poisson, et une capuche. Pour l’hiver, elle possédait un haut semblable pourvu de manches et bien fourré pour se protéger du froid. Un pantalon du même type et de solides bottes complétaient le tout. Les habits de sa Tribu, la Tribu de l’Eau Chantant sur les Pierres, l’une des quatre de la Forêt Oubliée. Et les seuls à savoir aussi bien nager. Cela tenait aussi à la profonde rivière qui traversait leur territoire, et qui n’était qu’un petit ruisseau sur les terres de leurs rivaux.
Bien décidée à s’entraîner toute seule s’il le fallait, elle se dirigea vers le bassin bouillonnant d’écume. Çà et là, on pouvait voir des pierres émerger légèrement en son centre. Taïe prit une grand inspiration, recula de trois pas, prit son élan, sauta, se tendit vers la pierre la plus proche, serra les pieds pour atterrir dessus et… la manqua d’une bonne vingtaine de centimètres. Brûlante de colère et de honte, elle se hissa sur sa pierre à la force des poignets.Concentration. Il lui suffisait de se concentrer. Son saut avait été minable, elle s’était juste élancée au petit bonheur la chance ans vraiment réfléchir. De retour sur la berge, elle recula de trois pas et fixa le petit monticule grisâtre, à présent trempé. Trois pas d’élan, prendre appui sur son pied tout près de l’eau, y mettre toute sa force, rabattre l’autre pied, ramener ses bras vers l’avant, atterrir pieds joints. Se concentrer. Elle ferma les poings, les yeux, respira profondément. Fixa l’eau, fit trois pas, s’élança, tout son corps tendu… et atterrit les pieds joints tout au bord de la pierre, les mains tendues en avant pour se stabiliser.
“J’ai réussi !” hurla-t-elle, au comble de la joie.
Se concentrer. C’est la clé.