Lyphan se tenait au bord d’un lac d’encre, dont les eaux immobiles reflétaient la voûte céleste en un firmament inversé. L’éclat lunaire glissait entre les feuillages, projetant des ombres douces qui dansaient au rythme du vent nocturne. Il s’assit en tailleur sur un lit de mousse argentée, ferma les yeux et laissa le silence s’installer en lui.
Faerya apparut soudainement, tirée de l’air lui-même. Sa présence ne troubla rien. Son aura, fine et translucide, ondulait autour d’elle.
Elle s’agenouilla près de lui, posant ses longues mains fines, sur les genoux repliés du Kaisen.
— Respire profondément, Lyphan, dit-elle. Laisse tes doutes s’évanouir dans ton aura. Tu es ici. Tu es maintenant.
Lyphan obéit lentement, jusqu’à ce que respirer devienne une offrande. À chaque expiration, ses regrets, tensions et colères s’envolèrent comme des papillons de nuit fragiles.
— L’équilibre est dans l’acceptation, pas l’oubli, reprit Faerya. Tes Étoiles ne t’abandonneront pas, elles attendent que tu les regardes.
Une vague de souvenirs l’envahit. Les rires de son enfance, les bois familiers, les cris, les silences, les absences. Tout est gravé en lui. Il ouvrit les yeux et ne vit que le ciel, le même ciel qu’il pensait vide pendant tant d’années.
— Faerya… j’ai fui ce que j’étais. Je me suis accroché à l’image qu’on attendait de moi. Et même ça… je n’ai pas su l’être.
Faerya tendit la main à l’homme, paume ouverte, sans un mot.
— Tu n’es pas l’héritier de leurs erreurs, dit-elle. Tu es un pas vers l’avenir des Kaisen. Tu es un souffle d’Étoiles en devenir.
Il inspira à nouveau, cette fois pour accueillir sa douleur en fermant ses yeux.
— Je sais bien que tu ne souhaites m’apporter qu’un nouveau départ.
Faerya arborait un sourire angélique et radieux.
— Ta renaissance n’attendra pas que tu sois prêt, Lyphan. Elle arrivera quand tu choisiras de ne plus fuir.
Quelque part, au fond du lac, une lumière douce répondit à ses paroles. Comme si, sous la surface, quelque chose s’éveillait.
Depuis une lune, Lyphan et Faerya tissaient un lien profond. Ils partageaient des silences et des regards sans masque, et s’étaient offert des vérités sans défense. Depuis que Lyphan s’était ouvert à elle, Faerya était devenue un refuge, une présence apaisante. L’image enfin réelle des deux amis qui s’aventuraient dans l’atelier d’alchimie où vivait Kayla.
Il rouvrit lentement les yeux, comme si quelque chose s’était allégé en lui.
— N’est-ce pas la toute première fois qu’une Qity aide un Kaisen ? demanda-t-il, d’une voix calme, malgré tout ce que Yaelys a fait aux tiens.
Faerya fixa son regard, sans hésitation.
— Tu vois ? Encore un lien avec ton passé. Nous avons un futur à construire ensemble, tous les deux.
Il plissa les yeux, étonné par sa réponse claire.
— Tu ne m’as jamais dit ce qu’il s’est vraiment passé entre toi et la Voleuse d’âmes, reprit-il. J’ai besoin que tu m’en dises plus si tu souhaites que je t’aide en retour...
Un sourire effleura les lèvres de Faerya. Léger, voilé d’une nuance trouble. Ses yeux s’éclairèrent d’un éclat incertain. Elle semblait prête à parler, mais une tornade de voix cristallines vint interrompre.
— Faerya ! Faerya ! répétaient Linsena, tourbillonnant dans tous les sens.
Leur effervescence joyeuse contrastait avec la solennité de l’instant. Pour elles aussi, Faerya était une source de réconfort, une constante. Lyphan ne reçut qu’un signe de lumière fugace. Les barrières persistaient.
— Action ! Magie ! Piou ! Piou ! ajoutèrent-elles, mimant d’improbables gestes d’attaque dans un ballet comique.
Faerya éclata de rire et ses épaules se détendirent. Elle se releva d’un geste fluide, ses cheveux captant les reflets de l’astre au-dessus d’eux.
— Prêts pour une fête cosmique ? demanda-t-elle, invitant Lyphan à répondre à l’énergie des Étoiles.
Il se redressa et sourit.
— Tu répondras à mes questions après ?
Faerya s’approcha et murmura à peine :
— Bien sûr, mais à condition que tu continues de veiller sur Kayla et sur tout ce que nous avons bâti autour d’elle. Je sais qu’elle représente bien plus pour toi que notre « petite sœur d’armes ».
Lyphan le fixa un instant, puis hocha la tête.
— Elle t’intéresse aussi, semble-t-il. Pour rivaliser avec toi, je dois d’abord atteindre ton niveau.
— Non, répondit-elle en souriant. Si tu tiens à Kayla, surpasse-moi.
Porté par son feu stellaire, Lyphan s’éleva au-dessus du lac suspendu, attentif aux moindres vibrations du vent nocturne. Il savait qu’elle utiliserait l’eau, son élément, pour prendre l’avantage. Il devait l’affronter, répondre à sa confiance, la remercier à sa façon.
Un tableau surnaturel apparut devant les Étoiles.
L’air et l’eau se mêlaient dans un spectacle troublant. Des nuages fluorescents, imprégnés d’un vert doux, flottaient lentement, éclairés par la lune. Sur le lac, de petites vagues scintillaient, comme si des diamants y avaient été semés. Un souffle léger souleva des éclats d’eau transformés en gouttelettes lumineuses. Portées par la brise, elles dessinaient dans les airs des spirales et des arcs hypnotiques.
À mesure que le vent s’intensifiait, des créatures évanescentes, nées d’eau et d’air, se déployaient autour de la clairière dans une danse gracieuse. La brume monta, drapant les environs d’un voile laiteux.
L’union des éléments formait une symphonie douce, un murmure cosmique que même les Étoiles écoutaient en silence. Des jets d’eau jaillirent du lac en arcs majestueux, traversés par des rayons célestes. L’instant suspendu laissa apparaître de brefs arcs-en-ciel, des ponts éphémères entre Tekoya et la magie des Asteriae.
Puis, dans un silence plus profond encore, Faerya posa un genou à terre. Son geste, rare, chargé de sens, saluait l’exploit. Le regard brillant, elle s’inclina devant Lyphan. Il n’avait pas volé cette manche. Elle le reconnaissait.
Lyphan descendit aussitôt, tendant une main fraternelle vers elle.
— On remet ça ? demanda-t-il, le cœur battant.
Faerya prit sa main avec grâce, se relevant d’un geste fluide. Son sourire devint plus mystérieux.
— Passons à la vitesse supérieure. Je t’ai promis d’être la plus transparente possible.
La lune inondait désormais la clairière d’une lumière plus dense, effleurant la mousse et les fleurs sauvages d’un éclat d’argent. Un parfum frais et terreux flottait dans l’air.
Soudain, le sol vibra, des fissures apparurent entre les herbes, des réseaux de racines émergèrent, des bourgeons jaillirent des sillons, libérant des pétales chatoyants aux couleurs vives qui s’ouvrirent lentement, attirés par la lumière.
La terre battait sourdement. Des fleurs émettaient un murmure, une mélodie naturelle enivrante. Des rochers se mirent à rouler, formant des cercles autour d’un arbre géant qui se redressa, ses branches s’élevant vers le ciel. Chaque feuille scintillait, portant un éclat d’étoile.
La terre s’ouvrit une dernière fois, révélant des silhouettes de pierre, sculptées à l’image de créatures oubliées. Elles dansèrent autour de l’arbre, gardien de cette apparition. Chaque mouvement faisait vibrer l’air, tracer un rythme ancien que les Étoiles reconnaissaient. Elles ressentirent une joie pure et une nostalgie profonde.
À son apogée, le ballet des racines dorées s’éleva vers le ciel, formant un arc lumineux. Les couleurs d’un crépuscule éternel envahirent la clairière, créant un tableau vivant d'ode à la nature céleste.
Puis, la magie disparut peu à peu.
Les fleurs se refermèrent. Les racines regagnèrent la terre. L’arbre s’inclina. Les rochers retrouvèrent leur place. Le silence revint.
Faerya, au centre du cercle, murmura d’une voix vibrante en tendant les mains vers l’arbre.
— Voici le pouvoir que ma grand-mère, Illyasviel Qity, utilisait quand elle se battait aux côtés d’Ayako Elsan. Celle tristement connue sous le nom de « Voleuse d’âmes ».
— Je comprends, répondit Lyphan, émerveillé. Depuis longtemps, j’ai été intrigué par l’origine de la perte des pouvoirs de ta grand-mère.
Il poussa un profond soupir de soulagement, remerciant son amie de l’avoir laissé pénétrer dans son monde intérieur.
— Pardonne-moi encore pour les atrocités que les miens vous ont fait subir, Faerya. J’ai toujours été dans l’ignorance concernant les Qity et je n'ai jamais accepté ce qui fut dicté par Yaelys...
— C'est certainement à cause des Kaisen que je suis actuellement l'un des derniers Qity. Moi qui essaie de te libérer de tes chaînes du passé et de tes anciennes certitudes, voilà que tu me vois porter en moi l’héritage entier de mon Clan.
Faerya déploya violemment une aura révélant sa véritable essence stellaire.
— Les Qity… rejetés, méprisés, jugés incomplets, car inaptes à lire des Constellations. Les Kaisen nous ont traqués. Âge après âge. Pour percer le secret de notre lien aux Étoiles. Mais ton Clan est demeuré aveugle. La vérité ne leur a jamais été cachée. Elle brûlait devant leurs yeux. Nous ne lisons pas les Étoiles… parce que nous ne faisons qu’un avec elles.
Elle écarta ses bras devant elle après avoir lancé un clin d'œil à Linsena.
— Nous sommes des Étoiles.