Oz ajusta ses lunettes pour contrer le vent qui lui fouettait la tête. Un vent d’humeur massacrante qui semblait bien décidé à le détacher de sa moto. Sa Lumisa 4K vibrait sous lui, grinçante, malade, presque prête à demander l’asile politique dans un garage plus stable que lui. Les régulateurs clignotaient d’un rouge écarlate terriblement expressif : « Arrête tout. Maintenant. Tout de suite. » Oz ignora l’injonction et accéléra, décision parfaitement cohérente avec son rapport très personnel à la notion d’instinct de survie.
Son esprit s’était resserré sur une seule idée, solide, bornée et stupide : rattraper les quatre fugitifs. Il n’avait plus de stratégie ni de plans pour rattraper cette bande de voleurs, seulement une énergie obstinée et un goût prononcé pour les erreurs grandioses.
— Opératrice ?
La radio grésilla comme si elle se sentait déjà épuisée de devoir lui répondre. Une voix sèche, coupante, surgit.
— C’est Lena, crétin.
Oz eut un sourire nerveux, un réflexe incontrôlé provoqué par le simple nom de Lena, cette artiste du refus qui avait pulvérisé ses précédentes tentatives de séduction. Elle dégageait l’attrait d’un orage bien maitrisé et l’autorité du tribunal cosmique. Une rebelle impeccable, une tornade enveloppée de sarcasme, toujours prête à lui rappeler à quel point son ego se situait quelque part entre le trottoir et la semelle d’une botte.
— Lena chérie ! Où sont-ils ?
— Crétin.
Il évita une rambarde holographique dont l’ambition première semblait être de lui briser les rotules. La moto hurla. Lui aussi. Il relança la vitesse avec l’enthousiasme d’un kamikaze amateur, parce que la prudence ne faisait pas partie de son répertoire émotionnel.
— Lena ! J’les perds !
Les coordonnées apparurent immédiatement dans sa visière, trois itinéraires brillamment tracés, trois manières très distinctes de mourir.
— Merci ! Je t’offrirai un verre pour ça !
La carte se brouilla à l’instant même. Un geste volontaire. Une vengeance numérique. Il faillit encastrer sa moto dans un panneau publicitaire vantant les bienfaits de nouveaux services funéraires révolutionnaires, qui n’avait rien demandé à personne.
— PARDON, LENA !
Elle avait déjà coupé. Une réponse brève, aiguisée, expéditive, digne d’un poème injurieux.
Enfin, il vit l’éthéronef agonisant des malfrats. Un tas volant bariolé d’un mauvais goût criminel, probablement peint par une équipe d’artistes alcoolisés armés d’un excès d’enthousiasme. Oz accéléra encore, persuadé que l’accumulation de vitesse réglerait tout ou mettrait définitivement fin à cette journée. L’un ou l’autre lui convenait parfaitement.
— Lena ! Verrouille-le sur mon homeboard ! Approche directe !
— Crétin.
Une trappe s’ouvrit à l’arrière de l’éthéronef, avec la douceur d’un piège médiéval. Un panneau métallique gigantesque se détacha et fonça droit vers lui. La seconde suivante résuma parfaitement sa vie : une erreur, suivie d’une collision, suivie d’une chute.
Le choc le projeta dans le vide. Il agrippa un taxi volant qui se sentit immédiatement offensé. Il bondit sur un toit. Le toit protesta. Il glissa jusqu’à une passerelle. La passerelle protesta aussi, mais avec moins de conviction, sans doute habituée à servir de point d’atterrissage aux gens stupides.
C’est alors qu’il vit l’éthéronef se fissurer. Une pression interne se libéra avec un bruit qui n’inspirait aucune confiance. Les verrous sautèrent. La carcasse éclata en quatre fragments qui se dispersèrent dans le trafic avec l’énergie d’un feu d’artifice raté.
Quatre modules. Quatre fuites. Quatre catastrophes humaines prêtes à s’éparpiller.
Lane apparut le premier. Un sourire dément s’étalait sur son visage. Ses yeux brillaient d’une excitation folle. Il plongea dans un drone biplace rafistolé, une machine qui semblait tenir debout uniquement grâce à une série de mensonges techniques. Puis, il réveilla les rotors d’une tape brutale et s’envola en zigzag, une danse mécanique parfaitement illégale.
Yara suivit, droite, froide, impériale, indifférente à la possibilité même d’échec. Elle monta sur son motoglisseur, un engin aux lignes fines et silencieuses, activa le moteur et disparut sur la voie latérale d’un mouvement net. Rien, dans sa posture, n’indiquait qu’elle considérait Oz comme une menace.
Un craquement retentit quand Mox surgit à son tour. Une masse vivante. Des muscles, de l’acier, du mépris. Il entra dans un buggy magnétique blindé qui tremblait sous son poids comme un cheval récalcitrant, puis partit en ligne droite avec une obstination qui ne présageait rien de bon pour la circulation ou l’intégrité physique de la voie rapide.
Finalement, Kitty apparut. Un rire cristallin. Une énergie électrisante. Elle bondit hors de l’éthéronef et se jeta dans le vide sans la moindre hésitation. Son skate anti-grav s’activa juste à temps pour lui éviter une mort humiliante. Elle entama une descente en spirale, un tourbillon flamboyant qui avait tout d’un numéro de cirque improvisé.
Les quatre voleurs prirent leurs distances, chacun se dirigeant vers une direction différente. Oz sentit son cœur taper contre sa cage thoracique avec l’insistance d’un prisonnier contre les murs de sa cellule. Il plaça Lane dans sa ligne de mire. L’idée d’attraper le plus bruyant lui sembla éventuellement rationnelle, ce qui aurait dû l’inquiéter davantage.
Il activa ses semelles aéroglisseuses et fusa vers Lane. Le décor explosa en une traînée de rafales, de secousses et de silhouettes floues. Il retomba lourdement sur le drone. L'appareil tangua. Lane pesta. Oz, agrippé à la coque, était convaincu d'être en train d'accomplir un acte d'un héroïsme incontestable. Ce que la réalité se chargeait déjà de contester.
Un rire monta à sa gauche. Kitty. Toujours Kitty. Son skate vibrait sous l'effet de sa vitesse, avalant les mètres avec une insolence joyeuse. Son sourire annonçait déjà une victoire. Dans sa main, un pistolet aux lignes élégantes pulsa d'une lueur azurée, comme s'il se réjouissait d'avance de trouver une cible. Elle inclina légèrement la tête vers Oz, un regard complice au coin des lèvres, avant de braquer son arme droit devant elle.
Elle tira sans hésitation.
L'onde sonique frappa Oz en plein sternum. Son souffle disparut dans l'instant. Son torse s’indigna avec une conviction respectable. Sa vision explosa en une mosaïque d'étoiles parfaitement inutiles.
Il traversa un panneau publicitaire faisant la promotion de Vespera Noctis, autrice du succès interplanétaire “Trois, c'est romantique”. Il n'eut malheureusement pas le temps d'être en désaccord. Il rebondit sur un bus à sustentation avant de terminer dans une cuve d'aération pleine d'eau recyclée et d'odeurs peu recommandables. Son cerveau démissionna quelques secondes avant le reste de son corps, qui perdit toute dignité.
— Lena… j'crois que…
— Non.
Un mot.
— Débrouille-toi. Et ferme-la.
Puis le silence reprit ses droits, avec autant d'empathie que la conversation qui venait de s'achever.
Oz remonta à la surface, cracha une eau d'origine volontairement inconnue, puis injuria tout ce qui respirait. Sa Lumisa 4K l'attendait déjà quelques mètres plus loin. Lena l'avait sans doute rappelée à distance, assez discrètement pour pouvoir nier toute implication plus tard. La moto semblait encore en état de fonctionner, malgré les traumatismes émotionnels que son propriétaire lui infligeait quotidiennement.
À travers sa visière holographique fissurée et brouillée par les chocs et les interférences, Oz suivit tant bien que mal les traces énergétiques des fugitifs. Elles le guidaient toujours plus bas, jusqu'aux niveaux où les néons fatigués clignotaient dans un soupir de résignation. Là, même la lumière semblait avoir renoncé à lutter contre l'obscurité.
Le bar clandestin surgit des ténèbres, bloc de métal cabossé qui donnait l'impression d'avoir traversé une guerre thermonucléaire uniquement parce qu'il avait obstinément refusé de disparaître. À l'intérieur, l'air mêlait l'alcool éventé, la fumée incrustée dans les murs et cette lassitude tenace propre aux endroits où l'espoir cessait de payer sa consommation.
Les fugitifs l'attendaient. Trois d'entre eux, du moins. Installés. Détendus. Beaucoup trop à l'aise pour des gens censés être en fuite.
Lane se retourna, son sourire s’élargit.
— Hé ! Voilà Oz ! On avait parié sur ton état. Personne n’avait misé sur “encore vivant”. Tu gâches tous les paris !
Kitty s’étouffa de rire, manquant de renverser son verre. Yara observa Oz avec un regard froid qui contenait plus d’humiliation que mille insultes.
Puis la porte des toilettes s’ouvrit. Un silence flottant accompagna ce moment gênant pour Oz.
Lena sortit.
Cheveux en bataille. Veste mal ajustée. Joues rosies. Respiration légèrement courte. Une femme parfaitement satisfaite. Derrière elle, Mox réajustait son harnais pectoral.
L’instant ne laissait aucune possibilité d’interprétation. Même les lanternes à mercure hésitèrent à éclairer entièrement cette scène limpide.
Lena fixa un Oz complètement dévasté.
— Oh, arrête. Tu fais vraiment cette tête-là ? Tu pensais quoi ? Que t’envoyer promener serait une invitation à persévérer ?
Lane éclata de rire. Kitty tapa sur le comptoir, à la limite de la suffocation. Yara esquissa presque un sourire, ce qui tenait du tremblement de terre émotionnel.
Lena s’approcha.
Elle posa un doigt contre la bouche d’Oz, un geste d’autorité tranquille, désarmante, parfaitement cruel.
— Assieds-toi. Bois un verre. Tu éviteras une nouvelle catastrophe.
Les fugitifs se décalèrent, laissant une place. Une place réservée. Une place de perdant dûment certifié.
Oz s’assit. La tête basse. Le cœur lourd.
Lane lui servit un verre, toujours hilare.
— Santé, champion ! Grâce à toi, cette soirée est parfaite.
Oz leva son verre et but en silence. La brûlure descendit lentement, jusqu'aux ruines de son cœur. Parce que parfois, il n’y a rien d’autre à faire que ravaler sa fierté.