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Chapitre 45 : Bintou – Ligne principale

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Par Nathalie

Lorsque Bintou ouvrit les yeux après une nuit de repos profonde, elle découvrit l’eoshen nomade planté devant elle.

- À mon tour, annonça-t-il.

Bintou se frotta les paupières.

- Je vais boire d’abord, grogna-t-elle, la gorge sèche.

Elle sortit sous ses ronchonnements. Lorsqu’elle revint, il était déjà nu et allongé. Un sourire lui échappa. Pressé comme la queue d’un jeune marié la nuit de ses noces.

Elle prépara l’huile en prenant son temps, laissa le parfum se libérer dans l’air, puis posa ses mains sur le corps chaud de l’eoshen. Il sombra en méditation, avant même que le massage ne débute, rendant son travail d’autant plus aisé.

Les quelques nœuds cédèrent sous ses doigts. Bintou assouplit le tissu nerveux par de longues caresses précises. Lorsque tout lui sembla parfaitement lisse, elle invita l’eoshen à revenir.

Il ouvrit les yeux, sans vertige, tout sourire.

- C’est incroyable ! D’habitude, il me faut des lunes pour plonger aussi profond. Combien de nœuds ?

- Six. Certains étaient bien planqués. J’ai dû te retourner pour les atteindre.

Il sembla réaliser seulement alors qu’il était sur le dos, son intimité exposée sans retenue. Oui, les elfes noirs étaient bien sexués, songea Bintou, et pas à moitié. Elle détourna les yeux, plus amusée qu'embarrassée.

L’eoshen bondit jusqu’à la salle de bain. Bintou profita de son absence pour aérer la pièce.

- Tu veux que je t’apporte tes vêtements ? lança-t-elle.

- Volontiers ! répondit-il, la voix étouffée par la vapeur.

Plongé dans l’eau chaude, il s’abandonnait au plaisir. Bintou entra, déposa les vêtements pliés sur un banc.

- Merci, Bintou. Pas que pour ça. Pour tout.

- Ce n’est pas désagréable pour moi, glissa-t-elle sans réfléchir.

Il la gratifia d’un sourire en coin, mordillant sa lèvre inférieure. Bintou s’éloigna à grandes enjambées. Elle ne tomberait pas dans le piège de ce séducteur à la peau sombre.

Elle alla respirer sur la terrasse, laissant la brise effleurer son visage. Quelques instants plus tard, l’eoshen venait la rejoindre.

- Je suis désolé, Bintou.

- Pourquoi ?

- Je dois repartir. Nous sommes peu nombreux, nous… les shale.

- Shale ? répéta-t-elle, intriguée.

Il désigna l’horizon. Les nomades, comprit-elle.

- Bon courage pour vos soins et vos jugements, répondit-elle sans comprendre pourquoi il semblait aussi peiné.

- Je suis censé…

Sa main droite s’ouvrit. Une Nech’i kwasi commença à naître dans sa paume.

- Il a dit… que tu saurais pourquoi…

Le sort vacilla. Visiblement, l’envie de l'infliger ne lui venait pas du cœur. Quand la Nech’i kwasi fondit vers elle, Bintou fit un geste souple. Le shen détourna l’énergie, qui s’éteignit contre la pierre. L’eoshen sursauta. Nul n'avait jamais refusé une punition.

- Qu’il vienne donc le faire lui-même, siffla-t-elle.

L’eoshen pâlit, plissa les yeux, puis recula sans un mot. La lourde porte en pierre se referma sur lui. Bintou resta seule, songeuse. Le professeur sadique était le seul encore volontaire. Son départ signifiait que ses talents n’étaient plus requis. Elle allait pouvoir regagner le village.

- Que tes nuits soient sombres, Bintou.

Elle se retourna. L’un des deux adolescents ricaneurs se tenait là, sourire crispé, nerfs à fleur de peau.

- Que tes nuits soient sombres, répondit-elle d’une voix calme.

- Tu pourrais… améliorer mon assemblage ? demanda-t-il, une lueur de détresse au fond des yeux.

Bintou cligna des paupières. Un volontaire. Une rareté. Elle activa le shen. Devant elle, l’assemblage scintillait, fragile comme un bijou d’hiver : des mailles fines, soyeuses, ordonnées à la perfection. Les ancrages, polis comme des galets de rivière, s'imbriquaient avec légèreté. Aucun nœud.

Et pourtant.

Elle s’approcha, lentement. Le shen lui envoyait des frissons, un malaise diffus. Elle tourna autour de lui, scruta, chercha, puis vit : il manquait la ligne principale. Tout tenait sur du vide. À la moindre secousse, l’édifice s'effondrerait.

L’adolescent restait figé, gorge serrée, yeux plantés dans les siens.

- Je… je veux bien essayer, souffla-t-elle.

Étendre un fil principal. Soutenir toute une structure fragile. Son cœur cogna dans sa poitrine. Elle observa, fixa, regarda, s’approcha, recula. Enfin ! Un fil… ténu. Plus mince qu’un cheveu. Il existait. Un miracle.

- Il y a… trop de nœuds ? bredouilla-t-il.

- Non, répondit-elle.

- Alors quoi ?

- Suis-moi. Salle de massage. Je vais devoir… aller en profondeur.

Son regard se troubla, mais il hocha la tête. S’attaquer au cœur de l’assemblage ! Déjà qu’effleurer un fil extérieur la faisait grimacer de douleur, alors au plus profond…

- Je suis déjà entré en méditation profonde, murmura-t-il.

- Bien.

Elle s’agrippa à cette promesse comme à une bouée. Dans le calme pesant de la salle, il se déshabilla. Chaque geste, précis, chargé d’une gravité rituelle. Bintou détourna vite le regard, déroutée par la solennité du moment.

Préparer l’huile. La plus pure. La seule capable de l'emmener jusque-là, jusque dans l’étoffe même de son être.

Lorsqu’il s’allongea, il glissa aussitôt dans une méditation. Déjà, son souffle ralentissait, effleurant l’immobilité.

Bintou commença à masser, glissant ses doigts huilés sur sa peau sombre, et sentit son corps vibrer sous ses paumes. Peu à peu, il descendit encore plus profondément. Un palier… puis un autre.

Elle osa une première approche.

La douleur jaillit dans son bras comme une morsure. Elle gronda, accrochée à la table pour ne pas s’effondrer. Son souffle saccadé peinait à retrouver un rythme normal.

Elle attendit. Reprenant courage, elle repassa longuement sur chaque ancrage, les caressant, les assouplissant, jusqu’à percevoir un frémissement en lui.

Un nouveau cran.

Elle tenta à nouveau d'atteindre le fil principal. La souffrance explosa, mais un peu moins fort. L’obscurité derrière ses paupières trembla. La nuit s'étirait, interminable. Ses forces s’étiolaient. Ses mains tremblaient. C’était maintenant ou jamais.

Elle pinça entre ses doigts le minuscule fil relié au foie de l’adolescent et tira, d’une douceur infinie malgré la douleur fulgurante qui lui remontait dans le bras, envahissant son torse, étranglant ses poumons, puis étreignant son cœur et son esprit.

Bintou reprit conscience dans une violente nausée. Un adolescent, l’autre du binôme de ricaneurs, la secouait avec une maladresse inquiète. Elle avait mal partout. Elle chercha à contacter son moi intérieur, mais il demeura muet. Pourquoi son vis-à-vis ne la soignait-il pas ? Peut-être n’en était-il pas capable. Ce n’était qu’un apprenti, après tout.

- Tu vas bien ? demanda-t-il, avant de jeter un coup d’œil au second, toujours allongé. Il ne respire plus !

Le mot tomba comme un couperet. Bintou bondit sur ses jambes, le désespoir éclatant dans son hurlement :

- Quoi ?!

L’adolescent la rattrapa de justesse par les hanches pour l’empêcher de tomber. À nouveau, elle appela le shen, réactiva son lien et jeta un regard paniqué vers son client. Le long fil, celui du foie, fouettait l’air autour de lui comme une bête paniquée, cherchant désespérément à se raccrocher à quelque chose.

Bintou tendit la main, attrapa le fil et le plaqua pour l’obliger à rejoindre sa place. Une décharge foudroyante la projeta contre le mur. Le noir l’engloutit.

La douleur revint la première. Massive, indiscutable. Puis des sons brouillés s’imposèrent.

- Il me semble qu’elle reprend connaissance, souffla une voix.

- Donne-lui de l’eau ! ordonna une autre.

On la souleva avec précaution. De l’eau fraîche coula sur ses lèvres. Un bonheur si simple qu’elle en aurait pleuré. On la reposa doucement.

- As-tu assez de shen pour te soigner ? demanda la seconde voix.

Bintou, sans répondre, activa son shen. Son moi intérieur surgit, comme s’il n’avait attendu que son appel, balayant la douleur, restaurant son énergie. Elle se redressa d’un coup. Les deux adolescents la fixaient, mi-inquiets, mi-ébahis.

- Je sais que tu viens de frôler la mort, mais je t’en supplie, Bintou ! Le temps presse. Sauve mon frère, supplia l’adolescent ricaneur, que Bintou fut soulagée de voir en vie.

- Quoi ? fit-elle, encore sonnée.

- Fais-lui la même chose qu’à moi !

Elle secoua la tête, prise d’un vertige. Elle n’avait pas la moindre envie de recommencer.

- C’est qui, ton frère ?

Il désigna le second ricaneur, celui venu l’aider dans la salle de massage. Bintou activa son shen. Ce qu’elle découvrit la fit grimacer : un tissage de nœuds grossiers, sans harmonie ni fil conducteur.

- Je… suis désolée… balbutia-t-elle.

- S’il te plaît ! insista le premier. Il va mourir si tu ne fais rien !

- Je ne comprends pas… souffla-t-elle.

- Les épreuves ont lieu demain, à l’aube. Si d’ici là, il n’a pas trouvé son moi intérieur, il sera exécuté.

- Quoi ?

- Chaque apprenti doit progresser chaque année. Nous avons franchi tous les autres niveaux. Il ne nous manque plus que la régénération naturelle. Tu viens de me montrer mon moi intérieur ! Ce que cet incapable n’a pas réussi à faire… en deux générations !

Deux générations ? Bintou eut du mal à comprendre. Incapable ? Elle fit le lien avec le professeur dont ils se moquaient sans retenue. Deux générations à écouter des inepties sans résultat… pas étonnant qu'ils aient perdu patience. Elle-même n'aurait pas tenu aussi longtemps.

- Mais je ne t’ai pas montré ton moi intérieur… protesta-t-elle.

- Si ! Je le sens. Regarde !

Il s’entailla la paume. La blessure se referma à vue d'œil.

- Hier encore, j’en étais incapable. C’est un miracle ! Je t’en supplie. Aide mon frère !

- Frère ?

Chez les elfes noirs, ce mot ne signifiait pas grand-chose. Ceux de la même caste se désignaient ainsi. Pourquoi l'utiliser avec autant d'intensité ?

- Nous sommes…

Le mot suivant lui échappa. Elle ne l’avait jamais entendu.

- Nous avons grandi ensemble. Dans le même ventre. En même temps, expliqua-t-il.

Des jumeaux.

- S’il te plaît… répéta-t-il, la voix tremblante.

Bintou sentit son cœur se serrer. Ils n’étaient plus deux adolescents rieurs. Ils n’étaient plus qu’une détresse nue, déchirante.

- D’accord, murmura-t-elle.

Ils la suivirent jusque dans la salle de massage.

- Je vais t’aider, murmura le premier ricaneur à son frère. Médite. Je te guiderai vers le fond.

Lorsque Bintou s’approcha, les deux elfes noirs se tenaient la main. Celui allongé sur la table méditait à peine. Le soleil déclinait, mais on était encore loin du compte. La nuit suffirait-elle ?

- Bintou, le soleil se lève ! gronda le premier ricaneur.

- Il n’est pas assez loin ! gémit-elle.

- L’épreuve va commencer ! insista le ricaneur.

Bintou arrêta son massage, les mains tremblantes. Les larmes aux yeux, elle attrapa le fil de vie qui émergeait faiblement du poumon gauche.

Pas question de refaire la même erreur.

Cette fois-ci, elle tira, visa l’épaule droite, le point d’ancrage final - et s’écroula.

Son cœur s'était arrêté. Ses poumons restaient muets. Bintou le savait : cet acte lui coûterait la vie. Inutile d’appeler son moi intérieur. Inutile d’espérer. Elle était vide. Attacher ce fil lui avait tout pris. Au moins quitterait-elle ce monde dans la joie d’avoir tendu la main - d’avoir permis à deux âmes perdues de rester ensemble.

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