Narhem se tenait face au chancelier, les bras croisés dans le dos pour dissimuler ses mains crispées. Il tentait de garder contenance. À l’intérieur, tout flambait. Une elfe… utilisée… brisée… par ses propres sujets. Torturée. Violée. Intolérable. Inexcusable. Comment cela avait-il pu lui échapper si longtemps ? Était-il aveugle ou bien trahi ? Pas le temps pour ces questions. D’abord : protéger.
- Un problème, Majesté ?
Oui. Et pas des moindres, putain. Il ravala sa colère, força sa voix à la retenue.
- Je veux amender une loi.
Le chancelier releva la tête, interloqué.
- Amender une loi ? répéta-t-il, comme s’il n’était pas sûr d’avoir bien entendu.
Narhem écrivait ses décrets avec une minutie de scribe. Jamais il n’était revenu sur une formulation une fois le texte promulgué.
- Laquelle ? demanda le chancelier, sur ses gardes.
- La réglementation des marchandises.
Un silence s’installa. Le chancelier cligna des yeux, cherchant ce que le roi pouvait bien reprocher à ce texte.
- Je souhaite remplacer « la vente, l’achat ou la possession d’êtres humains sont interdits » par… quelque chose de plus large. « Êtres doués de conscience », peut-être. Non, trop vague. Mais l’idée est là. Je veux inclure les elfes.
- Les elfes ? répéta le chancelier, lentement.
Il fronça les sourcils.
- Tu veux interdire leur esclavage ?
- Oui, confirma Narhem.
Le chancelier ne demanda pas « De quoi parles-tu ? ». Il demanda :
- Pourquoi ?
Il savait. Il savait, et il ne s’en cachait même pas. Un goût métallique monta dans la bouche de Narhem.
- L’esclavage est une lâcheté. Une domination fondée sur la peur et la force brute. Es-tu donc si incapable de faire qu’une femme accepte tes faveurs que tu doives…
- Dixit celui qui a légalisé la prostitution, coupa le chancelier. C’est touchant, cette soudaine montée de morale.
Narhem se raidit.
- Les travailleuses du sexe reçoivent un salaire, rétorqua-t-il. Elles peuvent choisir leurs clients. Quitter leur emploi.
- Et les paysans, doivent-ils cesser d’enculer leurs chèvres ? reprit le chancelier, d’un ton acide. Est-ce de l’esclavage, ça aussi ?
Narhem blêmit. La violence de cette phrase lui coupa la respiration.
- Tu ne peux pas comparer les elfes à des chèvres !
- Tu as raison. C’est insultant pour les chèvres. Certaines savent faire des cabrioles étonnantes. Bien plus que les elfes, je peux te l’assurer.
Narhem resta muet, foudroyé par le cynisme. Le chancelier poursuivit, imperturbable :
- Est-ce mettre les bœufs en esclavage que de les atteler à une charrue ? Ou les vaches, que de leur prendre le lait après avoir abattu leurs veaux ? Est-ce révoltant, les coqs lancés dans des combats ? Les chiens dressés pour tuer ? Tout ça existe. Tout ça est légal.
Narhem serra les dents. Il sentait sa rage monter, brûlante, prête à éclater. Mais il devait réfléchir. Il ne pouvait pas interdire l’élevage. Ni la domestication. La symbiose entre humains et bêtes remontait à des millénaires. Les cochons, les poules, les chiens n’existeraient même pas sans l’homme. Mais les elfes…
- Les elfes ne sont pas des animaux, grogna Narhem.
Le chancelier ne répondit pas. Il se leva, se dirigea vers la porte et échangea quelques mots à voix basse avec le garde. Quelques instants plus tard, Yvon entra.
- Tu m’as fait mander d’urgence, dit-il sans préambule. Que se passe-t-il ?
- Yvon, tu as été milicien, n’est-ce pas ? demanda le chancelier.
- Comme mon père, mon grand-père, et tous les hommes de ma lignée, répondit le chef des armées. Une fierté. Tu le sais. Et lui aussi.
Narhem le regarda. Le sang battait à ses tempes. Ancien milicien. Bien sûr. Combien d’elfes avait-il pourchassés ? Vendus ? Brisés ? Et combien d’omissions dans ses rapports ?
- Tu en as traqué, des elfes ? reprit le chancelier.
- Pendant cinq ans, confirma Yvon. On ne les voit pas souvent, mais quand ils apparaissent… Un vrai défi. Une chasse comme on les aime. Leur piste est fine, leur fuite habile. Et quand on attrape ces animaux… Les retrouvailles sont animées.
Narhem serra les poings.
- Animaux, hein ? répéta-t-il, la mâchoire tendue.
- Tu préfères quel mot ? demanda Yvon, sans ciller. Ce sont des bêtes. Point.
Le chancelier intervint, un sourire en coin :
- Des singes. De beaux singes. Pas très bavards, mais souples et élégants.
- Les femelles surtout, renchérit Yvon. Sublimes. Les mâles… on dirait des enfants mal nourris, tout pâles, les cheveux longs, à grignoter des racines et courir à poil dans les bois. Je ne suis pas sûr que ma femme apprécierait d’en avoir un à la maison.
Le chancelier eut un rire bref, étouffé devant le regard noir que lui lança Narhem.
- Des animaux… murmura ce dernier. Vous les avez vraiment regardés ?
- Et toi ? rétorqua le chancelier. Deux bras, deux jambes, une tête… comme les singes. Mais incapables de parler, de faire du feu, de construire une charrette ou de forger une lame. Ce n’est pas de l’humanité, ça.
Narhem resta figé. Il cligna des yeux. Lentement. Et cette pensée, aussi violente qu’inattendue, surgit : Avait-il pris une guenon en pitié ? Le dégoût ne venait plus seulement des autres. Il venait de lui. Quelque chose se tordit en lui, profond, ancien, enraciné.
- Savez-vous pourquoi la prostitution est aussi importante pour moi ? Savez-vous pourquoi j’ai lutté pour qu’elle soit légale ?
- Parce que tu aimes le sexe ? lança malicieusement le chancelier.
- Je n’ai jamais payé pour en obtenir, murmura Narhem. De toute ma vie…
Le roi étant immortel, cette phrase était lourde de sens. Narhem repensa à un moment de son existence : sa première fois sur le trône d’Eoxit, alors accompagné d’une volée de Tewagi portant des armes de métal noir. Les nobles l’avaient endormi en lui fournissant nourriture, vêtement, bijou, chevaux, tournois… et femmes. Narhem en fut convaincu : elles n’étaient pas consentantes. Des prostituées. Des douées. Un goût amer coula dans sa gorge. Il s’en voulait. De son aveuglement. Il se dégoûtait lui-même. Trop tard pour s’excuser. Aller de l’avant. Changer. Empêcher le passé de se reproduire.
- La prostitution permet de réduire le nombre de viols, expliqua Narhem.
Le chancelier hocha la tête. Il avait tenté de faire de l’humour et c’était tombé à l’eau. Le roi était vraiment tendu.
- Où le viol a-t-il été défini ? interrogea Narhem qui ne se souvenait pas avoir discuté ce point-là avec quiconque.
- Euh… bredouilla le chancelier. Je… Il… Je ne crois pas que… Enfin, je veux dire. Tout le monde sait ce que c’est, non ?
- Apparemment pas. Il va falloir rajouter dans le texte officiel la phrase suivante : « Viol : commettre un acte sexuel sans consentement ».
- Je n’aurais pas forcément utilisé ces termes, mais l’idée aurait été la même, assura le chancelier. Qu’est-ce que cela change ?
- À quel moment le paysan a-t-il demandé son avis à la chèvre ? Comment s’est-il assuré qu’elle était consentante ? interrogea Narhem d’une voix sifflante en fixant Yvon.
Il était clair que « paysan » et « chèvre » n’étaient que des métaphores accusant directement le chef des armées.
- Super, maugréa le chancelier.
- Quoi ? s’énerva Narhem alors que ses deux interlocuteurs secouaient la tête l’air navré.
- Tu veux bien m’expliquer comment je suis censé faire appliquer ça ? gronda Yvon. Imaginons : des rumeurs amènent des miliciens à penser que le paysan Ducon encule sa chèvre. Je me rends à sa ferme. Et ? Je l’emmène, lui et sa chèvre, devant le juge du coin ?
- Il dira que c’est faux, continua le chancelier. Il sera difficile d’interroger la chèvre pour avoir son avis. Même s’il y a des témoins, ses amis mentiront pour le soutenir, ses ennemis mentiront pour l’enfoncer. Rien ne sera recevable. Le tribunal laissera tomber. Ça sera juste une perte de temps… pour tout le monde.
- À moins que les miliciens le voient de leurs propres yeux… murmura Yvon sans terminer sa phrase.
Si la victime était une chèvre, les miliciens fermeraient les yeux par ennui. S’il s’agissait d’une elfe, ils profiteraient de leur statut pour en demander une part et s’en iraient un grand sourire aux lèvres. L’elfe resterait au même endroit, avec quelques hommes de plus à lui être passés dessus.
- Suis-je censé arrêter la baronne de Chavignac ? lança Yvon avec un sourire en coin.
Narhem haussa un sourcil. La question tombait comme un pavé dans la mare. Sincère ? Ironique ? Il ne savait pas. Ce nom ne lui évoquait rien.
- Elle vit près de Brakmar, expliqua le chancelier. Elle élève des chiens. Toute une industrie. Races croisées sur mesure, selon les caprices des clients. Taille, poids, tempérament… Vous imaginez ?
- Elle obtient ce qu’elle veut, ajouta Yvon, d’un ton badin. Y compris dans son lit.
Le regard de Narhem se durcit. Il devinait l’angle qu’ils prenaient. Une histoire salace pour faire diversion.
- Elle se fait saillir par ses chiens, poursuivit le chancelier, le ton calme, presque détaché.
- Et plus la queue est grosse, mieux c’est, renchérit Yvon, amusé.
Narhem ne répondit pas. Ses mains se refermèrent sur les accoudoirs du fauteuil. Il ne voulait pas entendre ça. Mais déjà les images jaillissaient, brutales. La mémoire, fidèle et cruelle, raviva l’odeur putride, les crocs, la douleur, le pilori. Et cette haine, qu’il croyait domptée, gronda à nouveau.
Il revoyait les orcs. Obéissants. Brisés eux aussi, à leur manière. Dresseurs et bêtes, esclaves et bourreaux, dans une même chaîne perverse. Il les avait maudits, mais eux aussi avaient été utilisés, instrumentalisés. Sa nausée redoubla.
- Une meute entière lui passe dessus, ajouta Yvon, comme s’il énonçait une évidence.
- Parfois plusieurs fois par jour…
- Ça suffit, trancha Narhem, la voix tranchante. J’ai compris.
Le silence tomba. Le roi ferma un instant les yeux, reprit contenance.
- Elle ne leur demande pas leur avis, poursuivit Yvon, imperturbable.
- Est-ce qu’elle les viole en leur ouvrant sa chatte ? ricana le chancelier.
- Oui, s’écria Narhem, excédé. Oui, c’est du viol.
Il planta ses yeux dans ceux d’Yvon qui soupirait.
- Disons que je mette une amende au paysan Ducon, commença Yvon.
- Ou que tu lui coupes la bite, menaça Narhem.
- Et après ? poursuivit Yvon sans se laisser impressionner. Où tu mets la chèvre qu’on vient de sauver du paysan ? Chez celui d’à côté ?
Cette fois, Narhem prit le temps de répondre. C’était une vraie question, pas un simple écran de fumée.
Il avait déjà été confronté à cette impasse. Il revoyait l’elfe du manoir, prostrée, brisée, qu’il n’avait su protéger. Il fallait plus qu’un décret. Il fallait des lieux, des gens. Des alliés.
Les elfes du sud, sur le lac Lynia, lui vinrent d’abord en tête. Mais l’idée ne tenait pas.
Trop risqué. Il refusait de sacrifier ceux qu’il voulait sauver. Un seul pied posé à Eoxit, et ce serait le massacre. Et même s’ils passaient, leur rage, leur chagrin, risquaient d’engendrer une autre boucherie. Il avait vu trop de morts pour en créer davantage.
Il lui fallait autre chose. Quelqu’un d’extérieur, mais concerné. Capable d’agir dans la durée. Car chaque elfe libéré rendrait les autres plus invisibles, plus surveillés, plus chers. Il faudrait ruser. Persister.
- Contente-toi d’ajouter la définition du viol, finit-il par dire au chancelier. Y compris le viol animal. Tout homme ayant utilisé sexuellement une bête depuis la ratification de cette loi devient criminel.
- C’est une menace ? lança Yvon, toujours impassible.
- Une promesse. Tu appliques la loi comme tu veux. Selon ta conscience. Mais moi, je veillerai à ce qu’elle soit mise en œuvre.
- Comment ? demanda Yvon, un peu trop vite.
- Tu verras, répondit Narhem en se levant.
Il sortit sans se retourner. Il avait mal au ventre, au crâne, au cœur. Mais il avait tenu. Le piège avait claqué à vide. Le chancelier n’avait pas détourné la route. Les elfes seraient libérées. Une à une, jusqu’à la dernière.