Syae avait fini par implorer les deux jeunes filles de quitter le Lacté, exaspéré par les facéties incessantes des membres de l’équipage des Étoiles. Il n’appréciait pas l’humour de « très haute tradition astrale » selon Ayako et Illya et fut jugé avec sévérité par le duo pour excès de sagesse. Il supportait le poids de la raison, tandis qu’elles, le cœur plus léger, profitaient d’un dernier moment de détente.
Depuis leur départ de la Mer des Étoiles, Syae prenait graduellement conscience de l’état d’Ayako. Depuis sa séparation d’avec sa sœur, elle n’avait cessé de courir. Courir pour comprendre. Courir pour réparer. Courir pour retarder l’inéluctable. Le poids de son choix l’avait brisée. Ce n’était plus seulement son esprit qui vacillait, mais l’équilibre même de tout Tekoya.
Les Étoiles avaient saisi, dans leur folie précieuse, le désir profond d’oublier, ne serait-ce que pendant un instant. Même Illya, gardienne du bon sens, avait joué le jeu, consciente que ce simple moment d’évasion valait tous les réconforts.
Les ailes de la parenthèse s’étaient refermées. Depuis leur débarquement, Ayako était devenue silencieuse. Elle s’était isolée, évitant les regards, fuyant même sa propre présence. Ses pas semblaient flotter sur le sol, comme si elle marchait sur une terre qui n’était plus tout à fait la sienne.
Syae avait des remords et voulait lui parler. Illya l’en empêcha d’un geste doux.
— Ce n’est pas le moment, souffla-t-elle. Elle viendra vers toi. Quand elle sera prête à affronter autre chose que le poids de ses propres décisions.
Tout en marchant aux côtés du Céleste, Illya reprit, la voix douce, mais résolue :
— Ayako doit maintenant embrasser son rôle d’Élue du Néant, sans se retourner. En m’incitant à ne plus attendre la fin de l’Éclipse pour commencer à vivre, elle m’a montré à sa manière qu’il ne faut jamais repousser le moment d’être soi. Ce que nous sommes. Ce que nous voulons. Ce que nous avons choisi… c’est maintenant que cela compte.
Syae inclina légèrement la tête, sa gorge se serra.
— Tu parles comme si elle s’apprêtait à payer le prix de ses choix de la pire des manières. Illya… je n’accepterai jamais de la perdre une deuxième fois.
— Elle s’est déjà sacrifiée, Syae. Comme Kayla avant elle. Leur combat a toujours été celui de libérer les Étoiles, pas seulement les leurs, mais celles de tout le monde Astral. L’amour que tu lui portes, elle y puise chaque fois que le doute l’effleure.
— Alors, comment puis-je l’aider ? Comment rester assez fort pour elle ?
— Crois en elle. Reste près d’elle. Elle n’a pas besoin d’un sauveur, mais d’un repère. Si elle doit se retourner, que ce soit pour te voir. Que ce soit vers toi qu’elle se tourne. L’Éclipse ne doit pas être un mur entre vous, mais un lien.
Les yeux de Syae brillèrent soudainement, émerveillés par la profonde sagesse de cette jeune Qity aux apparences fragiles et au cœur immense. Il allait répondre quand une voix familière fusa dans son dos.
— L’Éclipse ? Vraiment ? Vous en êtes encore là ?
Ayako se joignit à eux, les sourcils levés. Quelque chose avait changé dans ses yeux.
Illya donna un petit coup de coude discret à Syae pour l’encourager à appliquer les sages conseils qu’elle venait de lui prodiguer.
— Nous discutions du côté… enfantin du rituel de l’Éclipse, Aya, dit-il en souriant. Avec Illya, on s’est dit qu’il vaudrait mieux étudier chaque épreuve sérieusement avant de s’y jeter. Nos adorables Étoiles n’attendent qu’une chose : nous voir échouer. Et vu que ce n’est même pas censé être notre jeu à l’origine…
— “C’est super facile” est peut-être la plus sournoise des mises en garde, admit Ayako. Un jeu offert par les Zascios à leurs filles adorées, il faut dire que ça commence bien.
Syae croisa le regard d’Illya. Celle-ci lui répondit par un clin d’œil et s’éloigna ensuite discrètement.
— Est-ce que mon astre de bonheur en saurait davantage que moi sur cette fameuse Éclipse ? demanda-t-il avec un petit sourire charmeur, heureux de pouvoir lui reparler enfin.
— Très certainement, ma petite galaxie d’amour, répliqua Ayako avec un ton joueur. Kayla et moi avons grandi bercées par les vieilles légendes. Quand elle s’entêtait à les lire dans les moindres détails… eh bien, c’était moi qui devais faire office de public désigné.
Un soupir nostalgique échappa à ses lèvres.
— Tu sais, les Étoiles sont immortelles, mais surtout, elles sont intemporelles. Lorsqu’elles ne sont pas liées à une Constellation, elles errent. Et, quand elles s’ennuient, elles deviennent de vraies pestes. Imagine les Zascios, épuisés par leurs créations farceuses, obligés de trouver un moyen de canaliser toute cette énergie.
— Et donc, ils leur ont proposé… un jeu ?
— Exactement. Une sorte de jeu de piste cosmique : l’Éclipse, commença Ayako. Chaque Étoile choisissait un lieu, une époque, une fracture dans l’univers où cacher des pierres de Lune et de Soleil. Puis, quand elles s’étaient elles-mêmes dissimulées, prêtes, elles lançaient leur Éclipse. Il ne leur restait plus qu’à attendre qu’on les retrouve, éparpillées à travers les âges et les réalités.
Ayako ouvrit ses bras vers le ciel immense.
— Mais à force de jouer ainsi avec les fils du temps et de l’espace, elles n’ont engendré que des distorsions temporelles. Des fusions d’époques, des réalités parallèles ou inversées, figées, dissoutes… Le chaos astral. Il n’y avait plus de début, plus de fin. Seulement des ruptures et des échos.
Ses bras descendirent lentement.
— Alors, les Zascios ont frappé du poing. Ils ont imposé une ligne temporelle fixe, une frontière sacrée entre une origine unique et une ultime fin. Elles ne pouvaient plus faire que des allers-retours sur un même chemin, le passé vers le futur ou inversement. Plus de sauts temporels anarchiques, plus de croisements infinis. Le jeu avait perdu son essence.
Ayako se tut un moment, puis reprit, adoucissant sa voix.
— Et pour tromper leur ennui de retour, ajouta Ayako, les Zascios les ont dotées de la forme éthérée qu’on leur connaît. Des éclats de lumière conscients, insaisissables, libres de voguer d’un monde à l’autre comme des lucioles stellaires entre deux rêves. La liberté de visiter Tekoya et Tarrys à loisir quand aucune Constellation ne les lie aux Astromanciens.
Elle tourna lentement la tête vers ses deux compagnons.
— Quand elles n’ont rien à faire, et c’est souvent, elles viennent nous rendre visite. Parfois pour jouer. Parfois pour observer. Et parfois, juste pour semer la pagaille.
— Ou pour nous embarquer dans un sacré bazar, glissa Syae à voix basse, un sourire nerveux aux lèvres.
— Précisément, souffla Ayako. Certaines vont même jusqu’à adopter une forme humaine pour se fondre dans la population de Tarrys. Elles se déguisent parmi nous, se glissent dans nos fêtes, nos routines, nos secrets et personne ne soupçonne rien.
Illya s’était rapprochée, manifestant sa curiosité, et prononça, teintée d’une pointe d’ironie :
— Et alors, professeur Ayako ? Cette fameuse Éclipse… toujours un jeu pour Étoiles capricieuses ?
Ayako s’arrêta et regarda son amie de toujours avec tendresse.
— Non. Ce jeu… est devenu un rituel. Un rituel stellaire interdit.
Le silence qui suivit fut lourd.
— Trop puissant. Trop instable. Il tord la réalité, plie l'Histoire comme un simple parchemin qui dicte de nouveaux destins. Il permet de forcer ce qui ne devrait jamais l’être. Et si l’on échoue…
Elle laissa sa voix s’éteindre. Seul le vent termina sa phrase.
— … l’univers se déchire.
Ensuite, ses yeux s’agrandirent, déterminés.
— Et pourtant… comme ma mère avant nous, nous allons tenter de la déclencher.
Ayako désigna du doigt la besace d’Illya.
— Es-tu sûre qu’elle n’a jamais écrit pour quelle raison elle devait s’en remettre à l’Éclipse ? Était-ce pour nous protéger, Kayla et moi, en nous cachant aux confins de l’univers ?
— Ayako, cela me peine de me répéter, mais... Nyfia n’évoque jamais ses filles dans ses mémoires. Pas une seule mention de ses jumelles adorées. J’ignore pourquoi elle décrit l’Éclipse comme étant son ultime recours...
— La Prophétie, coupa Syae. Nyfia a toujours été obnubilée par la recherche de l’Élue. Ce n’est pas un hasard si ses deux filles sont directement liées au destin qu’elle n’a cessé de provoquer.
— Ma mère serait déjà parvenue à réaliser une Éclipse ? demanda Ayako. La capitaine nous a bien dit que ce rituel nécessitait trois essences stellaires distinctes. Comment aurait-elle pu faire sinon ?
— Ce n’est qu’une supposition, Aya. Illya et moi en avons beaucoup discuté, mais rien ne nous permet de la confirmer. Nous pensons que ta mère a réussi à lancer la dernière Éclipse.
— Quel âge as-tu, Ayako ? questionna Illya.
— Dix-neuf cycles solaires et...
Ayako apposa sa main sur sa bouche pour éviter de crier l’évidence qui venait de la frapper.
— Yaelys Kaisen devait sûrement être l’une de ces essences stellaires, ajouta Syae. On ne peut malheureusement nier son rôle quant à votre naissance.
Illya accueillit Ayako, qui s’abandonna dans ses bras.
— On ne peut pas t’expliquer pourquoi son ennemi juré l’a accompagnée à ce moment-là, déclara Illya. Elle n’écrit rien à ce sujet. Par contre, nous avons de forts doutes sur l’identité de la troisième essence stellaire. Une seule personne aurait accepté de suivre ta mère par-delà l’espace et le temps. La même personne qui s’est résolue à fuir avec ta sœur afin de la protéger. Ayako, peut-être que...
— Kamye Elsan serait notre véritable père ?