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Chapitre 60 : Bintou - Corruption

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Par Nathalie

« Bintou ? »

La Mtawala, penchée sur un jeune apprenti qu’elle guidait vers la fermeture de son esprit, sursauta. La voix de Faïza venait de s’insinuer dans la part d’elle-même qu’elle lui réservait, sans passer par la toile commune. Ce choix, inhabituel, sonnait comme une alerte.

« Tu peux venir, s’il te plaît ? » demanda Faïza.

Un appel direct, accompagné d’une localisation précise : le désert aride de K’Ronak.

Bintou fronça les sourcils. Pourquoi Faïza voulait-elle l’isoler du reste de la communauté ? Quel secret exigeait une telle discrétion ? Sa première apprentie savait que ce geste éveillerait sa méfiance.

S’y rendre ne poserait aucun problème : en restant arrimée à son moi intérieur, Bintou pouvait courir sans fatigue, traverser les terres à une vitesse hors du commun. Ce n’était pas la distance qui l’arrêtait, mais le mystère.

Elle se força au calme, donna leurs tâches aux apprentis, puis quitta le mont Namuli sans éclat. Personne ne s’étonna : ses départs fréquents pour valider des shamans à travers le pays faisaient partie du quotidien.

Avant de s’élancer vers K’Ronak, elle rompit le lien avec le shen, comme elle l’avait fait jadis en fuyant le foyer. Le silence s’abattit en elle. Plus de traces, plus d’ondes : invisible aux kwanzas, invisible aux marabouts.

Faïza l’attendait sous le soleil brûlant, le visage fouetté par le vent chaud chargé de sable. Elle était seule. Quand Bintou la rejoignit, elle se reconnecta au shen : rien d’hostile, rien d’imminent.

- Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.

- Ce que je veux que tu voies se trouve derrière ces rochers, répondit Faïza en prenant les devants.

Le shen signala la présence de vie : des battements, des bruissements, des voix humaines. Rien d’extraordinaire à première vue.

- Nazir et moi suivons les marabouts de K’Ronak, expliqua Faïza. Quand un évènement a frappé la mouvance Shaïma, cela nous est parvenu.

- Où est Nazir ?

- Sur place. Il observe l’évolution.

- À ce point ? Mais enfin, qu’est-ce qui se passe ?

Elles contournèrent l’immense paroi rocheuse. Le vide s’ouvrit sous leurs pas : un canyon démesuré, et dans ses entrailles, un lac étincelant, des arbres aux feuillages lourds, des champs verdoyants, des maisons aux toits clairs.

Bintou s’arrêta net.

- C’est… magnifique ! souffla-t-elle.

- Ce sont les marabouts de Shaïma, dit Faïza. Ils ont payé de leur vie pour créer cette oasis. Et pas une seule fois : il y en a sept comme celle-ci, disséminées dans le désert.

- Attends… créer ? Tu veux dire qu’ils les ont découvertes, entretenues ?

- Non. Crée, répéta Faïza.

- Je ne comprends pas, avoua Bintou. Comment créer de l’eau là où il n’y en a pas ?

Sous les arbres, la fraîcheur les enveloppa, et plus la température tombait, plus Bintou sentait son incompréhension grandir.

- Je te présente Mouffassa, dit Faïza. C’est un marabout de la mouvance Shaïma.

L’homme à la peau sombre leva les yeux vers Bintou. Son sourire se figea. L’admiration et la crainte passèrent dans son regard avant qu’il ne s’incline, sa tête descendant plus bas que ses genoux.

- Il perçoit ton assemblage, expliqua Faïza. C’est pour ça qu’il s’incline.

Bintou répondit d’un léger signe de tête. En observant celui de Mouffassa, elle sentit son estomac se nouer : les fils, grossiers, formaient une trame enchevêtrée où d’énormes nœuds accrochaient la lumière.

- Mouffassa, ma gourde est vide, dit Faïza en la renversant pour montrer qu’aucune goutte n’en tombait. Veux-tu bien la remplir ?

Elle remit l’objet droit, puis le tendit à Bintou. La Mtawala s’en saisit. La gourde pesait lourd, bien trop lourd pour être vide.

- Bois. Ce n’est que de l’eau, assura Faïza.

Bintou fit couler le liquide sur sa paume : une fraîche cascade jaillit de ce qui, quelques battements plus tôt, ne contenait rien. Ses yeux se posèrent sur le filet grossier entourant Mouffassa.

- Tu peux le refaire ? demanda-t-elle.

L’homme acquiesça. Cinq fils se mirent à frissonner, vibrants sous la tension d’un ancrage unique. Bintou ajusta ses propres fils, les plia à cette résonance. Elle sentit son assemblage s’étirer, se lisser, comme si une pièce manquante venait enfin de s’emboîter. L’énergie circula en elle avec une fluidité nouvelle.

Une bouffée de soulagement la submergea. Son souffle devint plus ample, son corps plus léger. Tout prenait place. Tout se reliait.

- Maîtrise de la nature… souffla-t-elle, pour elle-même.

Elle venait de franchir un seuil qu’elle avait longtemps cherché sans le comprendre. L’épreuve restait obscure, mais peu importait : elle avait enfin posé le pied sur la marche qui la séparait encore des eoshen. Elle s’y accrocherait, elle le savait, jusqu’à gravir l’ancrage supérieur.

- Si Bassma apprend que tu étais incapable de faire ce qu’un simple marabout… commença Faïza.

- Je ne peux pas tout savoir, coupa Bintou d’un ton dur. Je ne suis pas toute-puissante. Elle doit l’accepter. J’apprends chaque jour, comme n’importe qui. Elle m’idéalise beaucoup trop.

- Elle est déçue, ajouta Faïza.

- Elle le sera toujours. N’importe qui la décevra. Elle attend un être parfait, sans faute, au savoir infini. Un fantôme. Ça n’existe pas. C’est justement parce que je reconnais mes lacunes que je suis forte. Prétendre à l’infaillibilité, voilà la vraie faiblesse.

Faïza grimaça.

- Quoi ? Depuis quand tu es d’accord avec Bassma ? s’étonna Bintou, abasourdie.

- Ce n’est pas que je la suis, mais… Bintou… Créer de l’eau avec la magie, est-ce que c’est mal ?

Bintou resta bouche close. Pourquoi cela le serait-il ? La maîtrise de la nature faisait partie des apprentissages du foyer. Tous savaient faire jaillir de l’eau. Ce n’était pas inutile, même s’ils ignoraient la soif ; c’était une base, un passage obligé vers l’état d’eoshen.

- Pourquoi cette question ? demanda-t-elle.

Le froncement de sourcils de Faïza ne lui plut pas. Sans répondre, elle l’entraîna vers le lac où Nazir montait la garde.

- Comment ça se passe ? lança Faïza.

- Vitesse inchangée, grommela Nazir.

- Vitesse de quoi ? interrogea Bintou.

- Les enfants se baignaient dans ce lac. Un jour, l’un d’eux s’est effondré dans l’eau, comme aspiré. Quand on l’a tiré sur la rive, il parlait de vertige, d’étouffement… Un marabout l’a examiné : rien. Mais le phénomène s’est répété. D’abord loin du rivage, puis de plus en plus près.

Elles longèrent la berge. Bintou comprit ce que Faïza voulait lui montrer : l’eau, autrefois turquoise, s’était assombrie jusqu’à devenir noire comme de l’onyx. La surface reflétait encore le ciel, mais dessous, tout était opaque, avalé par une nuit épaisse.

- Un mal grandit au fond, dit Faïza d’une voix tremblante.

- Pas seulement ici, ajouta Mouffassa. Trois autres oasis sont touchés. Ce n’est qu’une question de temps avant que les derniers ne soient atteints par cette corruption.

- Corruption ? répéta Bintou, incrédule.

- J’espérais que tu mettrais un nom dessus, grogna Faïza. Si tu l’ignores, qui le saura ?

- Ce n’est pas parce que je n’ai pas encore de réponse qu’il n’en existe pas, répliqua Bintou. Je dois d’abord comprendre.

- Alors regarde, dit Nazir.

Il cueillit une plante aux pétales jaunes et la jeta dans l’eau. Le végétal se tordit, se flétrit et disparut en quelques battements de cœur. Nazir désigna les pieux plantés à intervalles dans le lac.

- Autrefois, la fleur survivait jusqu’au dernier. Aujourd’hui, elle meurt déjà au troisième. Le mal avance.

Faïza se mordit les lèvres.

- Sortira-t-il de l’eau ?

Bintou secoua la tête.

- Qu’en sais-je ?

- Si tu ne le sais pas, personne ne le sait, gémit Faïza, blême.

La Mtawala détourna le regard. Elle comprenait sa peur. Elle aussi sentait l’ombre croître, un poids muet dans les profondeurs. Les eoshen connaissaient la réponse, c’était certain. Mais les appeler, c’était déclencher l’envoi des shale : une armée qui détruirait tout, lac, oasis et habitants. Elle était seule. Comme toujours. Et le fardeau tombait sur elle.

Bintou s’avança vers l’eau.

- Je te le déconseille, souffla Faïza. Ça brûle de l’intérieur…

Bintou jeta à son ancienne apprentie un regard où perçait la défiance. Elle entra dans l’eau. Aussitôt, une morsure invisible s’agrippa à elle. Sa vitalité se vida comme si un gouffre aspirait chaque souffle. Sa régénération naturelle, immense, compensait. Quiconque d’ordinaire aurait déjà vacillé, le cœur à bout de force.

- Bintou, sors de là ! cria Faïza, la voix brisée par l’angoisse.

- Pourquoi ? fit Bintou, debout dans l’eau noire, intacte.

Faïza pointa la rive. Sous leurs yeux, la nappe sombre avançait, engloutissant le sable clair. Le cercle noir venait d’atteindre le deuxième pieu. Sa croissance était nette, palpable.

- Tu le nourris ! hurla Faïza. Sors, sors !

Cette fois, Bintou céda et regagna la berge. L’ombre se figea.

- Plus il dévore de vie, plus il grandit vite… gronda Mouffassa. C’est une malédiction. Personne ne doit entrer dans l’eau. Mais… peut-on au moins la boire ?

Bintou haussa les épaules. Encore une question sans réponse. Elle plongea la main, porta quelques gouttes à ses lèvres. L’eau glissa sur sa langue, fraîche, limpide, sans lui voler une once de force.

- Elle semble buvable, déclara-t-elle.

Faïza l’observait, stupéfaite et furieuse à la fois.

- Tu joues avec le feu !

- Je vais rester ici quelque temps, annonça Bintou. Suivre l’évolution de près.

- Nous veillons depuis deux lunes, dit Faïza. Ça avance lentement… mais ça avance. Bintou… La mouvance Shaïma n’a jamais cherché que le bien. Ils ont façonné ces oasis pour accueillir les bannis, les affamés, les exilés. Dis-moi : est-ce leur œuvre qui a provoqué ce désastre ?

Bintou détourna le regard. Ses certitudes vacillaient. Les marabouts du Nord tuaient avec le shen sans trembler et rien ne les punissait. Ici, ceux qui tendaient la main voyaient leur eau devenir poison. L’injustice la révoltait. Elle refusa de l’admettre. Non. Forcément, il existait une autre explication.

Pourtant… une vérité s’imposait à elle : jamais aucun eoshen n’avait agi de cette manière. Son maître, confronté aux mineurs rongés par le métal noir, les avait soignés. Lui aussi aurait pu, grâce à cet ancrage, faire surgir le minerai du néant. Il s’était abstenu.

Depuis qu’elle avait lié ce fil à son assemblage, tout vibrait en elle. Elle le sentait : il lui suffisait d’une pensée pour créer l’eau, la nourriture, le bois, la chair même si elle le voulait. Un frisson d’ivresse monta - cette promesse d’être démiurge, cette sensation d’avoir franchi un seuil interdit. La joie gonfla sa poitrine, aussitôt serrée par une peur glaciale. Serait-elle capable de résister ?

Lui y parvenait. Il restait humble. Était-ce là, sous ses yeux, la clé qu’elle refusait de voir ? S’il n’avait jamais façonné, c’était peut-être parce qu’il en connaissait le prix.

Une fois la faute commise, pouvait-on réparer ?

Bintou sentit l’étau se refermer, brûlant et froid à la fois. Elle voulait croire que la cause était ailleurs, mais une conviction rampante l’empoisonnait : la magie avait engendré ce mal, et il avançait, irrésistible. Sortirait-il de l’eau ? Pourquoi s’arrêterait-il là ? Jusqu’où dévorerait-il ?

Bintou n’en savait rien.

- Je vais rester pour surveiller, déclara Bintou. Je veux suivre cela de mes propres yeux.

- Nous restons aussi, dirent d’une même voix Nazir et Faïza.

La vie reprit son rythme bancal. Les habitants puisaient l’eau plus loin, évitant la zone souillée. Une lune s’écoula. Le dernier bâton enfoncé dans l’eau fut atteint. Peu à peu, la terre s’assombrit. Le mal quittait l’onde pour gagner le sable.

- S’il avance plus vite quand il se nourrit de la vie, observa Mouffassa, alors il faut interdire à quiconque de puiser l’eau. Chaque seau l’alimente.

Bintou serra la mâchoire.

- Évacuez l’oasis.

Les mots tombèrent comme une pierre.

- Je vais parcourir les autres oasis, annonça Nazir. Donner le même ordre et me renseigner sur leur état.

- Merci, Nazir.

Partout, le constat fut le même : les trois autres oasis portaient déjà les traces noires, comme une brûlure qui gagne. Les plus petits, encore préservés, furent vidés par prudence.

- Ils vont se retrouver dans la même misère qu’avant, grogna Faïza. Ces gens s’étaient accrochés ici faute d’autre refuge.

- Je sais, souffla Bintou, les dents serrées, comme si chaque mot lui arrachait un morceau de chair.

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