Des ondulations d’éther se mêlaient, soumises au moindre geste de Syae. Dans un tableau enchanteur, il sculptait sa création, non plus avec ses encres Étoilées habituelles, mais avec sa puissante magie stellaire, renforcée par son ascension, et teintée de tons éclatants. Au lieu de ses toiles, c’était maintenant tout le village des Elsan qu’il s’apprêtait à revêtir d’une fresque animée, une œuvre colossale destinée à protéger ses proches.
— Linsena ! s’écria-t-il en matérialisant soudain trois fioles éthérées, symbolisant chacune une couleur primaire.
Les bras levés comme un chef d’orchestre, il dessinait dans l’air des motifs anciens de Tekoya. Chaque mouvement était suivi d’une réponse immédiate de la part de sa triple Étoile. Des lianes lumineuses s’enroulaient alors autour de son inspiration, tissant des arabesques complexes et créant des runes protectrices capables de dissimuler tout le village. Ce même enchantement avait déjà scellé la forêt de Lyphillia sur Tarrys. Ici, il semblait plus radical, comme s’il ne s’agissait plus seulement de cacher, mais d’arracher le village au monde astral lui-même. Désormais, il était destiné à fondre les Elsan dans un vide total, à les soustraire aux regards… et peut-être à bien pire.
À l’écart, Ayako et Illya contemplaient, émerveillées et silencieuses, percevant que ce qu’elles voyaient dépassait largement une simple démonstration de magie. Elles observaient Syae, qui peignait un hymne au firmament : un dôme en cristal émergeait lentement du sol et reflétait la Lune éternelle, diffractant ses rayons en une infinité d’étincelles dansantes. La lumière se fractionnait, se recomposait, brodant une illusion parfaite, si parfaite qu’elle en devenait troublante. Les contours du village se dissolvaient peu à peu, les formes se perdaient, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un mirage, un paysage suspendu entre présence et absence. Ensuite, imperceptiblement, tout s’évanouit dans une nature obscure inexplorée. Le hameau n’était plus qu’un souvenir.
Après quelques incantations murmurées à peine audibles, Syae abaissa lentement ses bras. Il s’inclina avec respect face à sa création invisible. Son enchantement ne durerait pas longtemps. Le délai imparti pour réaliser l’Éclipse.
— Nous nous retrouverons tous, bientôt, murmura-t-il.
Il rejoignit ensuite Ayako et Illya. Elles saluaient encore une dernière fois le village disparu, leurs regards accrochés à ce vide lourd de sens. Ayako sourit lorsqu’elle saisit la main de Syae. Illya resta quant à elle en retrait, immobile, fixant l’image parfaite du mirage.
— Que se passe-t-il, Illya ? demanda doucement Ayako. Nous reviendrons, tu sais. Et… Natsya t’attendra, ajouta-t-elle avec un clin d’œil complice.
— Je me demandais seulement si mon village existait encore quelque part sur Tekoya. Je n’ai jamais eu l’occasion de m'y rendre. Cette frustration m’accompagne depuis mon enfance. Je devrais me sentir heureuse d’être avec vous. Je le suis, mais j’ai constamment l’impression d’avoir raté une partie de mon existence en vivant loin des miens. Je n’ai jamais connu la vie au sein du Clan des Qity.
— Nous nous battons aussi pour eux, lança Syae d’une voix apaisante. Nous les retrouverons. Je te le promets.
Illya porta un poing contre sa poitrine.
— Trop de temps s’est écoulé. Nous devions tous nous réfugier sur Tarrys. Et s’ils étaient restés pour combattre au nom de notre liberté ?
Elle hésita, puis tourna ses yeux remplis d’espoir vers Syae.
— À la Tour, tu n’as pas vu le Céleste des Qity ?
Syae ferma doucement les yeux en guise de réponse, ce qui suffit à nommer une évidence indésirable.
— J’aurais vraiment aimé rencontrer Toya Qity, déclara-t-il. On dit qu’il a mis fin à la dernière guerre des Immémoriaux avec Kamye et Nyfia, qu’il fut le seul à pouvoir les guider. Il mériterait bien mieux que l’oubli de ses hauts faits.
— Mais le Cercle n’a jamais cessé de nous poursuivre, interrompit Illya. Nous, et ce que nous sommes réellement.
Alors, Ayako lâcha la main de Syae pour venir enlacer Illya et la serrer contre elle, sans un mot de plus, simplement pour lui offrir sa chaleur. Elle savait. Illya avait sans doute subi la perte la plus grande : séparée de sa famille, rejetée, forcée de survivre dans un Clan qui n’était pas le sien, avec pour seul héritage des questions sans réponse sur le danger que représentaient les Qity pour le Cercle.
— Nous ne laisserons aucun Qity derrière nous, Illya. C’est promis, annonça Ayako. L’Éclipse vous accordera la liberté qui vous est due.
C’était un serment d’amitié qu’elle plaçait au même niveau que sa destinée.
**************************
La lune éternelle peinait à percer les nuages épais. Une pluie fine tombait, effaçant ce qu’elle venait de révéler. Le vent glacé serpentait entre les arbres tordus d’une forêt marécageuse.
Deux silhouettes encapuchonnées progressaient en silence dans la nature sauvage, se fondant dans les ombres mouvantes. Elles suivaient un sentier dissimulé que seuls de rares habitués connaissaient. Leurs pas s’enfonçaient dans la terre détrempée imprégnée d’une odeur de feuilles mortes.
La plus grande ouvrait la marche, une lanterne discrète dans sa cape. Sa lumière tremblotante effleurait juste assez les arbres pour ne pas les trahir. À l’approche d’un rideau de lierre frémissant, le vent redoubla, pour dissuader toute avancée. Derrière ces feuillages, une grotte les attendait. L’air y était plus froid encore, chargé d’une humidité qui perlait sur les murs de pierre rugueuse.
Elles s’enfoncèrent dans les entrailles de la terre, leurs pas légers toujours aussi légers. À chaque embranchement, elles bifurquaient sans hésiter, guidées par une carte mémorisée. Enfin, elles s’arrêtèrent devant une porte de fer incrustée dans la roche.
La plus petite silhouette tendit la main, révélant une clé qui cliqueta doucement. Elle incanta une formule magique, faisant grincer la serrure et libérant une cellule scellée. Une lumière blafarde éclaira les visages sous les capuches, révélant progressivement leur identité.
Sirylha, la plus petite, fut la première à se dévoiler devant la captive. Elle abaissa lentement sa capuche, révélant un visage très épuré, semblable à une statue froide. Sa peau sombre, semblant fuir la lumière, mettait en évidence ses pommettes saillantes et la dureté de ses traits. Ses yeux, deux éclats de noisette, brillaient d’une malice dérangeante.
— Merci de prendre le temps de nous recevoir. Nous avons fait au plus vite pour honorer ta présence parmi nous.
Un ton mordant, porté par une voix trop plate. Le mauvais goût de l’humour empreint de menace.
— Il était temps que tu nous dises ce que nous voulions entendre.
Sirylha s’approcha lentement, ses pas résonnant sur le sol humide. Elle serra le cou de la prisonnière avec ses doigts ornés de bagues, l’obligeant à lever la tête. Les chaînes grincèrent leur mécontentement face à son geste.
— Cela ne t’offense pas, Sakya, que nous libérions notre précieuse invitée de ses entraves ? Après tout, un peu de respect lui est dû.
Sakya resta immobile, adossé à l’ombre près de la porte. Il semblait faire corps avec l’obscurité, craignant que la lumière ne trahisse quelque chose.
— Nous pouvons la débarrasser de ses chaînes, dit-il.
D’un simple hochement de tête, les maillons de fer se désagrégèrent, libérant la captive, qui porta aussitôt ses mains à ses poignets.
— Mais ne touche pas à son bandeau, ajouta Sakya, plus sombre. Ne libère pas son regard.
Il plissa les yeux. Cette idée seule suffisait à l’inquiéter.
— Tu en es certain ? répliqua Sirylha, avec un sourire moqueur. Quelle menace représente-t-elle maintenant que nous lui offrons la liberté ?
Sirylha ne laissa pas Sakya répondre. Elle prit place sur un banc de pierre fissuré, l’observant avec une fausse empathie.
— Tu nous excuseras pour l’accueil, bien sûr. Ces précautions… disons que nous avions peur d’affronter votre Constellation maudite. Ce pouvoir de clairvoyance est une vraie plaie pour nous !
La prisonnière ne gémit pas, même quand ses muscles ankylosés se tordirent sous la douleur. Même quand ses poignets meurtris et ses épaules brûlées lui rappelèrent qu’elle n’était plus que chair brisée.
— Où sont-ils ?
La voix, chargée de colère, fendit l’air. Les yeux bandés, elle devina le sourire cruel de Sirylha. Cette dernière écarquilla lentement les yeux, dans une expression feinte de surprise.
— Oh, mais ils sont aussi libres, voyons ! Le Cercle voulait célébrer tes révélations à sa manière.
— Mensonges.
Sirylha se releva et s’approcha doucement, ses pas glissant sur la pierre humide avec élégance.
— Je reconnais mes lacunes, soupira-t-elle. Je suis mauvaise pour les adieux. Surtout quand il faut les formuler avec… des mots.
Elle s’arrêta juste devant elle, ses doigts ornés effleurant l’air dans une gestuelle tragiquement soignée.
— Nous avons été cléments en les libérant de leur douleur et de leur existence. Prolonger leur agonie aurait été cruel et indigne de nous.
La captive ressentit un frisson de rage.
— Mais, trêve de deuil, lança Sirylha avec entrain. J’ai une autre nouvelle : Toya Qity sera bientôt entre nos mains. Il est crucial pour nous et nous veillerons à ce qu’il ne subisse jamais ce que tu as vécu.
Un crachat rouge s’ajouta à une flaque d’eau.
— Que Ahra vous maudisse ! Je vivrai seulement pour vous voir chuter. Les derniers Qity seront votre fléau !
— Poétique, reconnut Sirylha. Mais, tout de même… déjà entendu. La haine est trop courante entre les Clans astraux. Tu peux faire mieux. Sois une menace digne de ce nom.
— Que la Prophétie vous efface tous !
Les applaudissements résonnèrent dans la cellule.
— Là, tu touches juste, souffla Sirylha. Là, je frémis. Tu comprends pourquoi nous devons tous vous faire disparaître, vous, les Qity. Nous ne laisserons pas cette Prophétie voir le jour.
Elle tourna les talons, d’une légèreté insultante.
— Je ne vais pas te retenir davantage. La porte est ouverte.
Sirylha s’abaissa à son niveau, comme une amante qui disait adieu à une passion éphémère. Elle déposa un baiser lent sur la joue souillée de l’ex-prisonnière, y laissant une trace glacée. Elle hésita à lui souffler quelques mots, mais son silence s'avéra plus cruel. Elle sentit la dernière jouissance de ce jeu qui touchait à sa fin.
La captive se redressa lentement et posa une main sur la paroi rocheuse pour se stabiliser. Sirylha, accroupie à ses pieds, savourait le spectacle de la marionnette désarticulée prête à s’effondrer.
Soudain, sans un mot, la prisonnière porta ses mains à son visage et retira lentement le bandage qui couvrait ses yeux. Deux éclats noirs apparurent.
Des éclairs jaillirent de ses paumes, puis s’évaporèrent. Elle dévisagea les deux inconnus, reconnaissant celui adossé au mur. Après avoir repris son calme, elle commença à marcher, d’abord hésitante, puis avec assurance. Elle évita le regard de celui qui la terrifiait.
Sakya, toujours adossé à la roche, avait baissé le regard.
— Pourquoi la laisser partir après avoir tout révélé ?
Sirylha, les yeux fixés sur le vide, sourit sans ciller.
— Notre poupée n’a plus sa place dans cette cage. Je la veux pour jouer ses scènes et les exécuter à la perfection.
Sakya s’éloigna lentement du mur humide, se dirigeant vers sa camarade. Son visage buriné et dur était marqué par une froideur extrême. Ses yeux orangés, fauves et impassibles, étaient encadrés par une crinière en bataille et une barbe naissante. Il avait l’air d’une bête féroce. Peu bavard, il intervenait rarement. Toutefois, il n’appréciait pas la direction prise par Sirylha sans l’avoir prévenu.
— Elle n’en demeure pas moins une Qity. Évitons les jeux tordus et les risques inutiles.
Sirylha leva les bras en signe d’exubérance théâtrale.
— Sakya… Tu sais aussi bien que moi qu’elle est nécessaire. Elle nous aidera à ancrer ce point dans la trame temporelle. Elle nous guidera jusqu’aux siens, qu’il suffira de cueillir comme des pousses d’espoir.
Elle s’approcha et se pencha vers lui, le sourire aux lèvres.
— Et toi… veux-tu aussi un de mes baisers ?
Sakya repoussa Sirylha d’un geste simple, sans équivoque. Il la connaissait trop bien et ne voulait pas d’un cadeau empoisonné. Il grogna.
— On nous attend, dit-il sèchement.
Ses doigts jonglèrent avec une sphère invisible et l’éther répondit aussitôt à son appel. Une brèche apparut près d’un tourbillon, se transformant en un œil noir scellé dont les paupières s’écartèrent pour révéler un passage entre deux mondes. Sakya s’y engouffra sans un mot, ignorant Sirylha et ses simagrées.
Syrilha s’accroupit près des chaînes brisées et lécha le sang frais. Le goût métallique l’enivra. Elle se sentit excitée par son dessein en marche. Quand l’œil noir commença à se refermer, elle s’y glissa à son tour dans un dernier frisson.