Sioba se réveilla dans un lit de fer au matelas fin, dans une chambre étroite aux murs arrondis blanchis à la chaux, à l'étage d'un phare, tout en haut d'une falaise. Elle se leva et alla regarder par la fenêtre. Le ciel était lumineux. Tout en bas, vue sur la mer. Pas chez elle.
Sioba n’avait aucune idée de l’heure qu’il était. Elle se tourna pour observer autour d’elle. A part le couchage, le mobilier se résumait à un guéridon supportant une petite serviette, un broc et une cuvette écaillés ; un tas de linge plié posé sur l’assise d’une chaise simple ; une écritoire de bois brut couverte de quelques feuilles de papier étrangement rondes et d’un bâton fiché d’une mine. Sioba n’osait pas sortir. Sa raison lui murmurait qu’elle était toujours dans cet impossible endroit.
Elle se mit à faire les cents pas, si longtemps qu’elle finit par connaître chaque recoin de la petite chambre. Tant pour tromper son trouble que son ennui, elle s’assit en tailleur et tira un à un les vêtements posés sur la chaise. Un maillot de corps écru, un peu rêche. Une chemise sans col, renforcée aux coudes avec un tissu épais. Un pantalon ample maintes fois rapiécé, resserré aux chevilles et à la taille par des bouts de marins. Elle en était à examiner la qualité du raccommodage d’une paire de chaussettes en laine quand elle jugea finalement son manège ridicule et se leva, finalement décidée à sortir de cette pièce.
Elle passa une tête par la porte. Un palier. D’autres portes. Un escalier en colimaçon d’où montait une rumeur joyeuse accompagnée d’effluves de beurre et de plantes. Sioba battit en retraite et s’enferma à nouveau dans la chambre. Elle s’assit en face de l’écritoire pour griffonner un mot à l’adresse de son père. Au pire, se dit-elle, je pourrais toujours jeter mon message de détresse dans une bouteille à la mer.
Son estomac se rappela à elle en grondant férocement. Le souvenir des odeurs qui s’échappaient du rez-de-chaussée attisèrent encore son appétit. Elle souffla un grand coup pour se donner du courage
Sioba passa les vêtements qu’elle jugeait avoir été déposés là à son attention. L’ensemble s’avéra trop grand pour elle, mais c’était toujours préférable à son pyjama chat-galaxie. Sur le palier, elle trouva des bottes défraichies qu’elle enfila. Une main glissant sur la rambarde lisse, pour l’empêcher de trembler, elle descendit l’escalier en colimaçon.
A peine posa-t-elle le pied dans l’auberge de la veille que toutes les conversations cessèrent. Chacune des personnes attablées dans la salle la dévisageait. Sioba se figea. Devait-elle se replier ? Derrière son bar, elle avisa Di qui secouait sa main dans un geste amical. Elle l’utilisa comme point d’ancrage pour traverser la pièce toute de pierre et de bois sombre, épaisse de la défiance des regards qui pesaient sur elle.
Pas chez elle.
Après qu’elle se soit juchée sur un haut tabouret rustique devant le comptoir, en face de l’étagère où était posé le magistral arbre sculpté, Di lui offrit un sourire encourageant et une tasse fumante. Malgré un arrière-goût un peu plus tanique, il s'agissait toujours d'une infusion à la fleur d'oranger. Était-ce un hasard ? Comment cette inconnue pouvait-elle bien connaître ses préférences en matière de thé et tisane ?
— Bien dormi ? demanda Di sans cesser de ranger de la vaisselle.
Sioba acquiesça timidement en soufflant dans sa tasse. Elle ne vit pas le regard sévère que Di jeta au reste de la salle, mais entendit le bourdonnement des conversations reprendre petit à petit.
— Ne fais pas attention à eux, ajouta Di de sa voix moelleuse au léger accent bourrus. Ils finiront par s’habituer.
Sur ces mots, l’aubergiste fit jaillir des dessous de son comptoir une assiette aux couleurs passée garnie d’une petite boule feuilletée. Elle la déposa à côté de Sioba avant de retourner à son rangement. Sioba arracha prudemment un morceau du feuilleté pour le goûter du bout des lèvres. C’était délicieux. Un souffle plus tard, la pâtisserie fourrée à la pomme avait disparue. Sioba soupira d’aise, se cala sur son tabouret, sa tasse chaude entre les mains. Di naviguait entre ses tâches, ses pas balancés voguaient d’une table à l’autre pour servir un bon mot et remplir les verres des marins à marée basse. Son humeur franche, la finesse de son aménité aux apparences simples baignait toute l’auberge. Sioba se laissa bercer par les vagues de rires et la chaleur humaine que l’hôte semait derrière elle. Alors, quand Di revint derrière son comptoir, Sioba osa enfin parler :
— Comment vous savez que j’aime la fleur d’oranger ?
Di haussa les sourcils. Sioba aussi fut surprise : pourquoi, parmi toutes les questions qui se bousculaient dans son esprit, c’était celle-ci qu’elle avait posée ?
— Je n’en savais rien, voyons, répondit Di tout en essuyant des verres dépareillés. Ce sont les feuilles de niniuuu qui savent.
— Les feuilles … Quoi ? baragouina Sioba en plissant les yeux d’incompréhension.
— Tu as même oublié ça ? Mais qu’est-ce qu’ils ont bien pu te faire … se désola Di sans que Sioba ne comprenne pourquoi. La niniuuu est la Plante du Lien. Ça veut dire « Qui lie au cœur ». Rappelle-toi, on utilise ses feuilles séchées pour faire une tisane qui adapte son goût selon le besoin de qui la boit ou selon l’humeur de qui la prépare. Tu as donc besoin de fleur d’oranger. Si la niniuuu s’était adaptée à moi, elle aurait eu un goût moins délicat, termina-t-elle dans un rire.
— Je ne comprends rien, se lamenta Sioba qui sentit la tension gagner à nouveau ses épaules et sa gorge. C’est quoi, ça, une plante de Lien ? C’est de la magie ? Où je suis …
Le front enfoui dans ses paumes, elle ne vit pas le regard compatissant de Di.
— Pas de la magie, la reprit-elle. Le Lien.
Elle lui expliqua que le Lien était un sens, une dimension qui habitait tout Inubhuchunm grâce à Uniinu, l’Arbre de Lien — elle désigna derrière elle la sculpture sombre et brillante, toute en méandres. Selon elle, quelques personnes y étaient plus sensibles et pouvaient se Lier à des éléments variés pour en extraire de l’énergie, la Sève, ou pour en tirer directement un pouvoir. Ils étaient appelés Aboutants. Par exemple, ajouta Di, Sioba pouvait ainsi parler et comprendre le Nubouiu, la langue du continent, grâce à un procédé tout à fait logique : les morceaux de papiers qu'Aénuo avait dissous dans la boisson de Sioba avaient été imprégnés de Sève et transformés par un Aboutant capable de créer des artefacts de Lien afin de permettre à quiconque les ingérant d’accélérer toute forme d’apprentissage.
Moui. De la magie, quoi, pensa Sioba.
— C’est sûr, je nage en plein délire marmonna-t-elle.
— T’en fais pas, va, ça va te revenir, affirma Di. Tiens, raconte-moi ton dernier souvenir avant qu’Aénuo te trouve sur la falaise.
— J’ai parlé avec mon père et puis je suis allée me coucher.
— Qui est ton père ? C’est un Aboutant ?
— Non, je ne sais même pas s’il connait cet endroit. Enfin, réfléchit-elle un instant, peut-être que si. C’est dur à dire. Il s’appelle Agfavé.
Di leva les yeux au ciel pour fouiller sa mémoire et secoua légèrement la tête.
— Je ne le connais pas, dit-elle. Te rappelles-tu de ce qui aurait pu t’emmener ici ?
— Je … commença Sioba. Il y avait bien ce compas. Maintenant que j’y réfléchis, il me faisait un effet bizarre, et papa aussi était bizarre avec.
— Un compas ?
Di avait progressivement cessé d’essuyer le verre qu’elle venait de laver. Une ride interrogatrice barrait son visage jovial.
— Vous savez de quoi je parle ? Vous pensez que c’est ce compas qui m’a fait arriver ici ?
Di s’ébroua et se remit à astiquer le verre. Sa voix retrouva de la consistance :
— Non. Non, ça m’a juste rappelé une personne que j’ai connu il y a longtemps. Elle cherchait un compas qui pouvait ouvrir des portes entre les mondes.
Sioba ouvrit la bouche pour demander qui était cette personne et si elle pouvait l’aider, mais Di, les yeux dans le vague, était partie dans un rire tendre :
— Elle était complètement folle, déclara-t-elle. Assez pour croire dans les vieilles légendes. Assez pour croire en moi, aussi. Elle est en exil, maintenant, perdue je ne sais où. Et pas de vous entre nous, Sioba, ajouta-t-elle en tournant vers Sioba un sourire franc.
Sioba soupira.
— Vous … Tu as un téléphone ? Je pourrais essayer de contacter mon père.
— Un quoi ?
— Un téléphone.
Di secoua de nouveau la tête.
— Je ne connais pas ce mot.
Evidemment, pensa Sioba. De la magie mais pas de moyen de communication moderne. Elle se rongea l’ongle de pouce.
— Il va falloir que je trouve un moyen de rentrer chez moi, marmonna-t-elle entre ses dents.
— Je peux t’aider. Avec le monde qui passe par ici, on pourra sûrement se renseigner pour savoir dans quel refuge se trouve ta famille.
Sioba fronça les sourcils.
— Mais je ne suis pas …
Elle fut interrompue par un grand bruit : Aénuo, des mèches collées au front par la sueur, jaillit d’une porte à double battant à gauche du bar. Il y accrocha son grand corps dégingandé et, d’une voix très calme qui contrastait avec ses joues rougies, haleta :
— Maman, on a encore un souci avec le four principal.
Di le rejoint aussi vite que lui permettait son pas claudiquant. Sioba la regarda partir et risqua un œil par-dessus son épaule, dans la salle remplie de personnes qu’elle ne connaissait pas.
Non. A l’évidence, elle n’était pas chez elle.