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Chapitre 14 : Narhem – L’ange blond

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Par Nathalie

Après des débuts difficiles, Narhem finit par se faire apprécier. Les riches le restèrent. Les pauvres vivaient plus longtemps et en meilleure santé, ayant assez pour ne pas mendier ni voler. Des milices sécurisaient les trajets. Les routes se pavèrent, reliant les villages entre eux et aux villes. La diversité alimentaire et culturelle permit le développement de tous.

Narhem retrouva l’amitié des nobles. Leur réticence à l’idée de voir les paysans prendre leur place disparut avec le temps. En effet, sans enseignement adapté, aucun ne pouvait prétendre leur prendre leurs métiers. Comment un fils de tanneur pouvait-il espérer devenir intendant ? Impossible sans précepteur et son père ne disposait pas d’assez d’argent pour se payer les services d’un tel accompagnateur. Chacun resta à sa place, permettant à Narhem d’obtenir la confiance tant du peuple que de la noblesse riche.

C’est ainsi qu’il reçut un jour une invitation à laquelle il ne s’attendait pas. Le duc de Thillya lui proposait de participer à l’une de ses fêtes. Narhem savait, par le bouche à oreilles, que ce duc influent réalisait des soirées somptueuses réservées à une élite triée sur le volet. L’invitation prouvait que Narhem venait de parvenir à se faire accepter.

Il s’y rendit avec plaisir, non pas dans l’espoir de voir des danseurs, des acrobates, des montreurs d’ours ou des cracheurs de feu – tout cela était présent et même davantage – mais uniquement pour placer ses pions, serrer des mains, entendre des anecdotes, glaner des informations.

La soirée était déjà bien entamée lorsque le duc le prit à part.

- Vous aimez les belles femmes.

- J’apprécie les beaux corps, répondit Narhem sans préciser le sexe ni ce que cela signifiait.

Après tout, la beauté était une notion très subjective. Taille, poids, couleur de cheveux, d’yeux, sexe, âge, chacun appréciait selon ses propres critères et il était difficile de mettre dix personnes d’accord. Narhem avait découvert qu’en ce qui le concernait, homme comme femme, peu lui importait.

- Voir et toucher une femme à la beauté incomparable, ça vous intéresse ?

- Incomparable, répéta Narhem, très peu convaincu.

- Quand vous y aurez goûté, vous ne pourrez plus vous en passer. Elle hantera vos nuits et vos jours, promit le duc.

Narhem n’y croyait pas. Des femmes, il en avait beaucoup croisé. Il en avait même aimé, pour son plus grand désespoir car son immortalité l’obligeait à les voir mourir. Que le duc puisse supposer qu’un simple corps puisse subsister à jamais dans son esprit lui semblait ridicule. Il accepta tout de même, plus par curiosité qu’envie sexuelle.

La pauvre créature était attachée nue. Des chaînes d’argent entravaient ses poignets au-dessus de sa tête. Une dizaine de nobles la contemplaient, rieurs, avides, grisés par leur propre cruauté. L’un la caressait, un autre la giflait. Les rires fusaient à chaque plainte étranglée.

Elle était blonde, la peau diaphane, les yeux d’un bleu presque translucide. Ses oreilles effilées trahissaient son appartenance au peuple des elfes des bois.

Narhem la trouva superbe. Il en eut honte.

Son corps le trahit. Une érection surgit, brutale, hors de tout contrôle. Il en eut la nausée. Ce désir soudain, il tenta de le réfréner, en vain. Une salve de souvenirs enfouis qui remontaient à la surface.

Cette femme, il ne la connaissait pas. Mais il connaissait sa douleur. L’humiliation. La dépossession de soi. Il l’avait vécue, lui aussi, jadis.

Elle ne criait pas. Elle tenait. Même quand les mains devenaient violentes. Quand le fouet claqua dans l’air, zébrant sa peau en une ligne rouge, elle ne put retenir un cri, clair, musical. L’assemblée applaudit.

Narhem sentit ses yeux se mouiller. Le duc, hilare, s’approcha de lui.

- Magnifique, n’est-ce pas ? Un spécimen rare. Elle m’a coûté presque toute ma fortune, mais ça les vaut. Savez-vous que les elfes sont presque immortelles ? Demain, plus une trace. Pas besoin de nourriture, ni d’eau. Elles guérissent seules. Et elles ne tombent jamais malades. Ce sont les esclaves parfaites…

Il ne finit pas sa phrase.

La lame de Narhem trancha sa gorge avec la précision d’un chirurgien. Le sang jaillit, éclaboussant la nappe blanche, les bottes vernies, les doigts couverts de bagues.

Un silence s’abattit. Incrédule. Figé.

Narhem leva les yeux. Son regard brûlait.

- Vous êtes des porcs.

La moitié de l’assemblée tenta de fuir. L’autre dégaina.

Narhem fut plus rapide. La rage guida ses gestes. Un coup à la gorge, un autre au ventre. Il para, frappa, égorgea. Une valse sanglante. Les cris des convives couvraient à peine les râles des mourants.

Certains tombaient à genoux, mains levées, suppliant pour leur vie. Aucune pitié ne leur fut accordée.

Quand tout fut terminé, le sang imprégnait la soie, les velours, les tentures. Narhem baissa les yeux sur ses mains. Tremblantes. Rougies. Poisseuses. Il tomba à genoux.

Une marée de corps l'entourait, membres tordus, yeux ouverts, bouches béantes. Il avait tué. Encore. Alors qu’il s’était juré qu’il ne tuerait plus jamais.

Un goût amer lui monta à la gorge. Il avait tenu bon si longtemps. Des années. Des décennies. Il croyait avoir changé.

Mais eux…

Il tourna la tête vers le corps du duc, étalé comme une bête éventrée au milieu de ses festins. Des porcs. Des ordures. Il n’avait pas eu le choix.

- Ils le méritaient, souffla-t-il. Tous.

Son regard glissa sur les autres invités. Certains avaient tenté de fuir. Certains n’avaient rien fait. Aucun ne l’avait empêché. Aucun ne s’était interposé. Pas un seul n’avait levé la voix pour défendre l’elfe.

Il se redressa d’un coup, animé par une fièvre intérieure.

- C’est leur faute. Pas la mienne. Je n’ai fait que rendre la justice. La vraie. Pas celle des tribunaux, des papiers, des procès. La vraie. Celle qui s’impose quand il n’y a plus d’autre choix.

Il se mit à rire. Un rire sec, nerveux, sans joie.

Son rire mourut, englouti par un silence épais. Il serra les poings.

- Je suis roi, merde. Je suis roi. Et eux… eux ils croyaient pouvoir acheter des êtres vivants comme du bétail. Me les offrir comme un jouet ! Moi ! Comme si j’étais l’un d’eux !

Il se remit à marcher parmi les cadavres. Un pied dans une flaque. Un autre sur une main. Il titubait un peu, ivre de colère et de confusion.

Son regard tomba sur l’elfe. Ses yeux étaient grands ouverts, d’un bleu d’acier, fixes, pleins d’effroi. Elle tremblait. Mais elle n’avait pas crié. Pas supplié. Pas gémi. Ni sous les coups. Ni maintenant.

Narhem la détacha. Aussitôt, elle s’écroula. Le sol l’aspira. Son corps meurtri refusait encore de porter son poids.

Il resta figé.

Peau blanche maculée de sang séché. Membres tachetés de bleus. Mais elle respirait. Vivante. Silencieuse.

Guérison rapide peut-être. Mais pas instantanée.

Il la contempla. Si elle restait là, d'autres viendraient. Le cycle recommencerait. Pire, sans doute. Il s’en voulut. D’avoir tout gâché. D’avoir tué si vite. Il aurait pu les interroger. Savoir où allaient les autres. Où on gardait les captives. Il aurait pu… faire mieux.

Il ferma les yeux. Soupira.

Quand il les rouvrit, ils tombèrent de nouveau sur le corps nu. Impuissant. Une offrande malgré elle. La peau claire. Les courbes. Les seins souples. Les hanches pleines. Les lèvres roses battues, gonflées, mais toujours parfaites. Un corps d’éternité.

Narhem s’accroupit. Sa main s’approcha de son épaule, frôla l’air au-dessus de ses cheveux. Il ne la touchait pas. Mais déjà, il frémissait.

Son souffle s’accéléra.

Il crevait d’envie de la prendre. Là. Maintenant. Dans cette pièce souillée. De l’avoir contre lui, en lui, autour de lui. Mille images éclatèrent dans son esprit. Positions. Gémissements. Il la voulait.

Il ferma les yeux. Tenta de chasser l’orage. Le désir brûlait dans ses reins. Le sang battait à ses tempes.

Il rouvrit les yeux. Elle le regardait.

Pas un cri. Pas un mot. Mais son regard… Ce regard.

Et soudain, un autre visage. Le sien. Plus jeune. Sale. Tordu de douleur. Pilori. Orc. Brûlure. Humiliation.

Il recula. Brusquement. Comme brûlé.

- Non.

Il se releva. Tourna le dos. Respira fort, au bord de la suffocation.

- Non. Pas ça. Pas moi.

Il se mit à marcher, au hasard, les poings crispés, le sexe douloureux d’avoir trop désiré. Il avait tué pour elle. Pour ce qu’elle représentait. Il ne pouvait pas devenir son bourreau.

Mais il avait failli. Il avait failli.

La femme leva un bref regard vers lui, puis baissa aussitôt les yeux. Son corps se mit à trembler.

Narhem hocha la tête. Évidemment qu’elle avait peur. Il venait de massacrer une dizaine d’hommes sous ses yeux, de se voir planté de quelques lames sans fléchir. Comment aurait-elle pu ne pas le voir comme une menace de plus ?

- Assieds-toi, s’il te plaît, murmura-t-il.

Elle ne bougea pas. Elle cligna des yeux, lentement, comme si ses paupières pesaient des tonnes, puis détourna le regard, figée dans la même position, toujours nue, vulnérable.

- Tu ne comprends pas le ruyem, souffla Narhem.

Il s’en doutait. Chaque lignée elfique avait sa langue. Celle-ci, sylvestre, devait parler une branche ancienne, oubliée des hommes. Il parla quand même. Pour elle. Pour lui.

- Je ne connais pas ta langue. J’aimerais t’aider. Je ne sais pas comment.

Le silence répondit, juste ponctué par les tremblements secs de la jeune femme. Son souffle court, irrégulier, faisait tressauter ses omoplates.

Narhem se redressa, recula d’un pas.

La libérer ? Pour qu’elle soit reprise, vendue à nouveau, enchaînée ailleurs ? La garder ? Et devenir à son tour un geôlier ?

Rien ne lui paraissait juste.

Un souvenir remonta. Les chants des anciens dans la taverne de son enfance. Des ballades rauques sur les elfes des bois, aussi sublimes que farouches. Des histoires pleines de nostalgie. Des récits de nuées de corbeaux, de rats, de sauterelles venues venger les forêts violées.

Et malgré tout, ils avaient perdu. Les Eoxans avaient envahi. Détruit. Installé leurs campements. Les elfes avaient disparu des cartes. Avalés par les arbres. Par l’océan, peut-être. Ou la peur.

Narhem sentit ses yeux se mouiller. Ces créatures n’étaient pas des armes. Pas des trésors. Pas des monstres. Juste des victimes d’un monde trop brutal pour elles.

- Tu accepterais de me suivre ?

Il tendit la main. À peine le geste amorcé, la réaction fut foudroyante. Elle recula, se protégea le visage comme si le coup allait pleuvoir.

- Je ne te veux aucun mal, assura-t-il en mettant ses deux mains, paumes ouvertes, devant lui.

La créature ne changea en rien son attitude, restant tremblante. Narhem soupira. Il n’avait pas le choix. Pour s’assurer sa coopération, il allait devoir l’attacher et l’emmener de force. Où ça ? Dans ta chambre, lui susurra la voix de son désir. Narhem la repoussa. En attendant mieux, l’immense terrain d’un domaine à l’abandon ferait l’affaire. Cela ne devrait pas être trop difficile à trouver. Narhem se retourna pour attraper une corde. Le mouvement de retour fut impossible.

Dans un éclair, elle se jeta sur une dague tombée près d’un cadavre et se rua sur lui.

Les coups tombèrent, précis, méthodiques. Le métal s’enfonça dans sa chair, lacérant les reins, perforant les poumons, trouant le foie. Elle ne criait pas. Ne pleurait pas. Ne gémissait pas. Juste ce souffle court, haché, mécanique.

Narhem s’écroula. Il sentait son corps se régénérer, lentement, mais chaque coup retardait le processus. Elle visait juste. Très juste.

Il ne bougea pas. Il ne pouvait pas. Il ne voulait pas. Depuis combien de temps subissait-elle sans pouvoir répliquer ? Combien de saisons à souffrir ? Narhem n’arrivait pas à lui en vouloir. Lui aussi aurait aimé faire subir ça à ses tourmenteurs elfes noirs.

Elle continuait. Encore. Encore. Encore. Jusqu’à ce que ses bras cèdent.

Finalement, elle lâcha l’arme. L’ange blond s’évanouit dans le couloir, pieds nus, silhouette ensanglantée filant dans la nuit comme une légende.

Narhem resta là, pantelant.

Il entendit bientôt des bruits de pas, des cris, des voix affolées. Un tumulte de chaussures sur le carrelage. Des torches. Un grognement échappa de ses lèvres.

- Majesté ! s’écria un homme en se précipitant. Que s’est-il passé ? Quel carnage ! C’est atroce ! Qui vous a attaqué ?

Narhem tenta de se redresser. Une grimace tordit son visage.

- Je ne sais pas… Tout s’est passé… tellement vite…

- C’est une horreur, souffla l’homme.

Une enquête fut ouverte. On interrogea les serviteurs. On examina les corps. Les théories fusèrent. Mais rien ne sortit. Aucun témoin. Aucune piste. Et Narhem se mura dans le silence.

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