Le temple de la Pixie se dressait devant les yeux ébahis de Kayla. Il était semblable à une image éclatante, insérée dans l’étendue vide d’un ciel dépourvu d’Étoiles. Ce phare, perdu dans l’immensité, brillait d’une teinte bleutée. Ses marches imposantes étaient semées de minéraux épars. Ces vestiges de lumière diffusaient une clarté douce, dessinant un chemin lumineux au cœur de l’obscurité absolue. Ce passage escarpé menait à un portique colossal, soutenu par des colonnes doriques. Le marbre blanc, vieilli par le passage du temps, était sillonné de veines grises d’argent qui couraient le long des colonnes.
Des fragments de sculptures ornés de motifs célestes ornaient les chapiteaux et les frises. Tous semblaient s’incliner devant l’unique inscription gravée : Pixie. Kayla ne savait pas lire ce mot en langue sala. Néanmoins, elle devina sans peine qu’il s’agissait du nom de la Constellation qui l’attendait.
Son regard s’attarda sur les alentours de cet endroit étrange, perdu dans l’espace et dans le temps. Habituée désormais à la voûte céleste de Tekoya, elle eut du mal à s’acclimater à cette nouvelle forme d’obscurité. Tout autour de ce monument ne régnait qu’un immense vide. La pâle clarté qu’il dégageait évoquait un temple en ruine, oublié de tous. Pourtant, à la faveur d’une pluie de minéraux étincelants qui glissaient le long des murs, Kayla discerna des ombres en mouvement. Derrière les colonnes, une agitation discrète s’animait, ponctuée de petits rires moqueurs. Elle savait qu’on l’observait, à juste titre.
La jeune fille se plaça devant la première marche, résolue à ne pas entrer avant que les petites formes ne dévoilent leurs visages. Elle s’assit paisiblement, invitant ces présences à la rejoindre sans tarder.
— Seriez-vous les gardiens de ce temple ?
De nouveaux rires éclatèrent dans les ténèbres. Quelques silhouettes changèrent de place, préférant une autre colonne pour entrevoir le visage de celle qui parlait. D’autres petites formes grimpèrent jusqu’aux chapiteaux, à l’abri de la lumière des marches.
— Seriez-vous… des Étoiles ?
Des éclats de rire retentirent à nouveau, puis des voix d’enfants. Une petite dispute éclata entre les ombres qui, visiblement, n’arrivaient pas à se mettre d’accord. Kayla se mit à observer, amusée, un théâtre d’ombres chinoises, aussi incohérent que réjouissant. Elle s’appuya sur ses mains tendues derrière elle pour s’installer plus confortablement.
— Mes Étoiles ?
Des exclamations de joie retentirent subitement, mettant fin à toute tentative de discrétion. Plusieurs Étoiles émergèrent de leurs cachettes, gambadant de joie. Celles perchées en hauteur se mirent à rire, tandis que les plus courageuses s’avancèrent jusqu’à la faible lueur émanant des marches. Ces petites ombres malicieuses n’avaient rien à voir avec les formes éthérées qui vivaient avec les Asteriae.
C’étaient des enfants.
Vêtues à la manière des Asteriae, les Étoiles avaient une apparence humaine et étaient toutes uniques. Des boucles blondes se mêlaient à des frimousses espiègles, créant un patchwork d’innocence et de pureté. Kayla leur adressa un sourire tendre, une mère improvisée pour cette grande fratrie qui venait la rencontrer une seconde fois.
— C’est vrai que tu nous as oubliées ? demanda un petit garçon brun.
Il descendit les escaliers en bondissant pour se percher sur une marche au-dessus de Kayla.
— Je pensais que mes Étoiles étaient celles qui me suivaient depuis mon retour dans ce monde, répondit-elle, confuse. Connaitrais-tu Linsena ?
— Ce n’est qu’une Étoile éteinte, Kayla… Celle qui était jadis liée à Syae Elsan. Et nous ? Nous as-tu vraiment oubliées ? Toutes ces années enfermées en ces lieux et aucune visite de ta part ?
Ses émotions l’emportèrent. Il fondit en larmes. Une jeune fille blonde se précipita vers lui, s’assit à ses côtés et tapota doucement ses genoux pour le réconforter.
— Il faudra excuser Kartoon, Kayla. Depuis que Kamye nous a scellé en toi, on est coincées ici. Plus de ciel, plus de Tekoya… même Tarrys nous est inaccessible. Seuls quelques Célestes passaient nous voir de temps en temps pour nous demander de faire preuve de patience. Que tu reviendrais...
La jeune fille se blottit contre Kartoon. Kayla se leva et se joignit à eux, posant ses mains sur les épaules fragiles des deux enfants, dans l’espoir d’alléger un peu le fardeau de ces années d’éloignement.
— Certains souvenirs reviennent, dit Kayla. On m’a dit que la vérité reviendrait lentement. Mais oublier vos noms… comment ai-je pu être aussi idiote ?
— Je suis Chloë, ton Étoile préférée, souffla la blondinette.
Kayla inclina la tête, sceptique.
— Cela m’étonnerait beaucoup, petite coquine. Il me semble que je vous aime toutes pareil, pas vrai ?
Les prunelles de Chloë s’élargirent, gorgées de larmes d’allégresse. Dans l’expression de Kayla, elle aperçut celle qu’elle avait toujours connue, peut-être plus tendre et certainement plus malicieuse.
— Merci de m’avoir attendue, mes Étoiles. Je rêvais de plus en plus de ce moment quand je m’amusais à fuir le Doyen Valtryo.
— « Mes anges », corrigea Kartoon avec un sourire moqueur. Tu as toujours refusé qu’on soit de simples armes. Et tu ne cessais de dire que nous ne t’appartenions pas.
Kayla joignit les mains, dans une prière d’expiation.
— Moi qui croyais avoir livré une prestation parfaite… me voilà obligée de tout réapprendre avec vous !
Son regard se leva des marches et se posa sur les chapiteaux. Les autres Étoiles ne viendraient pas. Certaines, captivées par la scène, s’étaient retirées, emportant avec elles leur enthousiasme habituel.
— Nos frères et sœurs resteront à l’écart, avertit doucement Chloë. Il ne servira à rien de t’en expliquer les raisons. Ta mémoire, comme tes pouvoirs, t’attendent dans le temple, mais…
Elle jeta un bref regard vers les absents, une pensée silencieuse pour chacun.
— Ils auront toujours peur de revoir celle que tu es devenue, Kayla, annonça Kartoon. Si ce n’est pas de la peur… ce sera de la rancœur.
Le visage de Kayla se crispa.
— C’est pourquoi nous aimerions que tu nous écoutes pour une fois, Kayla, ajouta Chloë. Tu ne dois plus obéir à notre Grande Sœur !
Kayla fronça les sourcils, perplexe, mais décida de les laisser continuer.
— Grande Sœur n’a jamais cessé de s’immiscer dans vos esprits, à Ayako et à toi, reprit Chloë. Pour elle, tout cela n’a toujours été qu’un jeu. Il faut que ça cesse ! Tu comprendras bientôt ce que nous voulons dire… Mais, n’oublie pas ton intention première : nous libérer. Tu nous l’as promis !
— Cette Prophétie a été écrite pour ta sœur… et pour toi, renchérit Kartoon. Mais, cette fois, tu ne dois pas tenter de la réaliser seule. Ne refais plus jamais cette erreur alors que nous sommes là. Quoi qu’il arrive.
Kayla saisit leurs petites mains. Elle s’efforçait de graver en elle chacune de leurs paroles, de se souvenir du serment qu’elle s’apprêtait à faire. Elle posa un genou à terre, solennelle, ses yeux cherchant ceux de chacun de ces enfants.
— Je ne vous décevrai plus, Étoiles de mon cœur.
Des visages intrigués émergèrent de l’obscurité des marches pour descendre, tandis que d’autres restèrent dissimulés, ne faisant que se rapprocher tout en conservant leur cachette derrière le dos des plus téméraires. Des chuchotements flottaient dans l’atmosphère glacée, empreinte d’une légère appréhension.
— Quelle que soit la version de moi que vous avez connue, je ne peux plus me résoudre à laisser cette Guerre perdurer. Je vous le jure : j’y mettrai fin.
Kayla se redressa, animée d’une nouvelle résolution, prête à gravir les marches qui la séparaient de son but. Les deux petites mains qu’elle tenait ne suivirent pas. Kartoon et Chloë se figèrent, lourdes d’une résistance silencieuse.
— Je sais ce que tu t’apprêtes à faire, Kayla, dit Chloë. Ce n’est pas le bon choix.
— Tu auras besoin de nous toutes pour affronter le destin que tu veux briser, ajouta Kartoon. Lors de l’Éclipse, vous serez deux à changer l’avenir. Deux, pas seule.
Kayla se tourna vers eux, et ils lurent en elle comme dans un livre ouvert. Un lien profond les unissait, au-delà des mots, la seule vérité pouvant désormais leur permettre d’avancer. Kayla resta silencieuse, mais ses Étoiles comprenaient. Elles avaient toujours su. Et d’un même mouvement, elles la supplièrent de ne plus commettre les mêmes erreurs que par le passé. Kartoon, Chloë et d’autres Étoiles arrivées à son niveau mêlèrent leur volotné dans un chœur de supplication.
— Je manque déjà à ma promesse ? questionna Kayla, accroupie de nouveau. Alors, guidez-moi. Quelle voie dois-je suivre ?
Chloë et Kartoon échangèrent un regard. Cette Kayla-là tenait vraiment à les écouter.
— L’affrontement avec ta sœur sera inévitable, et rien n’en sera facile, dit Chloë avec douceur. Tu ne pourras pas sauver Ayako avec de simples mots. Son âme est corrompue, car tu l’as abandonnée. Seule ton essence stellaire peut la purifier. Retrouve ta sœur. Retrouve celle que tu ne peux être qu’en sa présence.
— Beaucoup de choses ont changé depuis votre dernière tentative, ajouta Kartoon. Vous êtes toutes deux devenues des Élues. Et, surtout, vous n’êtes plus seules. Les Zascios vous ont dotées toutes deux de nouveaux compagnons. Cette Guerre, Kayla, tu ne dois plus la porter seule.
Kayla resta coite, submergée par l’émerveillement de ces deux êtres enfantins. Ses Étoiles lui transmettaient des informations qu’elle avait oubliées, clarifiant les morceaux dispersés de son passé. Elles ne murmuraient plus des énigmes, mais plutôt des vérités qui l’aidaient à rassembler les pièces manquantes de son existence. Tout ce qu’elle avait à faire, c’était de se laisser guider par celles qui faisaient partie intégrante d’elle-même.
— Ce n’était pas à moi de vous promettre quoi que ce soit… n’est-ce pas ?
Les Étoiles indécises dévalèrent les marches. En un rien de temps, Kayla se retrouva encerclée par un groupe d’enfants éclairés, souriants et manifestement ravis d’avoir enfin été entendus. Elle s’était attendue à faire face à des Étoiles anciennes, empreintes de sagesse millénaire. Tout ce qu’elle voyait devant elle, ce n’étaient que des enfants perdus, abandonnés dans les coins d’un conflit qui ne leur appartenait pas. De simples enfants.
— Très bien. Je ne vous le demanderai qu’une fois, chères Étoiles.
— “Mes anges”, corrigea Kartoon.
Kayla s’excusa platement.
— Me promettez-vous de m’accompagner jusqu’à l’Éclipse et même au-delà, reprit-elle ? De me supporter, et de me faire la morale si je redeviens incontrôlable ?
Les enfants s’agitaient dans tous les sens, dansant joyeusement autour de celle qu’ils avaient tant espéré retrouver. Une même étincelle d’enthousiasme et de détermination brillait dans leurs yeux, tous fixés sur elle.
— J’ai besoin de vous toutes. J’ai toujours eu besoin de vous toutes. Pouvez-vous m’aider ?
Les Étoiles explosèrent d’un seul cœur, hurlant un « oui » unanime, pur, irrésistible, qui vibra dans les hauteurs du temple. Chacune se précipita pour se joindre à elle, se bousculant entre elles et trébuchant, jusqu’à ce que Kayla étende sa main. Toutes, l’une après l’autre, posèrent leurs mains sur la sienne, formant une pyramide de poignées solidaires, malgré le chaos apparent. La jeune fille découvrit alors le visage d’une vingtaine d’enfants dissipés et désireux de pouvoir la toucher enfin. Dans un fou rire partagé, Kayla entama alors un compte à rebours symbolique.
Trois… Deux… Un…
Un feu d’artifice de mains levées s’élança vers le ciel, un pacte bruyant, une promesse assourdissante pour un avenir que plus rien ne pourrait décider à leur place.
Puis vint le moment de l’avancée délicate. Kayla était devenue funambule sur un chemin d’Étoiles ; elle gravit les marches avec peine, car certaines s’agrippaient à ses bras ou à ses jambes, d’autres la poussaient ou sautaient sur son dos. Chaque pas, aussi désordonné que chargé de sens, résonnait d’une réalisation d’un souhait que ses Étoiles avaient jugé impossible.
Arrivée devant le temple, elle prit un instant pour regarder une dernière fois ses enfants d’Étoiles. Quelques-uns semblaient réticents. Cependant, leur mauvaise humeur ne dura pas longtemps, car Kayla insista pour embrasser le front de chacun d’eux, un par un. À l’intérieur du temple, ils ne formeraient plus qu’un.
— Dites… une fois dedans…
Les enfants éclatèrent de rire. Leur serment à peine scellé dans la joie, Kayla s’en abreuva sans retenue.
— Tu dois t’allonger dans le cercle central et attendre que la Pixie t’appelle à elle, lança une petite fille aux taches de rousseur.
— Tu ne pourras pas le manquer ! Il sera entouré de runes qui nous représentent toutes. Tu es le centre d’une grande famille, Kayla ! cria un garçon dont les yeux restaient dissimulés sous une chevelure impressionnante.
Aucun des enfants ne la suivit quand elle entra dans le temple. Ils l’acclamèrent avec enthousiasme, remplis d’admiration. Kayla leur adressa un sourire radieux avant de disparaître dans les profondeurs d’une obscurité sans fin.