Des pas venant en sa direction. Narhem ne venait pas à cette heure-là et le son ne correspondait pas à son pas. Plus léger. Plus irrégulier. Elian ricana. Elle savait que Katherine arrivait avant même de la voir. Elle aurait préféré qu’elle s’abstienne de venir lui rendre visite. À quoi bon si elle refusait de déplacer la source de sa douleur ? Elian aurait préféré ne pas voir la déchéance de sa filleule, sa soumission à Narhem.
Katherine entra, les sens aux aguets. Elle portait un panier qui semblait lourd.
- Je sais qu’il t’affame depuis des lunes, dit Katherine en posant le panier près d’Elian.
Le couvercle soulevé dévoila des fruits frais. Leur parfum sucré emplit la cellule, presque obscène dans cet antre de moisissure et de douleur.
- Ceci dit, je n’ai pas amené que des fruits, précisa Katherine en sortant une dague cachée sous les prunes.
- Que veux-tu que je fasse de ça ? grogna Elian. C’est sa dague que j’ai besoin que tu enlèves, pas que tu m’en amènes une autre !
- Peut-être que tu préférerais mourir que de subir ça, indiqua Katherine.
Elian ouvrit de grands yeux abasourdis puis soupira en secouant la tête. Avait-elle si mal élevé sa filleule au point qu’elle ne voit rien ?
- Je porte ma propre dague à ma ceinture, fit remarquer Elian.
Katherine tourna la tête vers les hanches de sa nourrice et grimaça. La princesse attrapa un abricot et le tendit à Elian.
- Du coup, tu veux manger ? proposa-t-elle.
- Je veux que tu retires cette saloperie de dague en métal noir, Katherine.
- Je ne peux pas, pleura Katherine. Tu ne sais pas ce qu’il fait…
- As-tu seulement conscience de la souffrance que je subis ? gronda Elian. Je suis paralysée au sol. J’ai peine à respirer. Retire-la ! Je te protégerai.
- Pardonne-moi, Elian, mais tu ne sembles même pas être capable de te défendre toi-même contre lui. Je le côtoie depuis des jours. Je l’ai vu se battre, tenir des audiences, gérer des conflits… Il est brillant. Nul ne peut impunément s’opposer à lui.
- Et pourtant, il semblerait que je le fasse depuis des années.
- Regarde où ça t’a menée… bredouilla Katherine. Elian, je ne peux pas rester trop longtemps. Ça va vraiment paraître louche. Tu veux manger ou pas ?
Elian observa l’abricot tendu puis la porte. Elian tendit la main. À peine ses doigts effleurèrent-ils la peau veloutée de l’abricot qu’une ombre se glissa dans l’encadrement de la porte.
- Pose le fruit, Elian, ordonna-t-il d’une voix douce.
Elle obéit, calme. Elle savait qu’il viendrait. Katherine, en revanche, pâlit. Ses mains tremblaient comme des feuilles en plein vent.
- Jeune fille, tu savais que je désirais affamer Elian.
La jeune femme baissa le regard. Elian garda le sien vide, distant. Qu’il fasse ce qu’il voulait. Katherine n’était plus rien. Juste une coquille, une poupée cassée. Plus sa filleule.
- Déguste cet excellent panier devant ta nourrice morte de faim, ordonna-t-il à Katherine.
Katherine vacilla. Elle hésita, puis prit une prune. Elle la porta à ses lèvres. Le jus coula sur son menton pendant que ses larmes roulaient. Elian resta de marbre. La scène l’indifférait. Si cela pouvait mettre du plomb dans la cervelle de sa filleule, tant mieux. Après tout, la punition n’était pas si terrible.
Lorsque le panier fut vide, Narhem ordonna :
- Ramasse-le. On s’en va.
Katherine soupira. Elian se contenta de rester stoïque. Qu’ils partent et la laissent tranquille avec sa douleur. Si Narhem comptait lui extorquer l’emplacement de l’anneau de cette manière, il allait déchanter. Elian ne parlerait pas. La souffrance pouvait l’anéantir qu’elle n’ouvrirait pas la bouche.
- Prends la dague qui est par terre, ordonna Narhem à Katherine alors qu’elle passait à côté de la lame.
Katherine s’en saisit. Les mouvements de la lame modifiait la distance la séparant d’Elian. La reine des elfes gémit, peinant à supporter les changements d’intensité.
- Tu vois la ligne sombre là-bas ? désigna Narhem du doigt sur le sol.
Ce trait naturel dans la roche était à deux pieds plus proche d’Elian. Katherine acquiesça.
- Pose la dague dessus.
Elian gémit et trembla. S’il comptait l’entendre supplier, il pouvait toujours courir. D’elle, il n’obtiendrait rien. Jamais elle ne s’abaisserait à s’humilier de la sorte. Elle serra les dents et se concentra, le dos collé contre le mur du fond. La douleur n’allait pas tarder à augmenter, dès que Katherine obéirait. Elian s’y prépara mentalement.
Toute douleur disparut. Elian, prise par surprise, n’eut pas la présence d’esprit de réagir, de profiter de l’opportunité. Tellement certaine de devoir supporter un torrent de douleur, elle hoqueta sous le répit inattendu.
Katherine venait de planter la dague jusqu’à la garde dans le cœur de Narhem. Une lame de métal noir pur. Jouet brisé ? Pas tant que ça pour qu’elle ose agir de cette façon. Narhem, un combattant aguerri, n’aurait dû avoir aucune difficulté à éviter le coup. Lui aussi avait dû être pris de court par la réaction de celle qu’il croyait domptée.
Enfin libérée de la pression la clouant au mur, Elian amorça un mouvement. Narhem attrapa le manche et dégagea la lame. Brillante. Pure. Pas une trace de sang sur le métal sombre. Pas une goutte tombée au sol. Pas le moindre tremblement chez Narhem. Pas de signe de vertige.
Elian gémit sous l’assaut de la douleur. Narhem jeta la dague vers Elian, dépassant largement la ligne noire requise précédemment. Elian ne put retenir un hurlement de souffrance.
Dans un brouillard flou, Elian vit Katherine se tourner vers elle, le regard perdu. L’instant suivant, Katherine était au sol. Une violente gifle de Narhem venait de l’y projeter. Le maître des lieux ne se contenta pas d’une simple baffe. Il roua de coups la princesse, précis, intraitable, impitoyable. Katherine tenta de se protéger de ses bras. Peine perdue.
Malgré le traitement injuste et odieux, Katherine ne supplia jamais. Elle hurlait de douleur sous les coups sans jamais demander grâce. Elian ne regardait pas les coups, ne distinguait que le bruit sec des os contre la pierre, le souffle court, les gémissements étouffés. Tout cela flottait autour d’elle, comme un cauchemar flou venu d’un autre monde.
- À genoux, ordonna Narhem à Katherine.
Vu la rouste, la princesse devait avoir le corps en morceaux. Pourtant, elle obéit, tête baissée, soumise.
- Quelque chose à dire, peut-être ? proposa Narhem d’un ton odieux.
- Merci de n’avoir pas porté atteinte à mon intégrité physique, pleura-t-elle.
Elian en aurait hurlé de rire si la douleur ne l’en empêchait pas. Il venait de la frapper et elle le remerciait ? Perdue, à jamais, comprit Elian. Il venait d’en faire son petit jouet. Plus rien ne pourrait la faire revenir.
- Debout, on s’en va, termina Narhem.
Katherine le suivit, attrapant le panier au passage. Elian se retrouva seule avec sa souffrance, luttant pour ne pas sombrer, pour rester fière et droite devant lui, passant la journée à trouver la réplique suivante, rêvant d’une goutte d’eau, d’un morceau de fruit, d’une graine.
Chaque phrase devenait plus dure à trouver à mesure que la lame s’approchait d’elle. Si Elian avait pu bouger, elle aurait pu la caresser tant elle se trouvait maintenant proche d’elle.
- Va curer les latrines de Tur-Anion. Bran l’a jeté dedans, parvint à articuler Elian.
- Tu es une adversaire de valeur, à n’en pas douter, admit volontiers Narhem. Passons le cran supérieur.
Elian ne disposait pas de miroir mais elle voyait ses bras et ses veines saillir à travers sa peau transparente. Nul doute que son apparence devait être atroce. Narhem s’éloigna pour s’arrêter au niveau de la porte.
- Ça va faire mal, prévint-il avant de dégainer son épée.
La douleur explosa dans le crâne d’Elian qui hurla. Elle savait que Narhem était parti en laissant son épée de métal noir pur sur le sol mais Elian n’était désormais plus en mesure de prononcer un son ou de voir. Elle n’était plus que douleur, souffrance, chaque partie de son corps exposée à la brûlure, au broiement, aux incisions. Plus aucun répit n’existait. Elle s’écroula sur le sol, la station assise lui étant désormais intenable.
Elle sentit la présence de Narhem mais elle ne pouvait pas parler. Aucun son ne sortait. Elle n’était que douleur. Elian repensa à la proposition de Katherine. La mort offrirait un répit. Même si Elian avait voulu le faire, elle n’en était plus capable. Son corps ne répondait plus. Ses os brisés en mille morceaux, ses muscles déchiquetés, ses organes internes broyés, ses poumons remplis d’eau, son cœur martelé, son cerveau comprimé, ses dents arrachées, ses ongles retirés, sa peau écorchée et son épaule… douleur indescriptible, violente, infinie, illimitée, profonde, saillante, brûlante…
Plus de phrase. Plus de réplique piquante. Juste le silence. Et la souffrance.
La douleur cessa d’un coup mais Elian ne pouvait plus bouger. Son corps en morceau s’y refusait. Un coup de pied dans le ventre lui fit ouvrir les yeux.
- Suis-moi, en rampant s’il le faut, l’entendit-il lui ordonner.
Il avait replacé ses armes dans leurs fourreaux mais les effets du métal noir ne disparaissaient pas instantanément. Une telle douleur mettrait du temps à s’estomper… des années, estima Elian. Katherine, dont la reine des elfes n’avait pas remarqué la présence, souleva Elian, l’aidant à avancer, ce dont la prisonnière aurait été incapable seule.
Elle fut posée sur le sol. Elle se sut à l’air libre. En levant les yeux, elle aurait pu voir le ciel, le soleil, les nuages, des arbres, peut-être même des oiseaux. Elle ne pouvait pas. Elle n’était qu’une ombre, plus morte que vive.
Narhem l’attrapa par les cheveux, sur le dessus de la tête, la forçant à regarder devant elle. Elle voyait trouble, des formes humanoïdes bougeaient dans le lointain. Elian aurait été incapable de distinguer les traits d’un seul d’entre eux.
- Maman ? entendit-elle crier en ruyem.
Lorendel ? reconnut-elle. Pourquoi était-il là ? Elle cligna des yeux, tentant de le voir mais le brouillard ne se leva pas.
- Maman, murmura Narhem à son oreille. Tu veux dire que… Lorendel est ton fils ? C’est un jour merveilleux.
Pourquoi était-il là ? Il n’aurait pas dû être là ! Theorlingas aurait dû le ramener en sécurité à Irin. Ce fort n’était certainement pas la place d’un elfe. Theorlingas connaissait le danger de ce pays. Pourquoi avoir une nouvelle fois tenté un sauvetage ? C’était perdu d’avance. Lorendel n’aurait pas dû être là.
- Non, murmura Elian.
Narhem rit à gorge déployée.
- Tu vois l’enclos, là, chuchota Narhem en lui désignant un endroit. Il contient des orcs affamés. J’ai déjà vu de mes yeux ces bêtes avaler un corps en moins de deux tours de moulin par grand vent. Humain ou elfe, peu leur importe quand ils ont faim.
Elian gémit. Elle n’avait jamais vu d’orc mais avait entendu de nombreuses histoires sur la façon dont ils dévoraient un mouton en un claquement de doigts.
- Jetez-le dans l’enclos, ordonna Narhem d’une voix forte. Non, pas l’elfe, le brigand !
Il y avait quelqu’un d’autre, un elfe. Theorlingas, comprit Elian. Il était là. Lorendel n’avait rien demandé. Il était innocent.
- Non ! murmura Elian.
Elle ne parvint qu’à observer de vagues mouvements dans son champ de vision, des formes qui s’avançaient vers un endroit sombre. Elle entendait son fils gronder.
- Dans mes cheveux, murmura Elian. Il est dans mes cheveux. Je t’en prie, épargne-le.
Les mouvements cessèrent. Elian observa Lorendel mais la douleur la rendait aveugle. Narhem venait de sortir sa lame. L’horreur noire frôla sa cicatrice et un incendie ravagea son corps tout entier, ne laissant aucun refuge. Le métal noir trancha les cheveux et Elian sentit son esprit défaillir. La folie la guettait. Ses oreilles perçurent un cri puis des bruits atroces de mastication et d’os brisés. Ce salopard avait jeté Lorendel malgré l’obtention de l’anneau.
- Non ! hurla Elian avant de murmurer : Lorendel.
Cet enfant innocent venait de perdre la vie pour rien. Le démon venait de se venger d’années de lutte, de batailles perdues, de plans démontés.
Elian revit son fils, dansant avec elle au son d’un bransle, découvrant le goût de la glace puis de la bière, riant aux éclats en sautant de branches en branches à Irin. Elle revit le jour de sa naissance, petit bébé déposé dans ses bras. Ses premiers pas, son premier « maman », son premier chant en lambë, sa première passe réussie, leurs combats amicaux, son sourire… Il était sa lumière, son rayon de soleil.
Elian se sentit emplie de remords. Pourquoi l’avait-elle quitté si souvent pour lui préférer Dalak ? Si elle était restée, elle aurait pu partager tellement plus avec lui. Trop tard pour ces moments perdus. Lorendel ne lui offrirait plus jamais le bleu de ses yeux, ses câlins, sa tendresse, sa jeunesse rafraîchissante, loin des critiques et insultes des elfes d’Irin, le seul à l’aimer, inconditionnellement.
Ne valait-il pas mieux mourir et le rejoindre ? À quoi bon rester en ce monde ? Pour qui ? Pour quoi ? Sauver les elfes de la mort fondant sur eux ? Qu’est-ce que leur extermination changerait ? Les humains possédaient déjà ce monde, n’en laissant que des miettes aux elfes. L’espèce en voix d’extinction déclinerait un peu plus vite, voilà tout.
Elian, la fille d’Ariane, éloignée pour apporter un regard neuf, extérieur. Elle était censée trouver la solution. Ils pouvaient aller se faire foutre ! Tant de poids à porter ! Et puis quoi encore ? Elian était censée sauver les elfes de l’apocalypse. C’était bien trop demander. Non, elle allait mourir ici et laisser les elfes se débrouiller. Narhem fondrait sur eux et les exterminerait jusqu’au dernier. Tant mieux. Ils cesseraient de souffrir et trouveraient enfin le repos, comme Lorendel.