- Quelle est ta volonté, Narhem ? demanda Mohamed Ibn Abdel.
Narhem ne répondit pas.
Il observait les hommes alignés devant lui comme on jauge un bois de poutres avant d’en bâtir une charpente.
Premier conseil depuis sa montée sur le trône. Il aurait pu temporiser, jouer la carte de la prudence. Mais il avait trop attendu. Trop vu. Trop contenu. Il n’en pouvait plus.
Il secoua la tête. Plus de théâtre. Plus de vins suaves. Plus de flûtes douces. Il n’avait plus besoin de rien de tout ça. Il n’était pas là pour régner, mais pour refondre. Et il avait l’éternité devant lui.
- L’accession aux postes se fera désormais par le mérite. La naissance n’aura plus cours. Un enfant de cordonnier ne prendra la place de son père que s’il en est capable. Chaque poste devra être mérité. Et ce, peu importe l’origine, le sexe, la couleur, l’âge, le rang ou le poids.
Les nobles échangèrent des regards inquiets. Certains comprenaient déjà ce que cela impliquait.
- Et comment comptes-tu imposer une telle utopie ? demanda le ministre des armées, un sourire crispé aux lèvres.
Narhem tourna la tête vers lui. Lentement.
- En commençant par te demander de sortir.
Le ministre cligna des yeux.
- Pardon ?
- Tu es incompétent. Ce poste n’est pas fait pour toi.
- Mais… Majesté…
Narhem se leva. Lentement. Il descendit les deux marches de l’estrade sans le quitter du regard. Il avançait comme un fauve qui sent le gibier hésiter. Arrivé face à lui, il souffla :
- Je t’ai demandé de partir. Pourquoi es-tu encore là ?
Le ministre recula d’un pas, balbutia quelque chose d’incompréhensible.
Narhem leva le bras. D’un revers, il frappa le visage de l’homme du plat de la main. Un claquement sec, puis le silence. Le ministre chancela, une traînée de sang au coin de la bouche.
- Quand je dis “sors”, tu sors. Tu ne parlementes pas. Tu ne négocies pas. Tu ne discutes pas. Tu obéis.
Il pointa la porte.
- Rentre chez toi. Cherche ce que tu vaux. Mais pas ici. Pas devant moi.
L’homme, blême, tourna les talons. Les autres ne bougeaient plus. Une statue de terreur collective. Narhem balaya la salle du regard.
- Toi aussi, dit-il en désignant un autre conseiller.
L’homme ne protesta pas. La tête basse, il sortit sans un mot.
- Je suppose que je suis le suivant ? lança un troisième avec un rire nerveux.
Narhem sourit.
- Bonne supposition.
Il sortit à son tour. Le grand intendant s’éclaircit la gorge.
- D’autres doivent-ils nous quitter ?
Narhem le fixa, les pupilles calmes.
- Penses-tu mériter ta place ? Es-tu bon dans ce que tu fais ? Ce poste t’épanouit-il ?
- Oui. Je crois… oui, à tout.
- Alors reste.
Un souffle soulagé parcourut la salle. Certains souriaient. D’autres… gardaient les yeux rivés au sol, méfiants. Le piège pouvait encore se refermer.
- Qui va décider qui mérite un poste ou non ? lança l’amiral de la flotte. Tu ne peux pas être partout à la fois.
- Exact, reconnut Narhem. Et je ne suis pas capable de tout évaluer. Je pourrais peut-être juger un tonnelier, et encore… Les techniques ont sûrement évolué depuis que j’ai quitté les ateliers.
- Mais tu sais reconnaître un bon combattant, non ? glissa l’intendant avec un demi-sourire.
- Probablement, oui. Mais je ne passerai pas mes journées à observer des hommes se battre pour trier les bons des médiocres. Je suis roi. Je dois déléguer.
- À qui ? s’enquit le grand intendant. Qui sera digne de choisir ? Et selon quels critères ? Pourquoi le peuple accepterait-il un système aussi… déroutant ?
Narhem croisa les bras.
- Parce qu’il leur rapportera de l’argent.
Un silence.
- Comment ça ? gronda le grand intendant, aussitôt sur ses gardes.
- Cinq niveaux de compétence. Cinq paliers de salaire. Chaque compétence évaluée, reconnue, payée à sa juste valeur. L’émulation remplacera l’héritage. Le travail, la naissance. Ce système donnera envie de progresser.
- Je ne comprends rien, maugréa l’intendant.
- Chaque niveau associera deux types de compétences : une mentale, une productive. Par exemple, la compétence mentale de niveau 1 sera… comprendre et se faire comprendre en ruyem, même maladroitement.
- Non, refusa le haut juge. Cela incitera tous les peuples à apprendre le ruyem. Tu veux en faire la langue unique ?
- C’est exactement ça, dit Narhem en souriant. Une langue commune pour transmettre les lois, commercer, circuler, partager le savoir.
- Le peuple s’y opposera, prévint le haut juge. Ils veulent garder leur langue, leurs coutumes.
- Qu’ils les gardent ! s'exclama Narhem. Je l’encourage même. Je refuse de gommer les fêtes, les danses, les chants, les croyances. Mais je veux un socle commun. Une colonne vertébrale pour un royaume unifié.
- Les msumbis pourraient en profiter pour revendiquer leur retour, murmura le haut juge.
Le silence s’installa. Narhem repensa à ce peuple déshydraté au milieu du désert, des quelques jours passés près d’eux et la terrible révélation : ils soutenaient les magiciens. Narhem planta ses yeux dans les siens. Lents. Profonds.
- L’inaction est l’acceptation. Le bannissement des msumbis reste en vigueur. Aucune règle ne change de ce côté-là.
Un à un, les membres du conseil hochèrent la tête. Leurs sourires dévoilaient leur accord, leur soulagement.
- Une maîtrise basique du ruyem, répéta l’amiral. Et le côté productif ?
- Posséder un savoir-faire utile au royaume, répondit Narhem. Formulation à affiner, mais l’idée est là.
- Cordonnier, tonnelier, paysan, éleveur, énuméra l’intendant.
- Ou intendant, juge, soldat, comptable… Mais aussi peintre, danseur, musicien. Aucun savoir-faire ne sera exclu. Et nul besoin de pratiquer cet art au quotidien. On peut passer son niveau 1 en danse et devenir pêcheur ensuite. Ce n’est pas un problème. L’essentiel est que chacun fasse ce qu’il aime et sache le faire.
- Et le niveau 2 ?
- On y exige une maîtrise plus solide. Parler couramment le ruyem. Et être capable d’exercer son savoir-faire seul, comme un artisan.
- Donc niveau 1 pour les apprentis, niveau 2 pour les artisans.
- Exactement. Et comme chaque niveau donnera droit à un revenu, les apprentis commenceront à recevoir un salaire avant même d’entrer sur le marché du travail.
- Un salaire ?! grogna l’intendant, méfiant.
- Une rémunération fixe. Dix pièces de bronze par niveau, par lune.
L’intendant se figea. Un souffle glacé passa sur la salle.
- Par lune ?! s’étrangla le haut juge.
- Oui. Une personne de niveau 5 recevra cinquante pièces de bronze chaque lune.
- C’est… impossible, articula l’intendant.
- Très peu atteindront le niveau 5, précisa Narhem. La majorité sera au niveau 2.
- Même dans ce cas ! Nos caisses…
- Les impôts augmenteront. Un quart de chaque échange reviendra au royaume.
- Un quart ? Ils ne paieront jamais ça !
- Le peuple refuse l’impôt parce qu’il n’en comprend pas l’usage. Il le perçoit comme un vol, pas comme un investissement. Mais si cet argent revient dans chaque foyer, sous forme de salaire, de nourriture, de paix… les mentalités changeront.
Un silence suivit. Chacun digérait. Narhem pensa à Dolove, à leurs longues discussions, le soir, après les combats dans l’arène de ces maudits elfes noirs. Il espérait que les Eoxans comprendraient. Que leur cœur basculerait dans ce monde nouveau.
Le grand intendant interrompit Narhem dans ses pensées, le ramenant au moment présent :
- Si vous comptez utiliser cet argent pour protéger le pays, alors je confirme : nous n’aurons pas les moyens de faire cela et de payer chacun de vos sujets.
- Nous allons développer le commerce, répondit Narhem sans se laisser démonter. Savez-vous qu’il existe des royaumes au-delà d’Eoxit ? Qu’ils regorgent de ressources, et qu’ils seraient ravis d’échanger avec nous ?
- Falathon refuse de nous parler, rappela le haut juge. Pour eux, nous restons les maudits. Ils vomissent jusqu’à notre nom. Partager leur sol ou leur air avec nous leur est insupportable.
- Et les Troliens ? demanda Narhem.
Un silence gêné tomba. Tous autour de la table échangèrent des regards incertains.
- Les… quoi ?
- La Trolie, reprit Narhem, incrédule. À l’est, derrière les montagnes. Ce pays qui, chaque année, nous prend des femmes. Vous ne savez même pas qu’il existe…
- Des femmes ? De quoi parlez-vous ?
- Du pays à l’est, répéta Narhem, les dents serrées.
- Les elfes noirs ? risqua l’amiral. Ils nous méprisent. Ils refusent tout contact, nous traitent comme des animaux.
- Les elfes noirs sont morts, coupa Narhem d’une voix dure. Tous.
Un frisson parcourut la salle.
- Morts ? Comment ? Pourquoi ?
Narhem se leva. Ses yeux s’étaient durcis.
- Exterminés. Par leur propre haine. Leur orgueil. Leur obsession du pouvoir, de la pureté, de la supériorité. J’ai purifié le monde de ces monstres. Leur absence ne dérange personne.
Un silence écrasant s’abattit. L’air devint lourd. L’intendant se racla la gorge avant de reprendre :
- Les troliens, donc. Admettons.
- Je vais nommer un diplomate, annonça Narhem. Pour l’instant, j’ignore qui mettre sur ce poste. J’y réfléchirai et je donnerai ma décision d’ici la fin de la saison.
- Avez-vous la moindre idée de ce qui pourrait les intéresser ? interrogea l’intendant.
- Pas la moindre. Je ne suis pas allé dans ce pays depuis des lustres. Cela a dû bien changer.
Un frisson parcourut la salle. Le roi venait de mentionner son immortalité comme on parle de la météo. Le silence qui suivit avait un goût métallique.
Narhem sourit. Il n’en doutait pas : cela passerait. Tout passe, avec le temps. Même l’éternité.
- Vous vous êtes arrêté au niveau 2, indiqua l’amiral, pour revenir au sujet.
- Le niveau 3 intellectuel est la capacité à lire le ruyem et compter. Le niveau 4 l’écrire. Le niveau 5 : compter, lire et écrire à la perfection.
- Peu de gens y parviendront, surtout par manque de mentor. Seuls les riches ont accès à ce genre d’éducation. Prévoyez-vous que le royaume offre…
- Le royaume n’interviendra en rien dans les entraînements, ni même dans la certification. Ne vous inquiétez pas, cela se mettra en place de lui-même. Chaque corps de métier créera ses propres échelles. Les nobles se chargeront du versant intellectuel.
- Cela leur prendra énormément de temps, souffla l’amiral.
- Pas tellement. Les épreuves intellectuelles auront lieu une fois l’an. Une grande fête permettra aux qualifiés de célébrer. Je ne vois pas la difficulté.
- La plupart des métiers ne peuvent pas être vérifiés sur une journée. Je pense aux éleveurs ou aux agriculteurs.
- J’ai bien dit « épreuves intellectuelles ». Chaque métier définira sa propre échelle, son rythme. L’accès à l’intellectuel ne sera permis qu’après validation de l’épreuve... disons pratique. On trouvera un autre mot. Je compte sur vous tous.
- Donc, vous ignorez le contenu des niveaux pratiques, comprit l’amiral.
- Exactement. Les cordonniers décideront pour eux, les danseurs aussi... Vous avez compris.
- Chaque année, les qualifiés seront répertoriés et leur salaire ajusté, conclut l’intendant. Cela va demander une organisation monumentale.
- Qui ne sera pas centralisée. Chaque région sera autonome. Ce sera aux comtes de gérer les listes et les rétributions. Je n’ai pas choisi au hasard le titre le plus bas de la noblesse. Je veux du local. Si le comte connaît ses sujets par leur nom, tant mieux. Sinon, on créera un poste dédié, avec ses propres niveaux. L’expérience affinera tout ça.
- Vous comptez combien de temps pour rendre ce système opérationnel ? demanda l’amiral.
- Deux générations, au moins.
- Vous voyez loin, murmura l’intendant.
Narhem se redressa. Il eut un bref sourire, comme s’il trouvait la remarque candide.
- Je suis immortel. Je peux me le permettre. Ce pays a besoin d’être refondé en profondeur. Et cela prend du temps.
Un nouveau silence s’installa. Un peu plus lourd. Un peu plus long. Certains détournèrent les yeux. D’autres fixaient Narhem sans vraiment le regarder, comme s’ils réalisaient seulement maintenant ce que cela impliquait : lui serait encore là dans cinquante ans. Eux, non.