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Chapitre 39 : Elian – Forces intérieures

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Par Nathalie

- Plonge dans l’océan à des lieues de la côte. L’anneau d’Elgarath repose sur le fond, dit Elian le lendemain.

Du bout du pied, Narhem déplaça l’arme vers Elian en souriant.

- Creuse la tombe de Bran. Il le porte à son annulaire droit.

Troisième journée. Elian ne recevait aucune visite en dehors de Narhem. Ni eau, ni nourriture, Elian comprit qu’il prenait son temps, savourant ce moment. La torture serait longue. Le plus endurant gagnerait. Elle ne comptait pas faiblir.

- Il est dans le nid des aigles au pic des rapaces.

La douleur augmentait lentement, doucement. Chaque avancée de l’arme cisaillait un peu plus Elian, rendant son épaule sensible. L’acide dans ses veines parcourait tout son corps. Elle passait ses journées en méditation, prenant soin d’être bien éveillée lorsqu’il venait.

- Une couleuvre l’a avalé. Bon courage !

Les yeux dans les yeux, ne laissant rien paraître de sa souffrance.

- Bran l’a fait fondre. Il n’existe plus depuis des années.

Il aurait dû, pensa Elian.

- Il est scellé dans un coffre au fond du gouffre de Farakel.

Un battement de paupières. Elle transpirait. Mais ne tremblait pas.

- Grimpe au sommet du monde. Tu le trouveras figé dans la glace.

Narhem haussa les épaules, indifférent.

- Il est dans le cœur d’un volcan. Par chance, tu n’as pas besoin de peau.

Narhem fit mine d’écouter. Juste pour jouer.

- Il a été mangé par un orc.

Narhem sourit sans joie, presque mélancolique.

- Plante un arbre au sommet d’une tour. Attends qu’il pousse. L’anneau se trouvera au cœur du tronc.

Un souffle de rire lui échappa.

- Il s’est transformé en chanson. Tu veux l’entendre ?

Narhem plissa les yeux, amusé.

– Suspendu au bec d’un vautour, au-dessus des marais à l’est du fleuve Ruvuma.

Narhem s’accroupit, ses doigts tapotant la lame, pensif.

- Khala m’a déjà posé la question. Demande-lui ma réponse.

Le regard de Narhem se perdit dans le vague, comme envahi d’une immense nostalgie.

Une lune depuis son enlèvement de Gjatil, estima Elian. Nul ne viendrait à son secours. La retrouver relevait de l’impossible. Il avait trop bien monté son coup. Ça serait un face à face. Lui contre elle.

Surprise ! Narhem était accompagné cette fois !

- Elian ? lança Katherine en lambë. Qu’est-ce que tu fais là ?

- Je m’en fous, dit Elian en ruyem. Tu peux la torturer ou la tuer. Je m’en fiche.

- Je sais, répondit Narhem. Tu n’as pas hésité à faire torturer et tuer sa tante alors je me doute.

- Tu l’as torturée et tuée, nuança Elian.

- J’ai fait ce qu’il fallait. Pas ce que je voulais.

Il marqua une pause. Sa voix n’avait pas tremblé.

- Tu n’as pas fait exprès d’assassiner son grand-père et son père ? accusa Elian en désignant Katherine Eldwen de la main.

Un silence. Puis un regard, long, comme s’il cherchait à peser le poids exact de ses mots.

- Chaque mort pèse. Mais certaines sont nécessaires.

- Je ne comprends pas, dit Katherine. La porte est ouverte et il n’y a pas de garde. Pourquoi ne s’enfuit-elle pas ?

- Je te renvoie la même question, cracha Elian qui ne comprenait pas pourquoi sa filleule, la princesse de Falathon, se tenait aux côtés de cet homme sans chaîne ni attache.

- Parce qu’elle ne peut pas s’approcher de la porte. Elle s’écroulerait avant d’avoir atteint le seuil, indiqua Narhem. Toujours rien à me dire ?

- Va chercher un milieu d’un bûcher, il y est peut-être… répondit Elian.

La douleur enfla, lente et sinueuse, comme un serpent remontant sous sa peau. Chaque mot arrachait un battement de cœur de trop. Elle n’osait même plus respirer pleinement. Bouger ? Hors de question. Insupportable…

Ils quittèrent la pièce. Le silence revint jusqu’au lendemain. Plus de Katherine. Narhem était venu seul.

- Danse nu sous la pleine lune sur le rocher aux sorcières en chantant le bransle du paysan et l’anneau apparaîtra sous tes yeux ébahis.

- C’est trop facile, dit Narhem.

- Quoi donc ? répondit Elian.

- Katherine… Elle est molle, influençable, fragile, naïve, incompétente. J’ai à peine eu à la menacer et elle s’est assagie. Elle obéit à tout. Un petit chien bien dressé… sauf que ça ne m’a rien demandé. Trop facile. Tu l’as bien mal élevée.

- J’ai fait ce que j’ai pu sous les regards incendiaires de mon peuple.

- La persévérance, le courage, la volonté, la force d’esprit, tout cela s’acquièrent dans les premières années alors qu’elles étaient sous ta protection. Althaïs est-elle aussi inutile ? Rouk étant un abruti, Falathon n’est pas prêt de relever le nez.

- Althaïs sait se battre, le contra Elian.

- Compétence on ne peut plus inutile pour une reine, fit remarquer Narhem. Franchement, tes compétences en combat rapproché et en archerie t’ont aidée à gouverner Irin ?

Elian baissa les yeux. Narhem se pencha sans un mot. Il effleura la poignée de la dague de métal noir pur. Un mouvement à peine perceptible. Une phalange. Juste assez pour que la douleur revienne, pulsante.

- À demain, dit-il.

Il sortit, comme s’il avait clos une discussion banale.

- Il est dans un trou d’eau sur la côte.

Narhem se gratta le nez.

- Je l’ai offert à une pie. Elle m’avait avoué que cet objet brillant lui plaisait.

Narhem leva les yeux vers le trou de lumière d’où provenait quelques chants d’oiseaux.

Katherine reparut. Seule.

Le dos courbé, le regard fuyant, elle sursautait au moindre courant d’air. Elle n’avait pas le droit d’être là. Elian le comprit.

- Que puis-je faire pour t’aider ? demanda-t-elle d’une voix tremblante.

- Retire la dague. Éloigne-la de moi.

Katherine baissa les yeux vers la lame posée au sol. Ne bougea pas. Fit non de la tête.

- C’est cette putain de dague qui me cloue au sol. Prends-la. Jette-la n’importe où. Maintenant.

Rien. Katherine était figée. Plus figée qu’une statue. Narhem avait réussi. Il l’avait prévenue. Dressage facile. Elian sentit monter l’envie de hurler, mais se retint. Il fallait garder ses forces. Elle inspira à fond.

- Je peux nous faire sortir d’ici. Je te protégerai. Je te ramènerai à Falathon. Je te le jure.

- Royaume pourri… traîtres achetés… vermine infiltrée… murmura Katherine.

Elian en eut le souffle coupé. Quelles horreurs Narhem avait-il réussi à lui enfourner dans le crâne ? Elle fronça les sourcils. Horreurs… ou vérités ? La question la transperça malgré elle.

- Il ne tient qu’à toi de changer cela, souffla-t-elle.

- Il est trop fort pour moi. Pour toi. Pour tous. On ne peut rien.

Elle le vénère, comprit Elian. Je l’ai perdue.

- Nous avons perdu une guerre que nous ne savions même pas en cours, ajouta Katherine.

- Que tu ne savais pas en cours, la corrigea Elian. Ton grand-père, ton père, les elfes noirs, moi… on l’a sentie passer, cette guerre. Regarde mon épaule si tu veux un souvenir.

- Pourquoi tu ne m’as rien dit ? Pourquoi tu ne m’as pas préparée ?

- Parce que j’élevais deux enfants humaines dans une forêt qui les haïssait. J’ai fait ce que j’ai pu. Ensuite, je vous ai rendues à votre patrie. Vous étiez des gamines quand je vous ai confiées à Thorolf. C’était à lui de vous éduquer. Moi, je vous ai appris à marcher, à parler, à ne pas mourir de froid, de faim ou de solitude. J’ai fait ce que j’ai pu.

- Je ne connais même pas les règles de grammaire du ruyem…

- Moi non plus, répondit Elian du tac au tac. Je suis une voleuse, pas une érudite. J’ai enseigné ce que je pouvais. Le lambë ne s’écrivant pas, j’ai dû créer de mes mains tout le matériel nécessaire à vous enseigner l’écriture. C’est pour ça que je vous ai envoyées à Braat. Pour que vous receviez un meilleur enseignement que le mien. Si Thorolf a merdé, ce n’est pas mon problème. Et puis merde ! Tu veux qu’on en parle, de ma vie à ce moment-là ? J’étais à peine sortie de l’enfance, couronnée contre mon gré, en train de pourrir de l’intérieur à cause d’un éclat de métal noir ! Et malgré tout, je vous ai aimées, bordel. J’ai fait de mon mieux. Si ça ne vous suffit pas, tant pis. Allez tous vous faire foutre avec vos jugements à la con !

Le silence qui suivit fut presque douloureux.

Puis Katherine demanda, en chuchotant :

- Narhem refuse de me répondre. Alors je viens te le demander. Qu’est-ce qu’il veut de toi ?

Elian rit. Un rire jaune, douloureux. Elle avait espéré un secours, un regret, un ralliement. Ce n’était qu’un interrogatoire. Elle n’en revenait pas. Mais répondit :

- L’anneau d’Elgarath.

- Celui pour lequel ma tante Laellia a été torturée et assassinée ? Alors qu’elle n’était pas la vraie gardienne ? Celui que mon père a fait disparaître en confiant sa garde à un inconnu ?

- Celui-là.

- Mais… pourquoi te le demande-t-il à toi ?

- Parce que j’en suis la gardienne, répondit Elian.

- Toi ? Une reine elfe, gardienne d’un artefact humain ? Pourquoi ?

- Parce que c’est comme ça.

- Et lui, pourquoi le veut-il ?

- Pour dominer le monde.

- Quel rapport ?

- Retire la dague et je te le dirai.

Katherine ne bougea pas. Ses lèvres tremblèrent. Elle secoua la tête.

- Je suis désolée. Vraiment. Je suis désolée…

Elle tourna les talons et quitta la pièce en sanglotant.

- J’ai demandé à Guero de le transformer en potion. Va le voir pour lui réclamer la transformation inverse.

Narhem renifla.

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