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Chapitre 17 : Rage Incendie

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Par &douard

En retrouvant Liiva derrière la cabane de jardin, je voulus me jeter dans ses bras, mais elle fit un pas en arrière. Sa réaction me blessa, alors que je l’avais cherchée dans tout Emisal pendant de longues minutes. Son regard fuyant, ses mains croisés sur sa taille m’inquiétèrent : de quoi avait-elle peur ? Personne ne nous verrait derrière la cabane de jardin, personne ne nous entendrait : tous étaient occupés à finir leurs valises. Le visage baissé, Liiva finit par se justifier d’une voix méconnaissable :

— Hildje, j’ai parlé avec mon père.

— De quoi ?

— On n’aurait jamais dû. C’est mal ce qu’on a fait.

— Notre baiser ?

— Les filles peuvent pas s’embrasser entre elles. C’est interdit.

Ces mots me coupèrent le souffle, écrasèrent toute réponse dans ma gorge. Comment pouvait-elle dire une chose pareille ? Pourquoi avait-elle parlé de nous à son père ? Comment pouvait-elle croire qu’il lui suffisait de quelques phrases pour balayer ce moment ?  À mes yeux, il avait signifié tellement plus. Des larmes de colère naissaient déjà sous mes pupilles lorsqu’elle m’infligea un nouveau coup de poignard :

— Hildje, désolée. C’est fini.

*

Colère.

Le miroir de la salle de bain se fendillait un peu plus à chaque fois que mes poings frappaient le verre.

Tristesse.

Quand mes genoux s’abattirent sur le carrelage, il ne me resta plus qu’à crier l’abîme de ma détresse.

*

Pendant toutes ces années au Château, à la Ferme, j’avais cru construire un bouclier impénétrable. Et voilà que quelques phrases avaient brisé toutes mes défenses. Cette blessure-là avait un goût différent des autres, teinté d’une tendre amertume. Pourtant, qu’est-ce qu’elle me faisait mal. Enfermée dans les toilettes de ma chambre, je demeurais de longues minutes à genoux, effondrée contre mes paumes. Plus de pleurs, seulement ma respiration rauque et régulière. Je n’avais plus la force de me lever, d’affronter mes dernières heures à Emisal. Je regrettais de tout mon cœur tous ces jours passés dans l’insouciance.

Plié en boule dans ma main droite, le dessin d’oiseau sans ailes de Liiva. J’avais hésité à le déchirer, à le jeter dans la cuvette, mais n’avait pu m’y résoudre. Il continuait de m’évoquer la douceur des moments passés avec Liiva, malgré tout. Notre rencontre dans les couloirs obscurs, la part de gâteau au chocolat, la découverte du repère des milans, nos pas de danse et notre baiser au goût de menthe. Je ne pouvais renier ces moments précieux.

Je croyais être un peu comme cet oiseau. J’avais plané le temps de quelques instants dans les airs, grisée par la hauteur. Mes plumes avaient effleuré Liiva, je m’étais crue l’être le plus proche d’elle. Puis une rafale des vents m’avait séparée d’elle, si brusquement. Je regrettais déjà ce sentiment d’unité si précieux, cette euphorie aérienne, consciente qu’elle ne me reviendrait jamais plus. Sans ailes, je ne pouvais plus que tomber.

Il ne me restait qu’une poignée d’heure avant de perdre tout ce que j’avais aimé et construit à Emisal. Avant d’affronter un nouveau placement et une année d’attente, qui me semblait insurmontable, avant de revenir au paradis. Où m’enverrait-on ? Dans une de ces prisons pour enfants où l’on enfermait les fugueurs ? Dans un autre Château, une autre ferme ? Me renverrait-on chez Gretja ?

Je me croyais perdue pour de bon dans cette tempête d’affliction quand on frappa à la porte. Ma respiration se calma et je me redressai avec la peur d’avoir été entendue. Cette tristesse n’était qu’à moi. Je me tus en essayant de réprimer gémissements et battements de cœur. Hinnes s’obstina, me demanda d’une voix ferme :

— Ouvre-moi.

Après m’être relevée avec peine, j’essuyais mon visage avec le rideau de la douche, me recomposai une mine acceptable devant les restes du miroir. Puis je tournai le verrou en prenant une grande inspiration. L’illusion ne trompa pas mon ami, qui tira ma main vers lui avec inquiétude.

— Hildje, ça va ?

— Non.

Hinnes eu la délicatesse de ne rien me demander. Cependant mon fardeau était trop lourd pour être tu et je lui avouai :

— J’ai embrassé Liiva à la boum. La fille du concierge. Elle vient de me dire que c’était une erreur, que…

Cette phrase s’acheva dans un hoquet douloureux. Je ne la repris pas : Hinnes n’avait pas besoin de plus. Il s’accroupit contre moi et je frémis quand sa main chaude se posa sur mon épaule. Je pris une grande inspiration en laissant mes larmes refluer et la présence de mon ami m’apaiser. Je me sentais bien quand il était près de moi.

— Tu regrettes ? finit-il par demander.

Je me surpris à répondre aussitôt :

— Non. C’était bien.

Je choisis ce mot à défaut d’un autre, car merveilleux ou extraordinaire aurait sonné faux dans ma bouche. Aucune description ne pouvait rendre justice à ce baiser.

— C’est bizarre, hein ?

— Quoi, Hinnes ?

— Quand c’est terminé. Il ne reste plus qu’un souvenir flou, mais avec plein de détails. C’est un peu comme au réveil, après un joli rêve. Moi, elle s’appelait Nirces, elle avait un an de plus que moi et elle venait de Losival. Elle était venue animer la veillée des petits avec moi pour pas me laisser tout seul le soir de la boum. Quand ils se sont couchés, on a rangé la salle ensemble et puis…

Mon ami laissa planer un silence rêveur, les yeux perdus dans la contemplation du robinet. Surpris qu’Hinnes ne m’en ait jamais parlé, je lui demandai :

— C’était quand ?

— Il y a trois ans, la première fois que je suis venu à Emisal. On est restés assis ensemble tout le retour. À la gare, on s’est promis de s’écrire, elle m’a dit qu’elle m’inviterait dans la maison de ses parents pour les vacances d’hiver. Sur le moment, j’ai été content d’entendre ça. Je lui ai écrit, elle aussi m’a envoyé une lettre. Et puis c’est tout. Mes espoirs de retrouvaille sont morts à petit feu et l’année suivante, elle n’était plus là. Ça m’a fait mal d’être seul dans le train. À ce moment-là, je me suis dit que j’aurais préféré qu’elle me dise qu’on ne se reverrait pas. Que c’était mieux comme ça. Un joli souvenir.

— Je suis désolée. C’est à cause de moi que tu es parti seul. J’aurais dû être là, j’aurais dû….

— Non ! C’est la faute d’Arèle et des adultes ! C’est eux qui t’ont chassée du Château ! Ne t’accuse pas de leurs erreurs ! Tu méritais d’aller à Emisal.

Je frémis. Les colères d’Hinnes était rare, mais que celle-là était juste ! Qu’elle me faisait du bien. Elle chassait un poids un poids de mes épaules chargées de culpabilité. Puis elle les enveloppa d’une couverture aussi douce que chaude :

— Ne sois pas trop triste, Hildje. Beaucoup de gens t’aiment et encore beaucoup d’autres t’aimeront.

*

Au milieu des chants joyeux, j’entendais la pluie clapoter sur la vitre du bus. Encouragé par nos cris, le chauffeur klaxonna en éclaboussant le trottoir. Un instant, mon regard se perdit dans la contemplation des sols arides, de la végétation sèche, enfin irrigués. Puis j’aperçus le panneau. Emisal.

Barré de rouge.  

*

— Hildje, viens voir !

Daanio m’attira à l’écart de la soute où les enfants attendaient leurs valises. Il portait une élégante chemise de soie blanche à boutons bleus, peut-être plus rassurante aux yeux des parents. Je me demandais ce qu’il allait me dire. En l’observant au petit-déjeuner et lors du rangement, je l’avais deviné affecté par notre départ. Il avait beau arborer le sourire rassurant de celui qui a vécu mille adieux, un soupçon de tristesse s’y était glissé. Il posa sa main sur mon épaule et me chuchota d’une voix grave :

— J’ai appelé le Château hier soir pour parler de ton retour.

Ces mots sonnaient comme un adieu. Ils me déchiraient le cœur en me rappelant que Daanio était un adulte soumis aux mêmes lois et devoirs que les autres. Suspendue à son verdict, je l’écoutai ajouter :

— Eemke ne sera pas là au retour. Elle a eu un souci.

Ma respiration se bloqua et j’eus l’impression que tout le sang de mon visage refluait. Daanio me rassura aussitôt :

— Tout va bien pour elle, rassure-toi. L’administration lui a interdit de venir à la gare. Ils n’ont pas trop apprécié notre petite manigance.

— Ils savent que je suis là ?

— Oui. J’ai réussi à les convaincre de te garder jusqu’au bout du séjour.

— Je voudrais rester ici.

Mon affirmation sonna faux. Je n’étais pas certaine de vouloir d’un Emisal sans Hinnes, Julve, Miil et tous les autres. Ce que j’aurais vraiment voulu, c’était que notre séjour se poursuive pour toujours. Cependant, le rangement, les adieux avec Liiva et le trajet dans le bus avaient déjà commencé à clore ce chapitre de ma vie. À quoi bon essayer de rester dans un rêve lorsque le soleil brûle les yeux ? Daanio raffermit sa prise sur mon épaule, comme pour me consoler.

— Je ne sais pas où ils vont t’envoyer. Je ne peux pas te promettre que tout va bien se passer. Mais une chose est certaine : ta place est faite ici. On se retrouve dans quelques mois. C’est court, tu verras.

*

Après son élimination par le conseil du village, Julve vint s’asseoir à mes côtés sur la banquette du train, à la place d’Hinnes. Il n’y prêta pas attention, trop occupé à animer la partie de louvenuits. Je crus d’abord qu’elle voulait me réconforter de ma défaite précoce et je levai les yeux au ciel. Je m’étonnai de la voir se contorsionner pour sortir un papier chiffonné de sa poche. Elle le posa sur la table en me murmurant :

— C’est de la part de Liiva. T’inquiète, j’ai pas lu.

Puis elle retourna à sa place pour ouvrir un livre, aussi discrète et insaisissable qu’un chat. Je ne pensais pas à la remercier, trop préoccupée par le contenu de cette lettre. Je me demandais si Julve avait deviné quelque chose et lui sus gré de sa délicatesse. Comme je sentais une bouffée de chaleur me monter au visage, je me tournai vers la vitre du train. Il était hors de me question que l’on me demande ce qui m’arrivait : j’en mourrais de honte.

La gorge serrée, je dépliai le papier à gestes hésitants, redoutant le dernier cadeau de Liiva. Avait-elle écrit pour m’enfoncer davantage ? Ou bien, une part de moi l’espérait de tout cœur, voulait-elle me dire combien je comptais à ses yeux, qu’elle espérait me revoir ? Rien de cela n’aurait eu de sens, mais mon esprit avait perdu tout sens logique. Qu’est-ce que cette fille me voulait ?

À ma plus grande surprise, je vis d’abord une silhouette griffonnée au crayon de bois, portrait sommaire de Liiva. Elle avait les yeux baissés et les mains serrées, le visage entouré d’ombres. En dessous, elle avait écrit Madame Maladroite. Je dévorai les quelques phrases écrites en bas de page.

Hildje, je suis désolée de ce que je t’ai dit. D’avoir été si maladroite. J’aurais voulu que nos adieux se passent autrement.

Je ne veux pas que tu gardes une mauvaise image de moi, et d’Emisal. J’ai été contente de faire ta rencontre, de passer ces beaux moments avec toi. Tu es une fille formidable.

Je te souhaite le meilleur où que tu ailles.

Affectueusement,

Liiva

Je relus ces mots plusieurs fois, jusqu’à entendre la voix de Liiva. Sa lettre était belle, un aurevoir plus à la hauteur du lien puissant et éphémère qui nous avait unies. Je la gardai contre mon cœur en laissant mon regard se perdre par la vitre du train. Quand on me proposa de rejoindre une nouvelle partie, je me contentais de secouer la tête. Une nuée d’émotions se brouillaient dans mon esprit. Je finis par retrouver assez de lucidité pour attraper mon sac à dos. Je repliai la lettre et la glissai dans la poche arrière, là où se trouvait déjà le dessin de milan. Rangeant parmi mes souvenirs ces derniers mots si doux et amers.

*

Les pins avaient cédé aux chênes, le sable à la mousse, la lumière aux ténèbres. Nous avions plongé dans Velas comme dans un tunnel sous la montagne. L’obscurité de la plus grande forêt du pays avait fait sombrer tout notre wagon dans le sommeil. De l’autre côté de l’allée, Miil et Breen se serraient plus que les cordes d’un nœud, profitant de leurs dernières heures ensemble. Quant à Hinnes, il ronflait doucement, la tête penchée en arrière. Épuisée par le rythme intense du séjour, j’aurais voulu l’imiter, mais j’en étais incapable après avoir lu la lettre de Liiva. Toutes les images d’Emisal se succédaient dans mon esprit et j’essayais de les mémoriser pour n’oublier aucune d’entre elles. Pour dans les pires moments, me souvenir de ce bonheur bien réel.

Une crampe me sortit de ma somnolence. Je me redressai en étirant mes jambes, me tournai vers l’intérieur du train. Alors que je cherchais une position confortable, mon regard fut attiré par la tablette d’Hinnes. Il y avait laissé son carnet, fermé avec un crayon de bois dessus. Je l’avais vu noircir ses pages tous les soirs depuis le début du séjour, mais il n’avait jamais voulu m’en parler. Lorsqu’il écrivait, il cachait ses notes avec son autre main.

La curiosité m’envahit : qu’écrivait-il ? Des souvenirs d’Emisal ? Une histoire semblable à celles qu’il me contait au Château ? Des secrets ? Je fus tentée de l’apprendre et je posai la main sur la couverture de cuir. J’hésitai, consciente de violer le jardin secret de mon meilleur ami, mais la curiosité était trop forte : je saisis le carnet. Après m’être assurée du sommeil d’Hinnes, j’ouvris la première page. J’y découvris une vieille photographie en noir et blanc.

Elle représentait une petite fille assise sur une balançoire, au milieu d’un jardin en fleurs. Elle semblait sur le point de s’élancer d’avant en arrière, souriait comme par anticipation. Le vent faisait flotter une robe légère aux motifs floraux autour de ses jambes. J’approchais l’image de mes yeux pour m’intéresser au visage de l’enfant. Je connaissais son nez fin, ses lèvres aux courbes délicates, son regard rêveur. J’avais l’impression de regarder une version féminine d’Hinnes, l’insouciance du regard en plus. Sa sœur, j’en étais sûre.

Hinnes ne m’avait presque jamais parlé de sa famille. Je savais qu’il était arrivé au Château à cause des maltraitances de son oncle et c’était tout. J’ignorais même si ses parents et cette mystérieuse sœur vivaient toujours. J’avais seulement l’intime conviction qu’Hinnes n’accrocherait pas sur son carnet la photographie d’une morte. Quel âge avait sa sœur ? Où vivait-elle ? L’avait-il revue depuis son placement ? Ou cette photographie constituait-elle la dernière image qu’il possédait d’elle ?

Toutes les réponses devaient se trouver dans ce carnet. Ce trésor aux pages jaunies et usées. On pouvait deviner l’écriture soignée d’Hinnes, découpée en paragraphes, un par journée. Cependant, tourner la page suivante me mettait trop mal à l’aise. Je me souvins des mots d’Hinnes. Tu ne veux pas savoir. Je ne pouvais lui arracher les secrets qu’il m’avait toujours tus. Je décidais plutôt de découvrir les dernières pages, écrites à Emisal. Je pensais alors que ces secrets-là m’étaient accessibles, ils touchaient à des moments que nous avions partagés.

J’arrivais aux deux tiers du carnet. L’encre des dernières phrases était encore fraîche. Il y avait trois taches rouges sur le haut de la page, laissées par des gouttes de sang. Elles dataient du treizième jour de séjour. J’eus beau fouiller dans ma mémoire, je ne me souvenais par avoir vu Hinnes se blesser. Se pouvait-il que ? J’eus un frisson d’horreur en l’imaginant se scarifier dans son lit, juste à côté de moi.

À cet instant, Hinnes grogna en s’étirant. Je reposai brusquement le carnet à sa place, puis le crayon, me tournai vers la vitre, craignant d’avoir été démasquée. Après quelques secondes de silence, je repris une respiration régulière : Hinnes n’avait rien vu. Cela n’y changeait rien : j’avais profané son jardin secret, trahi sa confiance. Je maudis ma curiosité en me disant qu’Hinnes avait raison : je ne voulais pas savoir.

*

Nous descendîmes du train en désordre, pressés par les cris des contrôleurs. C’était le début de l’après-midi et nous entrâmes dans la gare comme dans une fournaise. Quand sa verrière monumentale se déploya au-dessus de nos têtes, j’eus l’impression d’être à l’intérieur d’une gigantesque bulle brillante de soleil. Le vacarme de la foule résonnait au loin et je lançais un regard sur mes amis de séjour. Étaient-ils aussi inquiets que moi ?

Non, bien sûr. La joie de retrouver leur famille succèderait bientôt à leurs mines tristes. Ce soir, ils seraient chez eux alors que moi, je pouvais être envoyée à l’autre bout du pays. À quelques mètres de la fin du quai, les animateurs nous arrêtèrent pour nous rendre nos valises. On nous fit asseoir et on nous distribua des fruits tandis que le train repartait en sifflant. À l’avant, un premier groupe de petits fut conduit par des animateurs vers leurs parents. Puis un autre. Et encore un autre. Et chaque fois, la séparation se rapprochait un peu plus.

Aslem fut le premier à me dire au revoir. Il évoqua quelques souvenirs avec un sourire timide avant de me serrer la main, aussi formel qu’à son habitude. Puis Miil se décolla de Breen pour se fondre dans mes bras, sans retenue. Elle y pleura à gros sanglots. Je l’étreignis avec force. Elle non plus n’aurait pas un retour joyeux, elle qui s’apprêtait à affronter la séparation de ses parents. Son amoureux l’imita tandis qu’elle me répétait :

— Merci, Hildje. Merci pour tout.

Ma gorge était si nouée que je ne pus lui répondre. Son émotion m’avait envahie et j’acquiesçai en essuyant mes premières larmes du jour. Puis les visages et les adieux se succédèrent dans les sourires et les larmes. Je saluai Tejko, Mateja et tous les autres. Ceux que j’appréciais comme ceux à qui je n’avais pas dit un mot : ça n’avait plus aucune importance. Tous, nous avions partagé la même aventure au sein d’un groupe soudé comme il en existe peu. Nous avions vécu l’exception.

Julve fut une des dernières que je pris dans mes bras. Elle ne pleurait pas, mais nos adieux eurent une tonalité particulière. Sa spontanéité, son empathie et son rire allaient autant me manquer que sa maladresse et sa timidité. Notre relation me laissait un goût d’inachevé. J’avais la sensation qu’avec plus de temps, nous aurions pu être des amies soudées. Je n’avais pas envie de me séparer d’elle, pas envie d’attendre une année entière dans un hypothétique espoir de retrouvailles.

Je pleurais désormais sans retenue, tandis qu’elle me serrait très fort contre elle. Je sentais son cœur battre la chamade contre le mien. À cet instant si proche, mais bientôt si loin. Je ne voulais pas que ça se termine. Julve était comme l’ancre qui retenait la fin d’Emisal. Si Hinnes ne s’était pas approché de moi, j’ignore ce qui aurait pu me faire lâcher. À regret, je la laissais rejoindre d’autres filles. Nos regards restèrent accrochés de longues secondes avant d’être séparés par un corps. Je détournais la tête sans cesser de pleurer.

Mon ami avait le visage pâle, le regard fixe. Il avait répondu sans conviction aux adieux des autres jeunes. Il semblait déjà ailleurs. Je glissai mon bras dans son dos, posai mon visage dans le creux de son épaule. Lui, non plus, je ne voulais pas le perdre. Je ne pouvais pas le perdre. D’un regard, je jaugeais la foule lointaine. Parmi elle, il devait y avoir les uniformes gris, odieux convoyeurs d’enfants. Je les redoutais tellement.

Notre tour vint. Comme dans une étrange cérémonie, nous avançâmes ensemble vers la foule grouillante d’où perçaient les visages des parents. Mes voisins chuchotaient à la hâte quelque derniers mots, Mateja quitta le groupe pour courir vers un homme au manteau d’hermine appuyé sur une canne d’ivoire. Ce fut la seule. Tous nous profitions de cette ultime marche commune, qui rappelait notre escapade sur la côte. Puis nous sortîmes du quai et en quelques instants, tout se brisa.

Chacun alla rejoindre son père, sa mère, son frère, sa sœur : se jeter dans ses bras pour lui raconter ses aventures. Une ambiance joyeuse de retrouvailles qui m’écœura assez pour arrêter mes larmes. Avec Hinnes, nous restâmes seuls, près des animateurs. Je savais que les choses se passaient toujours ainsi, se passeraient ainsi encore et encore, mais cela ne changeait rien. Personne n’était là pour nous. Je ne pus m’empêcher de chercher le visage d’Eemke dans la gare, dans l’espoir improbable qu’elle ait bravé l’interdit. Je rêvai même d’apercevoir Givke, venue à ma rencontre pour m’offrir son pardon. Bien sûr, en vain.

J’avais le cœur gonflé d’angoisse et ne pouvais même pas réconforter Hinnes. Le visage de mon ami avait perdu tout émotion. Son état s’étiolait avec notre prochaine séparation. Je me promis intérieurement de fuguer pour le retrouver au plus vite. Même s’ils m’envoyaient à l’autre bout du monde, je reviendrais. Cette idée me donna juste assez de force pour reprendre mes esprits, et aller saluer les animateurs. Alors que je marchais vers Daanio, une main me tira le bras. Julve.

Cette dernière m’entraîna vers une femme qui lui ressemblait trop pour ne pas être sa mère, coiffée d’un élégant béret rouge. Elle était radieuse, ravie de voir deux de ses univers se rencontrer.

— Maman, je te présente Hildje ! C’était ma meilleure amie, cette année !

Ma meilleure amie. Je déglutis, incapable de réaliser qu’elle m’avait vue ainsi.

— Bonjour, Hildje. Je suis ravie de faire ta connaissance ! Tes parents ne sont pas là ?

— Ils arrivent, mentis-je.

— C’est la première fois que ma fille me présente une de ses amies ! Quelle joie de voir tous ces sourires !

Leur joie était trop grande pour ne pas m’atteindre et je souris, moi aussi. Entendre Julve verbaliser son affection pour moi me touchait en plein cœur. J’acquiesçai un peu stupidement à ce que disait sa mère sans la quitter des yeux. Cet amour de fille. Puis sa mère inventa un prétexte futile et me salua avant de se retourner. Julve m’embrassa sur la joue avant de la rejoindre et me glissa :

— Prends soin de toi, Hildje ! À l’année prochaine !

— Toi aussi, Julve. Toi aussi.  

En revenant vers Hinnes, je m’aperçus que tous mes amis du séjour avaient disparu. Je ne vis que Breen, qui s’éloignait avec son frère aîné. Ils disparurent derrière la devanture d’une boulangerie. C’était fini, et pourtant Eemke ne venait toujours pas. Avec horreur, j’aperçus soudain les deux silhouettes redoutées. Tuniques grises, cravates noires. Les mêmes uniformes que ceux qui m’avaient conduite au Château, puis à la Ferme. Les ombres silencieuses qui m’avaient toujours escortée vers le malheur.

Leur pas déterminé dans ma direction m’infligèrent une terreur viscérale. Toutes mes promesses et perspectives rassurantes volèrent en éclat. Le cauchemar recommençait. J’étais une proie acculée, promise à la séparation puis à un nouveau voyage cauchemardesque. Je voulus me cacher derrière Hinnes, mais il n’esquissa pas le moindre geste. Il semblait résigné, comme s’il savait d’avance ce qui allait arriver. Alors je me jetais vers mon dernier espoir, occupé à discuter avec un contrôleur. Je criai :

— Daanio !

— Hildje, ça va ?

— Ils viennent pour moi ! Les laisse-pas m’emmener !

Je me jetais contre le torse de l’animateur comme sur une bouée de sauvetage. Lui seul pouvait me protéger. D’abord surpris, il posa une main apaisante sur mes cheveux. Il aperçut les deux uniformes et comprit.

— Courage, Hildje. Ça va aller.

Le plus grand des tuniques grises s’arrêta près de Sivline. Ils échangèrent quelques mots, puis elle me montra du doigt. L’homme, un quadragénaire à la barbe soignée avec de petites lunettes, marcha vers nous d’un pas tranquille. Il montra un badge de toile bleue à Daanio, lui tendit un papier couvert de signatures officielles. Je maudis les gens qui avaient écrit ma condamnation.

— Je viens chercher la petite Hildje.

L’animateur hésita. Je sentis ses battements de cœur s’accélérer. De toute mon âme, j’espérais qu’il se rebelle. Il se gratta le cou, puis répondit :

— Je vois. Pouvez-vous attendre quelques minutes ? Elle doit encore faire quelques aurevoirs.

— Dépêchez-vous, répliqua le barbu d’une voix froide. Un taxi nous attend à la sortie de la gare.

Je sentis mes poils se hérisser. Je n’étais qu’une simple tâche à effectuer, un colis à transporter dans les délais. Cette absence de considération m’apparut pour la première fois dans toute sa cruauté, après deux semaines entourée de bienveillance.

— Je vous rembourserai le temps d’attente, tempéra Daanio.  Hildje, va dire au revoir à Sivline !

Daanio se retourna sans laisser le temps à la tunique grise de répondre. Profitant du répit qu’il m’offrait, j’allais me cacher derrière les animateurs, eux aussi en train de faire leurs adieux. Plusieurs partirent sans prêter attention à moi. Daanio resta entre moi et les tuniques grises, à faire les cents pas. Il les suivit quand ils s’approchèrent de moi. Je compris qu’il voulait m’offrir encore un peu de temps, mais ses lèvres demeurèrent closes, à court d’arguments ou de stratégies. Le barbu lui tendit à nouveau son papier :

— La comédie a assez duré ! Signez qu’on puisse partir avec la gamine !

La gamine. J’avais envie de sauter à la gorge de cet imbécile. De hurler de toutes mes forces dans ses oreilles que j’avais un prénom, jusqu’à le rendre sourd.

— Un peu de patience, messieurs. Je…

— L’enfant n’est plus sous votre responsabilité ! Le séjour est terminé.

Le ton montait en même temps que ma tension intérieure. Je serrai mes poings contre mes hanches et me mordit les lèvres. J’aurais voulu disparaître. Soudain, une quatrième voix rejoignit celle des adultes :

— Laissez Hildje tranquille ! Vous n’avez pas le droit de nous séparer !

Hinnes. Je ne l’avais jamais entendu crier aussi fort. Il avait bondi vers les uniformes et les menaçait des poings. Je fus heureuse de le voir enfin sortir de son apathie, enfin voler à mon secours. Terrifiée de le voir se mettre en danger.

— Monsieur, dites-lui de reculer immédiatement ou j’appelle la police !

Le deuxième uniforme gris, un jeune homme au crâne rasé, sortit de sa posture de retrait pour aboyer :

— T’as pas ton mot à dire, sale gosse !

Fou de rage, Hinnes se jeta sur lui. Dans un élan aussi héroïque que dérisoire, il frappa sur son torse avec ses petits poings. L’autre lui tira les cheveux en arrière pour le maintenir à distance. Mon ami se libéra en lui griffant les mains, puis lui mordit le bras avec un regard effrayant, rempli de haine. Je compris que ce n’était pas que pour moi qu’il avait attaqué. Derrière, Daanio demeurait pétrifié, aussi choqué que moi par sa transformation.

Je découvrais le Hinnes des rumeurs du Château, le Hinnes qui se battait avec les adultes, qui avait mis le feu à sa chambre. C’était terrifiant. Il révélait une facette de sa personnalité qu’il m’avait toujours dissimulée : la rage. La rage d’années d’impuissance contrôlée, la rage de ceux à qui l’on a tout arraché, la rage qui dévore tout, la rage incendie.

Hinnes eut le temps de frapper son adversaire au visage avant d’être repoussé d’une violente gifle. Une décharge électrique me traversa la nuque en même temps que la main claquait sur le visage de mon ami. Ce coup nous réveilla, Daanio et moi. L’animateur sauta sur l’uniforme, le saisissant au col en clamant :

— Vous ne pouvez pas frapper un enfant ! Vous ne pouvez pas !

Puis il le jeta au sol d’un coup de poing en pleine mâchoire. Je courus le rejoindre, brûlant d’assaillir la tunique grise quand les gendarmes intervinrent. La foule s’était écartée autour du lieu de la dispute et ils n’eurent aucun mal à intervenir. L’un d’eux m’attrapa le bras et le tordit dans mon dos avant de me faire reculer à deux bons mètres de Daanio. On fit de même avec Hinnes tandis que deux agents tentaient de maîtriser l’animateur. Alors même qu’on lui passait les menottes, il continuait de crier :

— Salauds ! Voleurs d’enfants !

Puis, comme on l’éloignait de moi, il se calma et tenta d’expliquer la situation aux gendarmes. En vain. Leur chef parlementait déjà avec les tuniques grises et acquiesça lorsqu’il leur tendit le papier. Quand il vint vers Daanio, ce fut pour dire :

— La petite rentre avec eux. Vous, vous nous accompagnez au poste avec le garçon. Ses parents le reprendront là.

C’était un cauchemar trop horrible pour être irréel. Je hurlai en me débattant de toutes mes forces tandis que l’on emmenait Daanio et Hinnes. Quand leurs silhouettes disparurent, mon visage retomba, abattu. Je me mordis les lèvres jusqu’à sentir du sang chaud couler sur mon menton. Je me frappai le visage de mon poing libre. J’avais l’impression que ma tête allait exploser. Ce n’était pas possible. Ce n’était pas possible.

Quand le policier me lâcha, je n’étais plus qu’un corps désarticulé. L’homme frappé par Daanio, un mouchoir couvert de sang sur le nez, m’attrapa le poignet et me tira vers la sortie. Je vis comme dans un étrange songe les visages ébahis des animateurs, pétrifiés par la scène. Les tuniques grises me ballotèrent sans ménagement à travers la foule, jusqu’aux pieds des voûtes de pierre qui formaient l’entrée de la gare. J’essayais de résister, mais mon geôlier était trop fort. Il me jeta sur le siège du taxi comme un vulgaire bagage. Alors que je me redressais, il me gifla.

Je fus projetée en arrière. La peau de ma joue brûla comme si on y avait posé une braise. La voix aigre de Gretja sifflait dans mes oreilles. Une douleur sourde pulsait dans mes tempes, des gouttes vermeilles suintaient de mes lèvres. J’avais mal, si mal. Le chauffeur se retourna, choqué par la violence du coup, mais le regard de mon bourreau le dissuada de toute intervention. Il reprit sa pose de conduite, les yeux fixés sur son volant. J’étais seule.

Pourtant, ils avaient fait tout ce qu’ils avaient pu. Hinnes s’était jeté sur deux adultes, sacrifiant son corps pour moi. Daanio les avait affrontés de toutes ses forces, acceptant d’être humilié devant ses collègues, devant la foule, me défendant comme si j’étais sa fille. Hinnes et Daanio ne m’avaient pas abandonné, mais leur courage ne suffisait pas.

Tout recommençait. Mon espoir d’avenir meilleur volait en éclats..

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