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PARTIE 1: Chap 2 Présentation

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Par Anna.Lyse

Quelques jours s'étaient écoulés depuis l'opération. Il avait dû faire face à la colère du FBI, mais les filles étaient en sécurité. Certaines parmi elles étaient à peine majeures et savoir que leur intervention leur avait assuré un autre avenir possible suffisait à rendre cet échec acceptable aux yeux de Chris. Malheureusement, l'enquête sur le réseau de trafic humain s'était depuis retrouvée dans une impasse. Il scrutait les dossiers éparpillés sur son bureau, les yeux fatigués. Qu’aurait suggéré Sophia dans une telle situation ? Elle lui manquait terriblement, tant professionnellement que personnellement. L’idée même de la remplacer lui était insupportable mais, il devait ravaler sa rancœur. Peu importe ce qu’il pouvait ressentir, ils ne s’en souciaient guère là-haut. Lui et son équipe avaient préféré travailler à flux tendu depuis la mort de Sophia et il était parvenu à repousser l’inévitable jusqu’à aujourd’hui. Au moins, la nouvelle recrue avait l’air d’être compétente, ou du moins elle savait tirer. Cependant, il lui faudrait plus que ça pour se faire une place ici. Bien qu’il n’en ait pas plus envie que les autres, il se devait de montrer l’exemple et lui faire un bon accueil. Si toutefois, elle ne se montrait pas à la hauteur, rien ne l’obligerait à faire davantage d’efforts.

Chris se concentra à nouveau sur cette affaire. L'indic qui les avait renseignés avait disparu sans laisser de trace. Ce n’était pas dans ses habitudes. Ronan était un opportuniste qui aimait manger à tous les râteliers. Peut-être avait-il été trop gourmand cette fois-ci… Il était encore tôt et un silence pesant régnait dans le bureau, perturbé seulement par le tic-tac régulier de l'horloge murale. Chris soupira, son regard se perdant dans le vide. L'idée de demander à Kate son éclairage sur cette affaire le taraudait. Il suspectait qu'elle ait des informations cruciales qui leur permettraient d’avancer. Et en même temps, il était tiraillé : lui demander son expertise, c’était lui donner une place, accepter la mort de Sophia pour aller de l’avant. Une part de lui, plus raisonnable, avait conscience que Kate n’y était pour rien dans cette situation, et qu’il devait la prendre en considération désormais. Si Sophia était encore là elle serait furax que les hautes sphères ne respectent pas le deuil de ses coéquipiers, mais elle n’en ferait pas porter le poids au nouveau venu, quand bien même cette personne débarquerait du FBI. « Après tout, personne n’est parfait » se plaisait-elle à dire. À ce souvenir, Chris esquissa un petit sourire. Sa décision était prise, il accueillerait la nouvelle avec toute la bienveillance dont il pouvait faire preuve. Ce serait à elle de se saisir de l’opportunité qu’il lui offrait. Il allait donc lui demander son avis avec l’espoir qu’elle les aide à avancer. Néanmoins, il restait un point en suspension, et pas des moindres. Comment allait-elle réagir après l’opération foireuse de l’autre soir. Certes, ce n’était pas vraiment de leur fait, un mauvais concours de circonstance, mais ce constat ne changeait pas le résultat, ils avaient foiré son infiltration. Il craignait que remettre ça sur le tapis ne fasse resurgir son "charmant caractère". Kate ressemblait à une tête brûlée, aussi déterminée que violente. Néanmoins, elle semblait également investie et compétente. À cette pensée, l'image de Sophia s'imposa à nouveau à lui, comme une ombre silencieuse. Ça aurait fait des étincelles entre elles, sans nul doute. Sophia, elle aussi était du genre à parler franchement peu importe ce que pouvait penser son interlocuteur, sans tenir compte de son grade d’ailleurs. Elle en avait épuisé des chefs avant lui. Il se demanda l’espace d’un instant laquelle aurait cédé la première et imagina la scène. Sophia lui manquait terriblement. Elle leur manquait à tous.

Chris souffla, chassant les souvenirs douloureux de Sophia et le vide béant que sa disparition avait laissé dans son cœur. Il était temps qu’il se reprenne, car Kate pouvait désormais arriver d’un moment à l’autre. C’était son premier jour officiel, et de son attitude face à l’équipe dépendrait certainement sa future intégration.

***

Kate arriva à l'avance, portant une boîte de donuts avec l’intention d’apaiser les tensions. Bien qu'elle n'ait aucune envie de s'installer à long terme dans cette ville, elle voulait laisser une bonne impression à ses collègues. Le travail était important pour elle, une part essentielle de son identité et elle savait combien le premier contact avec ses nouveaux coéquipiers pouvait être crucial, d'autant plus après la façon brutale dont elle s'était comportée lors de l'opération. Elle n'avait certainement pas brillé par sa patience, ni la délicatesse auprès de certains. Elle ne pouvait pas revenir en arrière alors il lui faudrait avancer et convaincre. Les donuts ne seraient décidément pas de trop face au défis qui l’attendait.

Elle franchit le pas de la porte du commissariat et fut accueillie par un grand sourire de la réceptionniste, un sourire qui se figea rapidement lorsqu'elle se présenta.

— Kate Davis, l'agent nouvellement affectée au bureau du shérif.

La réceptionniste indiqua d'un geste où se trouvait Chris, son sourire devenant plus froid. Kate sentit les regards se poser sur elle, des regards malaisants, marqués par la perte encore trop récente d'une personne aimée. Elle avait été informée des circonstances dramatiques liées à cette ouverture de poste et si elle pouvait compatir à leur souffrance, elle était toutefois déterminée à faire son travail.

Ignorant la froideur ambiante, elle posa silencieusement la boîte de donuts à côté de la machine à café. Une odeur sucrée se répandit dans l'air, mais personne ne sembla s'y intéresser. Un coup d’épée dans l’eau, pensa-t-elle. Elle n’abdiqua pas pour autant et inspira profondément avant de se tourner vers le bureau de Chris. Alors qu’elle s’avançait avec assurance, elle se remémora l’infiltration avortée à cause de leur intervention. Sur le moment elle avait fulminé, mais à présent, elle voyait aussi les aspects positifs : ces femmes s’en étaient toutes sorties indemnes et un autre futur s’offrait à elles. Il ne servait plus à rien de ruminer cette histoire de toute manière, elle devait juste accepter les faits : elle avait perdu sa piste et désormais elle était écartée, contrainte de rejoindre malgré elle le bureau du shérif et son équipe. Elle ne resterait pas ici, il était hors de question qu’elle laisse ce fumier lui échapper, mais elle devrait faire profil bas, le temps qu’on accepte sa réintégration ou un transfert pour la DEA1. En attendant cette opportunité, Kate était bien décidé à faire son travail sérieusement et pour cela, elle devait se faire une place dans l’équipe. Grâce à son charmant caractère, elle avait sans nul doute déjà compliqué son intégration. Elle était toutefois persévérante et elle ferait ce qui serait nécessaire pour être acceptée. Elle était tout à fait capable de travailler de façon solitaire, mais faire cavalier seule avait ses limites, et en tant que professionnelle impliquée, elle se devait de donner le meilleur. Les victimes méritaient qu’on leur rende justice. Elle adressa donc des sourires polis à ceux dont les regards croisaient son chemin, cherchant à se montrer aussi amicale que possible.

Elle s’arrêta devant la porte du bureau du shérif puis frappa. Une voix de l’autre côté de la porte lui répondit,

— Entrez!

Lorsqu'il aperçut Kate, il esquissa un sourire malgré lui.

— Ponctuelle, c'est déjà un bon point.

— C'est pour compenser mes nombreux défauts.

Chris ne put s'empêcher de sourire en retour. Il appréciait déjà le franc-parler de cette nouvelle recrue, malgré la tristesse de voir le poste de Sophia déjà remplacé.

— Tu l’as peut-être déjà remarqué, mais on a tendance à se tutoyer ici. On est un peu comme une famille, et j'ai du mal à vouvoyer les gens avec qui je travaille au quotidien. J’espère que ça ne te posera pas de problèmes ?

— Ça me convient parfaitement si je peux vous tutoyer aussi.

— Parfait! Faisons comme ça alors. Tu as trouvé un coin où te poser ?

— Oui. Et maintenant j'ai hâte de pouvoir aller sur le terrain.

Elle se montrait dynamique et son entrain était rafraîchissant pour Chris. L'arrivée de Kate apporterait peut-être un souffle nouveau dans l'équipe, du moins, il l’espérait. Ce ne serait pas aussi facile avec ses agents qu’avec lui. Pas sûr qu’ils parviennent à mettre de côté leur animosité.

— Bien, commençons par les présentations à l'équipe. Tes supérieurs t’ont-ils indiqué la situation ?

— Quand tu dis situation, j’imagine que tu fais allusion au décès d’un de tes agents ?

Les mâchoires de Chris se crispèrent à l’évocation de son amie.

— Oui, c’est exacte.

— Oui, j’en ai été informée. Je suis sincèrement désolée pour toi et l’équipe. J’ai bien compris qu’elle était une personne aimée et que mon arrivée pour reprendre son poste ne faisait pas l’unanimité, je respecte.

Chris fut agréablement surpris par sa réaction. "je respecte", elle n’avait pas utilisé une phrase toute faite du type je comprends, non... Elle avait choisi de respecter leur vécu. Elle se montrait plus humaine que ceux qui l’avaient envoyé ici, ou tout du moins plus intelligente. Peut être pourrait-elle réussir à les convaincre, pensa-t-il. Lui, avait envie de se laisser convaincre. Il lui adressa un sourire bienveillant et se leva pour l’accompagner jusqu’à la porte. Ils sortirent du bureau ensemble, les pas de Chris résonnant sur le sol. Les regards se tournèrent vers eux, certains curieux de l’air détendu affiché par Chris, d'autres légèrement agacés de cette proximité qu’ils jugeaient déplacée. Chris sentait la tension dans l'air, une tension qu'il savait devoir apaiser. Il jeta un coup d'œil à Kate, qui marchait à ses côtés avec assurance. Si elle appréhendait ces présentations, elle n'en laissait rien paraître. Elle affichait une solidité constante, mais Chris, plus que quiconque, savait qu'une telle attitude cachait parfois des blessures profondes. De plus, son masque de froideur cachait une humanité touchante. Son comportement vis à vis des femmes dans le camion le prouvait, et sa remarque à l’instant dans son bureau venait appuyer cette impression.

Alors qu'ils approchaient de la salle de réunion, Chris se tourna vers Kate.

— Ça va pas être simple, mais laisse-leur un peu de temps.

— Je suis habituée aux débuts difficiles, et je sais prendre sur moi quand c’est nécessaire.

Les différents professionnels prirent progressivement place dans la pièce. Kate affichait le même sourire à chaque personne qui daignait la regarder, peu importe la froideur qu’elle pouvait y lire.

Chris se tenait au milieu de la salle principale, bien qu’adoptant une posture décontractée il dégageait une force tranquille inspirant le respect et la confiance. À ses côtés se tenait Kate, droite et assurée, bien que légèrement tendue.

Chris prit une profonde inspiration, sentant le poids de la responsabilité sur ses épaules.

— Tout le monde, je vous présente Kate Davis. Elle prend officiellement ses fonctions aujourd'hui. Je compte sur chacun d'entre vous pour l'accueillir et l'aider à s'intégrer.

Kate avança d'un pas, un sourire aux lèvres, bien qu'un peu crispé. Elle sentait les regards peser sur elle, certains curieux, d'autres méfiants. Elle savait qu'elle marchait sur des œufs, mais son tempérament tête brûlé la poussait à aller de l'avant.

— Bonjour à tous. Je sais que c'est une période difficile pour vous et j'aurais préféré vous rencontrer dans d'autres circonstances moins douloureuses. Je ne peux pas imaginer à quel point ma venue ici doit être difficile pour vous. Je ne suis pas à votre place, et je ne prétendrais certainement pas savoir ce que vous ressentez.

Chris scrutait chacun de ses agents, évaluant l’impact des mots choisis par Kate. Elle était forte. Bien sûr, elle ne gagnerait pas sa place juste au travers un discours, mais sa petite allocution avait tout de même ébranlé certaines personnes. Contrairement à ce qu’ils avaient pu imaginer, elle n’était pas hautaine, quand bien même elle venait du FBI.

— Il est de coutume que l'on se présente en faisant un beau discours, mais comme je ne suis pas du genre à m'étendre, je vais être rapide. Comme certains d'entre vous l'auront peut-être déjà remarqué, j'ai un très mauvais caractère et, par-dessus le marché, je suis incapable de faire du bon café, vous voilà prévenus.

Quelques sourires lui répondirent, l’incitant à poursuivre.

— Mais sachez que je suis une bosseuse sur laquelle vous pourrez toujours compter, quelle que soit la situation ou le danger. Je ne laisse personne sur le carreau, peu importe nos différents, et si nous sommes là, ensemble, c’est parce que nous avons tous à cœur le même objectif, poursuivre la vérité et rendre justice.

— Mmh. Vous dites ça mais vous n’aviez pas l’air particulièrement enjouée l’autre soir pour rester poli, rétorqua Neal.

Chris observa Kate. Il était important qu’il la laisse répondre par elle-même si elle voulait se faire une place dans l’équipe. Il saurait mettre un terme à tout cela si les esprits devaient s’échauffer.

— C’est vrai que dans le feu de l’action j’ai pu me montrer un peu brutale et je m’excuse auprès de ceux que j’ai pu offenser. J’avais beaucoup travaillé sur cette infiltration mais surtout, je voulais sortir ces filles de là. Je peux me montrer impulsive, mais je ne mettrai jamais un civil ou un collègue en danger. J’ai aussi la fâcheuse tendance à dire toujours ce que je pense. C’est à la fois une qualité et un défaut, j’en ai conscience… Je travaille sur moi-même ainsi que mon addiction à la mal-bouffe, c’est pas tous les jours facile je vous assure, ajouta-t-elle pour détendre l’ambiance.

Les regards devinrent moins froids, certains affichant même une lueur d'intérêt. Chris observait la scène, appréciant la manière dont Kate s'adressait à l'équipe, mêlant sincérité et humour avec une aisance qui commençait déjà à briser la glace. Il voyait en elle un potentiel certain, malgré ses craintes initiales.

— Merci, Kate. Maintenant que tu fais officiellement partie de la maison, j'aimerais voir quelques points avec toi dans mon bureau concernant cette affaire justement.

Kate acquiesça. Elle savait que ce n'était que le début, elle devrait gagner sa place, car il faudrait plus qu'un petit discours ou l'approbation de Chris pour qu'ils lui accordent leur confiance. Elle avait déjà réussi à faire une première impression positive et c’était déjà ça.

Une fois dans le bureau, Chris ferma la porte derrière eux. Il s’installa derrière l’ordinateur dans son fauteuil de cuir usé. Il fit signe à Kate de s'asseoir en face de lui.

— Je voulais te parler de ce qui s'est passé l'autre soir. Je suis encore une fois désolé que cette affaire ait capoté par notre intervention. Mais nous pourrions peut-être remonter la piste avec tes connaissances. Tout n'est pas perdu. Nous avions un indic, il faudrait remettre la main dessus pour en savoir plus sur celui qui est à la tête de ce réseau.

Kate prit un moment pour réfléchir, ses yeux verts fixés sur un point invisible au-delà de Chris.

— Je comprends ton raisonnement, mais c'est déjà trop tard.

Elle marqua une pause, son visage se durcissant légèrement avant de reprendre.

— Si ton indic a parlé, c'est qu'il ne savait pas grand-chose. Et à l'heure qu'il est, il est mort après avoir été torturé longuement, tu peux me croire.

Chris l'écoutait attentivement, chaque mot s'enfonçant comme un couteau dans ses espoirs déjà fragiles. Kate poursuivit, son ton empreint d'une sombre certitude.

— Les gars qu'il fallait choper vivants étaient ceux qui te tiraient dessus hier. Mais quand ils ont compris qu'ils étaient fichus, ils ont préféré se donner la mort parce qu'ils savaient que ce qui les attendait, eux et leurs familles. Le réseau d’Esteban, le type en charge du transport d’hier, n’est qu’un petit groupe appartenant à une organisation criminelle beaucoup plus importante, et dangereuse. Tu veux savoir qui est à la tête de tout cela? Je le sais déjà, c'est Pedro Sanchez. J'imagine que tu as déjà entendu parler de lui?

Chris acquiesça lentement, réalisant l'ampleur de la situation. L'affaire était bien plus vaste et complexe qu'il ne l'avait imaginé. Son service, malgré toute sa bonne volonté, n'avait pas les ressources nécessaires pour mener une telle mission. La culpabilité s'insinua en lui, plus lourde avec chaque seconde qui passait. Il était désolé d'avoir compromis l'infiltration de Kate, il savait à quel point ce type de mission était prenante, et à présent il était trop tard pour réparer les dégâts.

Kate fut agréablement surprise par la réaction de Chris. Ses supérieurs par le passé se souciaient peu de ce que pouvait penser ou ressentir leur équipe. Leur carrière était la seule chose qui comptait. Faire tampon entre les bureaucrates et les agents de terrain étaient une tâche épuisante. Bien trop avaient tendance à juste faire appliquer les ordres sans s’interroger de leur pertinence. Ça ne semblait pas être le cas de Chris et c’était une bonne chose. Les bons chefs étaient rares.

— J'étais en colère hier, mais quelque part, votre intervention a aussi permis de sauver ces femmes. Ça aurait été plus compliqué autrement je pense. Et même si vous n'étiez pas intervenus, rien ne nous dit que ça n'aurait pas capoté plus tard.

— Moi qui croyais que rien ne pourrait apaiser ta colère.

— J'ai un sale caractère, mais je ne suis pas un monstre.

— J'ai vu ton curriculum. Tu n'es pas trop déçue de venir travailler avec nous?

Kate prit une profonde inspiration avant de répondre.

— Je ne vais pas te mentir. Je ne suis pas vraiment là par choix, et je ne resterai pas là indéfiniment. Mais, pour moi, il n'y a pas de sous-service, et prendre de la distance ne me fera peut-être pas de mal. Je traque Pedro Sanchez depuis des années, et le choper reste ma priorité. Malgré ça, j'étais pas en accord avec ma précédente équipe. J'imagine que ça tu le sais déjà.

Chris acquiesça d’un hochement de tête puis attendit patiemment qu’elle poursuive.

— Quoi qu'il en soit, sache que peu importe mes objectifs, chaque enquête et chaque vie est importante pour moi, même si ça signifie m'éloigner de mon but premier pour le moment.

— J'aime ta façon de penser. Comme tu le sais, tu prends une place particulière ici. Tout le monde aimait Sophia Turner, et il faudra sans doute un peu de temps pour que les autres t'acceptent. Mais tu as ta place parmi nous, j'en suis convaincu.

Kate le remercia d'un hochement de tête et se leva pour prendre ses nouvelles fonctions. Alors qu'elle atteignait la porte, Chris ajouta :

— Moi non plus je ne pensais pas rester au début et regarde-moi à présent, toujours au poste. Qui sait, peut-être que tu pourrais te plaire ici toi aussi. J'ai failli oublier, bienvenue dans l'équipe, Kate.

— Merci, shérif, répondit-elle avant de le quitter.

Kate se dirigea vers son nouveau bureau, une petite pièce exiguë au fond du commissariat dont la porte transparente donnait sur l’open space. Elle était encore imprégnée de l'aura de son ancienne occupante, Sophia. Les murs étaient nus, seulement ornés de quelques tableaux impersonnels, et une petite fenêtre laissait entrer une lumière tamisée. Kate laissa la porte du bureau ouvert et installa ses affaires : rien de très personnel. Elle ne restait jamais suffisamment à un endroit pour l’habiter émotionnellement et ce n’était pas son genre d’apporter des photos de famille ou autre au bureau. Elle sortit un mug de son sac ainsi que la balle anti-stress. Celle-ci était déjà en piteux état, signe qu’elle avait déjà beaucoup servi. Kate avait ce tic face aux affaires complexes : elle malaxait cette vieille balle offerte par son père de cœur à la sortie de ses études. Cela l’aidait à se recentrer lorsque ses pensées avaient tendance à se disperser.

En s’installant, Kate sentit un regard peser sur elle. Chaque fois qu'elle levait les yeux, l'agent en question semblait fuir toute interaction, plongeant brusquement dans ses dossiers ou s'éloignant rapidement. D'abord légèrement agacée, elle finit par comprendre qu'il s'agissait en fait d'une curiosité maladroite. Ce constat adoucit son humeur, et une idée germa dans son esprit pour briser la glace.

Elle se dirigea vers l'agent en question, ce dernier semblait sur le point de plus en plus mal à l’aise à son approche. Avec un sourire en coin, elle s’adressa à lui :

— Excusez-moi, savez-vous où je peux trouver la cafetière ?

Bien qu'elle sache parfaitement où la trouver, cette question était une excuse pour engager la conversation. L'agent se redressa, un sourire éclairant soudainement son visage.

— Bien sûr, suivez-moi.

Il semblait presque soulagé d'avoir une raison de parler. En chemin, il commença à se montrer bavard, ses mots défilant avec une rapidité trahissant son anxiété.

— Je m'appelle Luis.

— Enchantée, Luis.

— Vous avez fait un joli travail sur le terrain l'autre jour. Le shérif dit même que vous lui avez sauvé la vie. Il a aussi mentionné que vous aviez du caractère. Enfin, je suis sûr que c'était un compliment, Chris aime les femmes qui ont du caractère, enfin les gens qui ont du caractère je veux dire.

Kate ne put s'empêcher de sourire en le voyant s'enliser dans ses explications de plus en plus confuses. Elle s'amusait de la maladresse évidente de Luis lorsque Chris surgit. Sa présence imposante fit taire immédiatement Luis. Kate observa leur interaction, curieuse de voir la façon dont son nouveau chef allait réagir à tout cela. Luis, malgré une certaine forme d’anxiété qui à ce stade semblait davantage relever d’un trait de caractère que du contexte, ne semblait pas avoir peur. Tout au plus, il était gêné comme un enfant prit en faute.

— Je ne parlais pas de vous, chef, je vous assure... enfin, si je parlais de vous, mais en bien, je veux dire.

— Luis, combien de fois faudra-t-il que je te répète d'arrêter de m’appeler chef ?!

Il se tourna ensuite vers Kate.

— Tout à l'heure tu disais que tu avais hâte de rejoindre le terrain. Ça te dirait de venir bosser sur un cas avec moi ?

Les yeux de Kate s'illuminèrent à cette proposition.

— Avec joie, répondit-elle, les yeux pétillant à l’idée qu’elle pourrait enfin sortir d’ici.

Elle se tourna une dernière fois vers Luis :

— Merci Luis pour ce café et ce moment partagé.

— Sois sympa avec Luis et ne joue pas avec son cœur, il est un peu maladroit mais c'est vraiment un bon gars.

Kate parût légèrement offusqué par l'insinuation de Chris, comme si elle pouvait jouer avec un homme aussi adorable.

— Il a l'air très chouette en effet. Et ne t'inquiète pas, je ne mords pas. Pas même les types comme toi.

Chris rit à sa blague,

— Je ne suis pas sûre que tu me trouverais à ton goût de toute façon.

Ils sortirent du poste pour rejoindre le parking. Kate prit place à l'avant du SUV, à côté de Chris, qui ajustait les rétroviseurs avant de démarrer. Elle regarda par la fenêtre, observant les bâtiments défiler alors qu'ils quittaient le poste.

— Alors, où est-ce qu'on va ?

— On a trouvé un corps en bas d'une falaise. On va voir ce qu'on peut apprendre.

— Un potentiel homicide, donc ? Elle marqua une pause, ça me va. Et j'imagine que si tu m'as choisie, c'est pour tester mes compétences ?

Il tourna brièvement la tête vers elle, surpris par sa perspicacité.

— Exact. Je ne voulais pas t'offenser mais j'aime savoir avec qui je suis amené à travailler. Ça ne te vexe pas, j'espère ?

— Pas du tout. Je comprends parfaitement. La paranoïa fait partie de la panoplie dans notre métier, plaisanta-t-elle.

Il rit à sa remarque, son rire grave et chaleureux remplissant l'habitacle.

— La route est longue. On peut s'arrêter pour grignoter si tu veux ? T'as envie de quelque chose en particulier ?

— Un burger avec un supplément bacon, répondit Kate avec enthousiasme.

— Et le travail personnel sur ton addiction à la mal-bouffe ?

Elle éclata de rire,

— Tu m’as eu. On ne peut pas être parfait.

— Je parie que t'es pas trop douée en cuisine, hein ?

— Parce que toi, tu sais cuisiner peut être ?

— J'ai pas vraiment le choix si je veux que mes enfants mangent comme il faut.

Surprise, Kate se tourna vers lui, son intérêt piqué.

— Tu as des enfants ? Quel âge ont-ils ?

— 17 ans, ce sont des faux jumeaux, dit-il avec un brin de nostalgie. Ils sont grands maintenant mais j'ai toujours tendance à les voir comme mes bébés. L'aîné s'appelle Maverick et la deuxième Sunshine.

— C'est ta compagne qui doit être contente si tu fais à manger, ajouta-t-elle amusée.

— Sarah et moi, on est séparés. Mes enfants sont restés restés vivre avec elle à la grande ville. J’avais besoin d’air alors j’ai pris mes fonctions ici. Ça me permet de rester proche d’eux, et d’elle.

Le ton de sa voix laissait transparaître une douleur encore vive. Kate, sentait la vulnérabilité de Chris et murmura doucement :

— Tu l'aimes encore...

— Ouais. Même si ça fait un bail qu'on est plus ensemble. C'est la mère de mes enfants, elle aura toujours une place particulière dans mon cœur.

— Tu parles beaucoup de ta vie privée. Tu fais ça avec tout le monde ?

— Juste avec ceux en qui j'ai envie d'avoir confiance. Et puis dans notre boulot c'est primordial de se connaître pour établir un lien de confiance. On doit pouvoir compter les uns sur les autres. C'est pas juste un taf, c'est aussi une deuxième famille pour moi. Et toi, y a un Monsieur Davis ? T'as des enfants ?

— Oh que non ! Je ne suis pas du genre à m'attacher. Et un enfant ? Je passe beaucoup trop de temps au travail. Je ne suis pas sûre que je ferais une bonne mère. Je ne pense pas en être capable d'ailleurs, précisa-t-elle, son regard se voila légèrement, une ombre passant brièvement sur son visage.

Chris, percevant le changement dans son expression, n'insista pas.

— Allez, parlons plutôt de ce burger que je vais t'offrir. Tu vas voir, c'est l'un des meilleurs du coin, dit-il, cherchant à alléger l'atmosphère.

— Avec plaisir.

***

Le soleil était encore haut dans le ciel lorsque Kate et Chris arrivèrent sur les lieux. La route les avait menés à travers une série de collines verdoyantes, parsemées de sapins et de fleurs sauvages, avant de se transformer en un sentier rocailleux qui surplombait un paysage époustouflant. Devant eux, une falaise imposante se dressait, ses parois abruptes plongeant dans une gorge profonde.

Kate sortit de la voiture et scruta avec attention son environnement. Elle échangea un regard avec Chris. Il l’observait, évaluant chacune de ses réactions avec bienveillance. Il avait hâte de voir ce dont elle était capable. Elle le sentait et cela ne faisait que l'amuser davantage. Ici, sur le terrain, elle était dans son élément et elle avait toute confiance en ses capacités.

Le corps de la victime gisait au pied de la falaise, entouré de rubans de sécurité et de techniciens. Kate s'approcha, son regard s'attardant sur chaque détail. Chris, les mains enfoncées dans les poches, l’observait en silence.

— La scène pourrait faire penser à une chute accidentelle de la falaise, dit Kate après un moment, ses yeux examinant les environs avec soin.

Chris haussa un sourcil, déçu par cette première analyse. Mais avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit, Kate ajouta en pointant une corde effilochée,

— Mais, je pense que c'est un homicide. Regarde la corde. Elle a été coupée, ce n'est pas de l'usure. Et une professionnelle ne se ferait pas surprendre par du matériel mal entretenu.

Chris sourit légèrement. Il appréciait la perspicacité de Kate, mais après-tout, ce n’était pas une débutante.

— Allons voir ça de plus près. On peut y accéder en voiture, ce sera plus rapide et moins dangereux.

Ils montèrent dans la voiture et prirent un chemin sinueux qui les mena au sommet de la falaise. Il s’arrêtèrent en amont afin de ne pas polluer de potentielles preuves. Kate sortit la première, ses yeux puis ils avancèrent, silencieux, jusqu’au sommet. Le vent était plus fort là-haut. Elle scruta minutieusement le sol puis elle s'accroupit. Après un instant, elle appela Chris.

— Là, regarde sur le sol, dit-elle en pointant du doigt des empreintes.

Chris s'accroupit à côté d'elle, acquiesçant avec satisfaction.

— La victime s'appelle Emmy Johnson. Elle travaillait dans l'écotourisme. J'ai un contact qui pourrait peut être nous donner un coup de main.

Il s'éloigna légèrement pour téléphoner à Julia, jetant un coup d'œil à Kate qui continuait d'examiner les lieux avec attention.

— Salut Julia, ça fait un bail. J'appelle pour une affaire. On a retrouvé le corps d'Emmy Johnson. Avec ton réseau et Cooper qui a bossé dans le tourisme, je me disais que tu pourrais peut-être nous aider à trouver des pistes ?

— Ça devrait être dans mes cordes mais, je te préviens, ce ne sera pas gratuit. Tu m'en devras une

— Et pourquoi tu passerais pas à la maison boire un verre? Ça fait longtemps qu'on n'a pas fait de soirée...

— Très bien. Je suis libre ce soir si tu veux?

— Ok pour ce soir alors, et merci pour tes recherches, dit-il ravi avant de raccrocher.

Il rejoignit Kate qui l'attendait patiemment, ses yeux fixés sur l'horizon.

— Alors ? Demanda-t-elle avec une pointe d’impatience.

— On devrait en savoir plus bientôt. Il est temps de rentrer et de rédiger ce rapport.

Ils prirent la route du retour, le soleil déclinant derrière eux, projetant de longues ombres sur le paysage. En chemin, ils échangèrent sur des affaires passées, leur complicité grandissant à mesure que les kilomètres défilaient. Chris, jetant des regards en coin à Kate, ressentait une sensation de confiance et de respect mutuel grandir.

***

Chris était parvenu à finir le travail pas trop tard ce soir-là. Alors qu'il conduisait vers chez lui, une cabane en bois en bord de lac, il ne pouvait s'empêcher de sourire à l'idée de sa soirée avec Julia. Sunshine n'était pas là en ce moment, et cela faisait une éternité qu'il n'avait pas passé de temps avec sa vieille amie.

La nuit tombait déjà alors qu’il sortait de la voiture les bras chargés de bières et de snack. Il s’arrêta un instant pour profiter de la quiétude en observant le lac. Il ferma les yeux et huma les odeurs de sapin environnant tout en écoutant les bruits sauvages. Le lieu était un peu excentré de la ville, mais c’était son foyer désormais, son havre de paix qui lui permettait de se ressourcer et affronter chaque jour l’obscurité de ce monde. Lorsqu’il avança jusqu’au perron, il remarqua Julia déjà installée confortablement sur une chaise longue. Elle lui fit un signe de la main, et il répondit avec un sourire chaleureux, appréciant la simplicité de ces retrouvailles.

— Ça fait du bien de se retrouver, Cooper t'envoie ses salutations. Ça fait un bail qu'on a pas fait une soirée tous ensemble. Il aurait voulu venir lui aussi mais je lui ai dit niet. Je voulais t'avoir pour moi toute seule. Ça fait bien trop longtemps que tu ne m'avais pas proposé de soirée.

— Moi aussi ça me ferait plaisir de le voir mais égoïstement je suis content de t'avoir pour moi tout seul ce soir.

Il ouvrit la porte pour qu'elle puisse s'installer plus confortablement dans le canapé devant l'écran géant. Il la rejoint rapidement en lui offrant une bière fraîche. Ils échangèrent longuement ensemble jusqu'à ce que Julia finisse par poser la question qu'elle avait en tête depuis un moment,

— Comment tu fais pour tenir le coup, Chris ?

Il prit une gorgée de sa bière, laissant le liquide froid apaiser sa gorge.

— Il faut bien continuer à avancer, et puis il y a les enfants, je peux pas me laisser aller.

Julia le regarda avec une compréhension silencieuse.

— Ce n'était pas ta faute, tu sais. Sophia a toujours été une tête brûlée.

Chris baissa les yeux, le poids de la culpabilité toujours présent malgré les paroles rassurantes de Julia.

— Je sais, mais ça ne rend pas les choses plus faciles.

Sentant la conversation devenir trop lourde, Julia décida de changer de sujet.

— Parle-moi de la nouvelle recrue.

— Elle a l'air efficace. Elle a fait du bon travail sur l'affaire du trafic d'êtres humains, et aujourd'hui elle a parfaitement analysé la scène de crime. C'est plutôt prometteur, mais on verra avec le temps, répondit Chris, reconnaissant qu’elle ait changé de sujet.

— J'ai entendu dire qu'elle était plutôt canon.

— Je vois que les rumeurs vont vite. Mais ouais, en l'occurrence, elle est vraiment très sexy, lui répondit-il avec un certain détachement.

— Et son caractère ?

— Un sacré caractère de merde, répondit Chris en riant. Mais je suppose que ça peut aussi être un atout dans notre métier.

Ils rirent tous les deux, profitant de ce moment de légèreté. Chris se leva pour mettre le match de hockey en marche, et ils s'installèrent confortablement, prêts à profiter de leur soirée.

Alors que Julia commentait avec vivacité le match en cours, Chris se permit un moment de réflexion, ses pensées dérivant vers Sophia et ses enfants. Il savait que la route serait longue pour se remettre de la perte de sa partenaire et amie, mais avec la présence de Julia et le soutien de sa fille Sunshine était un baume sur son cœur. Les relations avec Maverick restaient compliquées même s’il espérait toujours voir celles-ci s'améliorer. Il devait aller de l'avant pour eux, parce qu'ils méritaient un père à leur hauteur et non une épave comme il avait pu l’être par le passé.

Il se surprit à penser à Kate un instant. Cette nouvelle recrue apportait finalement un nouvel horizon. Il espérait qu'elle apporterait un nouvel élan à l'équipe, même si son caractère promettait quelques étincelles.

La soirée passa agréablement, les rires et les discussions entre amis offrant un répit bienvenu dans la tourmente de leurs vies professionnelles. Les amitiés profondes et les moments de réconfort étaient ce qui les faisait tenir, et ce soir-là, cela leur suffisait.

1Drug Enforcement Administration, Administration du contrôle des drogues.

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