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Chapitre 12 : Le choix

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Deux. Trois. Quatre, cinq. Six sept huit neuf. Plus. Trop.

Des morts successives secouaient Kurtis par vague, l’attirant encore plus profondément dans la détresse. À la treizième, il ploya et rendit le peu de nourriture qu’il avait réussi à avaler avant l’attaque. Oèn le soutint en silence tandis qu’il parvenait difficilement à conserver un Lien qu’il voulait rompre. Ses larmes se mêlèrent à la nourriture à peine digérée alors qu’il fermait de nouveau les yeux pour se concentrer sur le Cercle.

Soudain il entendit Sagal, l’autre membre de son escorte, pousser un bref cri. Il ouvrit les yeux pour le voir s’effondrer dans un jet de sang. Il resta figé, contemplant son regard se vider peu à peu.

Maintiens le Lien ! s’écria la voix lointaine de Saoirse.

Mais il laissa toute sa concentration affluer sur la scène qui se déroulait sous ses yeux. Il vit Oèn se dresser entre lui et un ennemi à l’air féroce. Le jeune homme résista quelques instants mais se fit repousser brutalement et tomba à terre. Kurtis vit un sabre s’élever au-dessus de lui. Un réflexe le fit bondir sur ses pieds pour éviter la lame qui fondait sur lui.

Il rompit le Cercle.

Ses perceptions furent violemment amputées et le vertige qui le bouscula le fit s’effondrer. Hagard, il ne put qu’apercevoir du coin de l’œil l’assaillant armer un coup mortel. L’homme abaissa son sabre avec un cri triomphant qui fut coupé quand Oèn le chargea avec violence. Les deux adversaires roulèrent à terre en poussant jappements et grognements. Kurtis ne réussit pas à les discerner l’un de l’autre jusqu’à ce qu’Oèn émerge de la mêlée, frappant à coups répétitifs son ennemi à l’aide d’un couteau effilé. L’homme qui s’agitait sous lui cessa bientôt de bouger.

Le jeune guerrier traîna son regard torve jusqu’à Kurtis, respirant bruyamment, couvert de sang. Il se redressa en chancelant tandis que le jeune garçon reculait, pris d’une peur étrange. Mais le Hekaour s’effondra au sol, révélant une tache sombre qui s’étendait sur son armure de liège.

*

Les yeux de Lohan survolaient les rues défilantes. Des cadavres, des cadavres, et encore des cadavres. Des cadavres de rebelles parfois saupoudrés de cadavres de Sylviens. Des cadavres et, il l’espérait, des blessés encore vivants.

Le désastre sanglant s’étirait lugubrement sous leur regard horrifié alors que l’ombre élancée de Nuit galopait sur le sol rougeâtre en direction de la Tour.

Une colonne de flammes s’éleva non loin d’eux, les arrosant de sa chaleur ardente. C’était sans doute l’œuvre de Maxima, une Porteuse douée du pouvoir de contrôler le feu. Elle avait servi dans l’équipage de Lohan avant qu’ils ne rejoignent tous les deux la nouvellement bâtie Cité des ombres. Il l’imaginait très bien à cet instant, repoussant ses limites à l’extrême pour défendre la ville.

— Ce pouvoir est terrifiant, souffla Asha.

Elle devait penser qu’alors qu’elle prononçait cette phrase aux siens qui périssaient par le feu.

Lohan ne répondit rien et pressa sa monture vers le centre de la cité.

Nuit, ivre de sa course éperdue, déboula dans une ruelle à toute vitesse. Il aperçut, l’espace d’un instant, Adhara lever une dague avec un sourire vainqueur au-dessus d’une Sylvienne démunie. Aussitôt, une chevelure vola devant ses yeux et la chaleur d’Asha dans son dos disparut brusquement.

— Non !

Il fit piler Nuit, manquant d’être expédié à terre. Il sauta au sol, non loin d’Adhara qui s’était reculée en voyant le cheval foncer sur elle. La princesse fixait, effarée, la jeune fille qui se tenait face à elle, les bras écartés.

— C’est impossible… murmura-t-elle.

Elle se mit à trembler, sa surprise s’évaporant peu à peu au profit de la rage. Ses iris dorées flamboyèrent. Asha frissonna soudain, clignant plusieurs fois des yeux. Adhara, appuyant son regard sur elle, s’approcha lentement, armée de sa dague.

— Attends ! s’écria Lohan en l’attrapant par le bras.

Il évita le coup qu’elle lança par réflexe.

— Lohan ? Mais qu…

— Ne lui fais pas de mal, demanda-t-il d’un air aussi confiant qu’il put, elle est ici pour stopper l’attaque.

Adhara fronça férocement ses sourcils délicats.

— Je peux savoir ce qui se passe ? siffla-t-elle. Cette créature est censée être morte.

— C’est compliqué. Tout ce que tu dois retenir c’est que comme elle est vivante, les siens n’ont plus de raison de nous massacrer, en tout cas ils en ont moins. On peut cesser ce bain de sang.

L’Étoile de la rébellion s’approcha de lui, le visage sombre.

— Et pourquoi voudrais-je cesser les combats ?

Il eut un mouvement de recul.

— Comment ça ?

— Les Sylviens nous ont pris par surprise, et c’est vrai qu’ils ont frappé un grand coup. Mais ils sont peu nombreux. Tu ne t’en es sans doute pas rendu compte, mais on est en train de prendre l’avantage. Nous avons l’occasion de réduire à néant presque toute une tribu !

Il n’aima pas l’excitation qui croissait dans la voix de sa supérieure.

— Eh bien, c’est quoi cette tête ? Tu devrais être content !

— Je…

Adhara fit volte-face vers Asha et l’autre Sylvienne qui s’était relevée en chancelant.

— Je ne sais pas comment tu peux être encore en vie, mais je vais m’arranger pour y remédier. Lohan, je les aveugle, tue-les.

Il se raidit alors que les deux jeunes filles se tenaient crispées l’une contre l’autre, guettant l’approche de leurs ennemis malgré leurs yeux soudain noirs. Asha, l’air impassible, semblait fixer Lohan. La main de l’exécuteur trembla sur le pommeau de son sabre.

— Mais qu’est-ce que tu attends ? le pressa Adhara. Bute-les, qu’on en fini…

Elle n’avait même pas achevé sa phrase qu’un éclair blanc fusa, la percutant au niveau de la poitrine, entre les seins. Elle s’écroula, ouvrant la bouche en grand pour chercher de l’air. Au-dessus d’elle se dressait une Asha au visage froid. Avant qu’Adhara n’ait pu reprendre son souffle, elle lui assena un coup sec sur la nuque, la plongeant dans l’inconscience.

La Sylvienne leva ses prunelles redevenues claires vers Lohan, figé.

— Maintenant qu’elle est inconsciente, c’est toi qui commandes si je ne m’abuse. Je vais tenter de raisonner les miens. Toi, fais cesser la contre-attaque.

Le jeune homme laissa son regard glisser jusqu’au visage stupéfait de son amante. Il serra les poings.

— Fais attention, siffla-t-il, ou je risque de ne plus être ton allié.

Elle ne cilla pas.

— C’est la dernière faveur que je t’accorde, ajouta-t-il avant de prendre le corps d’Adhara dans ses bras.

Il se détourna et se dirigea tout droit vers la haute silhouette de la Tour qui les dominait.

*

Kurtis s’approcha d’Oèn qui respirait difficilement. Le jeune garçon découpa de ses mains tremblantes le liège qui protégeait le ventre du Hekaour, révélant une plaie béante d’où le sang s’échappait par vagues.

L’esprit en ébullition, il se servit de ses vêtements pour confectionner une compresse qu’il appliqua à la hâte. Il fixait le visage pâle d’Oèn dont la survie était incertaine.

Keira va me tuer si je ne le sauve pas, se dit-il dans une tentative d’humour qui ne le rasséréna pas du tout.

Il fouilla le paysage du regard, appelant mentalement à l’aide. Mais la pagaille qu’avait déclenché la rupture du Cercle l’empêchait même d’atteindre Ealys. Il laissa une larme rouler sur sa joue.

Par sa faute, de nombreux guerriers allaient trouver la mort.

*

Keira sentit ses genoux céder et se rattrapa de justesse avant de tomber au sol, fixant la cape noire du rebelle qui disparaissait au détour d’une ruelle, amenant au loin son ennemie. Ses yeux allèrent bientôt dévorer la femme qui se tenait devant elle, tentant de tirer de la réalité dans sa présence. Cette dernière lui afficha un grand sourire. Elle s’approcha et l’enlaça tendrement. Ce n’est qu’en sentant cette étreinte familière et cette senteur de miel que Keira put enfin prononcer ce nom si doux.

— Asha…

Les larmes affluèrent.

— On croyait que tu étais morte…

— Je sais. Je suis désolée.

Keira agrippa sa sœur et la serra contre elle comme si elle voulait qu’elles fusionnent.

— Tu… tu m’as manqué, bégaya-t-elle.

— Toi aussi.

Asha rompit l’étreinte bien trop vite. Son sourire se dilua au profit d’un air sérieux et préoccupé.

— Où est Père ? s’enquit-elle d’une voix froide.

Keira ouvrit la bouche pour lui répondre mais la referma. Elle venait de réaliser que le Cercle avait été rompu. Elle endigua du mieux qu’elle put la panique qui monta en elle.

— Je… je ne sais pas… on devait se rejoindre à la Tour…

— Alors, allons-y.

La main d’Asha saisit la sienne, l’attirant vers le centre de la ville tourmentée. Alors qu’elles débouchaient sur une rue un peu plus large, la ressuscitée stoppa brusquement sa marche, manquant de se faire percuter par sa sœur.

— Qu’est-ce qu’il y a ? fit Keira.

Elle n’obtint pas de réponse, la main de son aînée l’enserrait dans un étau lourd. Elle lança son regard sur le sol de l’avenue et eut un hoquet. Elle reconnut aisément les visages immobiles de ses camarades jetés au sol, la gorge tranchée. Et parmi eux, ses yeux horrifiés furent attirés par un corps large dont la peau avait été brûlée.

Une crinière de feu avait été dévorée pour révéler par endroit un crâne fragile. Seuls des lambeaux de vêtements couvraient encore des rondeurs autrefois pleine de vie. Et ces yeux. Blancs, cuits. Ils fixaient la voûte de terre implacable sur un visage qui bien que ravagé irradiait encore de rage. La silhouette presque indiscernable d’un ours roulé en boule se laissait tristement deviner sur un ventre consumé.

Keira sentit ses joues être inondées de larmes. Sa sœur l’attira près du cadavre d’une démarche raide. Au-dessus d’Artis, la main qui la serra disparut soudain. Asha tomba à genoux sans un mot.

Ses doigts las se levèrent pour caresser tendrement la joue craquelée de sa meilleure amie. Une unique larme brilla sur son visage immensément triste.

— Tout ça pour moi… souffla-t-elle.

Keira se serra contre elle, éprise de sanglots. Le grondement d’un brasier sur fond de hurlements vint baigner la scène d’un requiem lugubre.

Asha se pencha pour embrasser le front d’Artis. Après un dernier regard empli d’une lourdeur indicible, elle se releva.

— Nous devons arrêter ça, dit-elle en portant ses yeux durs sur la Tour sombre.

Keira retint un hoquet et la suivit vers la place centrale d’où émergeait une rumeur confuse, abandonnant son amie au repos éternel.

*

Lorsqu’il le vit arriver, chargé du corps de sa fille, Bénen cessa ce qu’il était en train de faire pour se précipiter sur l’exécuteur. Ses épais sourcils projetèrent une immense ombre sur ses yeux acier.

— Elle est vivante, indiqua immédiatement Lohan devant le doute horrifié de son collègue.

— Que lui as-tu fait ?! aboya-t-il.

— Rien, je viens de rentrer. Je l’ai trouvée inconsciente à quelques ruelles d’ici.

Le conseiller s’approcha pour détailler le visage à peine frémissant de la princesse.

— Amène-là à l’abri, ordonna-t-il.

— Non.

Les yeux furieux de Bénen le percutèrent.

— Faites-le vous, moi je dois prendre la suite des opérations.

— Que comptes-tu faire ? répondit le quinquagénaire, méfiant.

— Cesser les combats.

Son interlocuteur écarta ses yeux, surpris. Lohan passa rapidement une main nerveuse sur son visage et fit volte-face, entendant un grondement enfler derrière lui. Les soldats qui protégeaient la Tour, asile provisoire des civils, tendirent leurs armes tremblantes en avant.

Une trentaine de Hekaour déboulèrent en hurlant. Bénen attrapa Adhara et recula précipitamment à l’intérieur de la ligne de défense tandis que Lohan tentait de contenir son émotion grandissante. Il fixait ses ennemis qui traversaient la place à toute vitesse. Il devait les stopper. Les stopper, et pas les tuer.

Il leva les bras, et, obéissant à son ordre silencieux, les ombres jaillirent du sol pour dresser une barrière d’un noir brumeux devant les assaillants. Les chevaux pilèrent, certains se percutèrent, les cavaliers durent s’accrocher pour ne pas être propulsés en avant. Seul le meneur parvint à anticiper cet arrêt brusque et fit stopper son étalon suant à quelques mètres de Lohan. Un aigle poussa un bref cri et vint se poser sur l’épaule du Sylvien.

L’exécuteur abaissa lentement la barrière, libérant le passage. Mais les ombres continuèrent de bouillonner sur les pavés. Les cavaliers n’avancèrent pas.

— Je veux négocier une trêve, lança Lohan. Le sang a assez coulé. Vous êtes en train de perdre l’avantage, la paix que je vous offre vous est profitable.

Il espérait qu’Asha s’était déjà manifestée auprès des siens par un quelconque moyen mystique.

— On ne versera jamais assez de sang pour le crime que vous avez commis, répondit l’homme à l’aigle.

Lohan serra les dents. Il semblait qu’ils ne soient pas encore au courant de la résurrection de celle qu’ils étaient venus venger. Devait-il le leur dire ? Ils ne le croiraient sans doute pas.

— Si vous vous obstinez dans la bataille, nous vous anéantirons, déclara le jeune homme d’une voix menaçante.

— N’en soyez pas si sûr.

Les regards des deux meneurs s’affrontèrent dans un silence étouffant.

Lohan mit la main sur le pommeau de son sabre.

*

— Pourquoi tu n’y vas pas ? souffla Keira.

Asha jeta un œil prudent sur la place du Soleil, veillant à rester cachée derrière un bâtiment.

— Je viens de réaliser quelque chose, répondit-elle.

Sa sœur fronça les sourcils.

La jeune fille ferma un instant les yeux, luttant contre l’envie infantile de courir dans les bras de son père.

Il était là, si proche. Lui et toute sa tribu, sa famille.

En face de soldats ennemis, dans une ville mise à feu et à sang.

Tout ça pour elle. Parce qu’elle était morte. Morte sur cette place qui charriait en elle un concert de cris de joie terrifiants.

— Asha ? la pressa Keira.

— Garde le secret, s’il te plaît.

— Quoi ?

— Ne révèle pas à Père, ni aux autres ma résurrection. Enfouis-le au plus profond de toi-même.

Sa sœur secoua lentement son visage plein d’incompréhensions.

— Mais… mais pourquoi ?  

— Parce que j’ai plus de pouvoir en étant morte que vivante.

— Hein ?

Asha entoura les joues de Keira de ses paumes.

— Cette bataille est peut-être la première depuis mille ans, mais je suis persuadée qu’elle n’est pas la dernière. Et je veux empêcher ça. Pour ça, je ne peux pas être une Hekaour parmi tant d’autres, je dois être une martyre dont l’esprit guide les vivants.

Son interlocutrice se mit à sangloter.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ?

Asha lutta contre les larmes qui lui piquaient les yeux.

— Je ne vais pas revenir.

— Arrête…

— Je ne peux pas reprendre ma vie comme ça, Keira. Il faut que je tente quelque chose.

— Non… non, reviens à la maison…

Les doigts d’Asha quittèrent la chaleur des joues de sa sœur, elle baissa les yeux.

— Je suis morte, tu sais. Et je pense que je ne serai plus jamais vraiment vivante.

Keira se pressa contre elle.

— Tu n’as pas le droit…

— Rends-moi ce service, s’il te plaît. Ne dis rien à personne.

— Je…

Ses prunelles piquées d’or absorbèrent les iris azurés de Keira.

— S’il te plaît.

— Tu es cruelle…

La jeune Hekaour s’essuya les yeux.

— D’accord, lâcha-t-elle le regard vide.

Un sourire dénué de joie étira difficilement les lèvres d’Asha.

— Merci.

Elle marqua une courte pause.

— Maintenant j’ai besoin que tu demandes à Père de cesser les hostilités.

— Quoi ?

— Il hésite, ça se voit. Il a conscience de la situation. Il t’écoutera, j’en suis sûre. Dis-lui que ce n’est pas ce que j’aurais voulu, que ma vie ne vaut pas toutes ces victimes.

— Tu veux que je le convainque d’arrêter la bataille ?!

— Oui, fais-le. Pour Artis. Pour moi.

Keira chassa des larmes douloureuses.

— Si je fais ça, on ne va pas se revoir… ?

Asha faillit craquer.

— Si, bien sûr que si. On se reverra, un jour. Je te le promets.

Sa sœur évita son regard.

— Je vais faire ce que tu veux, énonça-t-elle, mais jamais je ne leur pardonnerai. Qu’ils meurent tous, et le monde se portera mieux.

Un sourire fade apparut sur le visage de la ressuscitée.

— Si seulement c’était si simple, souffla-t-elle.

Elle étreignit sa cadette avec force.

— Merci, ajouta-t-elle à mi-voix.

Keira ne répondit pas, les yeux baissés. Elle se détourna et sortit à la lumière de la place du Soleil. Mais avant de disparaître de son champ de vision, elle lui jeta un dernier coup d’œil, lançant tout son amour et sa peine par ses iris. Asha les accueillit avec chaleur, laissant une larme s’échapper de ses paupières.

*

Les pavés étaient froids, et les regards encore plus. Keira se sentait exposée dans cet espace dégagé, terriblement fragile. Elle portait encore son glaive qui fourmillait à sa ceinture, mais elle avait laissé son akkash sur les lieux des combats.

Les yeux des soldats comme des Sylviens furent attirés par la silhouette solitaire qui marchait vers eux. Les plus lourds, ceux de son père, étaient surmontés de sourcils froncés.

— Père, lança-t-elle d’une voix légèrement tremblante, je souhaite que nous arrêtions l’attaque.

— Pourquoi ça ? siffla-t-il.

— Nous n’avons plus l’avantage, le Cercle s’est rompu et…

— Nous avons encore des atouts.

— Certes…

Elle perdit ses mots. La pression d’une centaine de regard propulsa quelques larmes sur ses joues.

— Asha… ce n’est pas ce qu’Asha aurait voulu, dit-elle, le nom de sa sœur chevrotant sur sa langue.

Cette fois Aedan ne répondit pas.

— Nous avons déjà ravagé la ville… tant des nôtres ont déjà péri… Il est temps de nous retirer, ou nous ne pourrons plus nous relever.

Père resta immobile, Keira se sentit pressée de rajouter une dernière phrase.

— Massacrer, comme ça… J’ai l’impression de trahir Asha.

Sa voix s’était étranglée sur la fin.

Aedan la dévisagea de son air dur pendant de longues secondes. Le silence écrasant qui les entourait lui donnait l’impression d’étouffer.

Finalement, le chef des Hekaours tourna la tête vers le meneur adverse, l’homme qui avait accompagné Asha.

— J’accepte la trêve, déclara-t-il.

Son interlocuteur hocha la tête.

— Nous vous laissons repartir avec vos morts et vos blessés, mais à une condition : vous devez jurer de ne plus nous attaquer. Je réclame une trêve… d’un an.

— J’accepte. Je jure de la respecter.

— Dans ce cas moi aussi je jure sur mon honneur de ne pas lancer d’offensive contre vous pendant une durée d’une année. Ni d’attenter à l’intégrité de vos membres.

— Une dernière chose, ajouta Aedan d’une voix moins assurée.

— Oui ?

— J’aimerais que vous nous rendiez la dépouille de ma fille.

Les lèvres de l’homme en noir tremblèrent, il baissa la tête.

— Nous… nous ne l’avons pas. Nous l’avons brûlé.

— Et les cendres ?

— Dispersées.

Aedan inspira.

— Soit. Nous allons donc nous retirer.

Il fit faire volte-face à son cheval.

— Adieu, lança-t-il.

— Adieu.

Le chef des Hekaours se tourna vers ses hommes.

- Parcourez les ruelles selon le plan initial, amenez les blessés au point de rendez-vous, les Arsalaïs devraient s’y trouver. Une fois que tous les blessés seront rapatriés, nous irons chercher les morts.

Les Sylviens hochèrent la tête et se dispersèrent.

*

Conan étouffa un cri. Ses jambes harassées le jetèrent à terre. La vision soudain embrouillée de larmes, il tâtonna à la recherche de réalité. La peau froide de sa mère sous ses doigts confirma ce que ses yeux refusaient.

Ottia avait encore son marteau à la main. Son regard aurait sans doute affiché un air déterminé si sa tête éclatée avait permis de le voir. Son autre main, elle, tenait celle de Bion, le torse transpercé d’une lance.

Le feu grondait encore dans la cité, mais le vacarme de la bataille semblait s’être tu.

Un hurlement étranglé déchira la gorge de Conan alors que le monde tournoyait dans une mare de sang. Le liquide poisseux étalé autour de ses parents remontait jusqu’au jeune garçon, se glissait sous ses vêtements, l’enserrait, pénétrait dans sa gorge, l’étouffait.

Il n’y avait pas de mots pour exprimer l’immensité de sa culpabilité.

Les sanglots déboulèrent, se bousculèrent, s’affrontèrent dans son corps pris de convulsions. N’ayant même pas la force de se tenir à genoux, il s’effondra et se roula en boule dans le sang répandu. Il attrapa la main morte de sa mère d’un geste inconstant et la serra contre lui.

— Je suis désolé, désolé, désolé, désolé… répéta-t-il en une litanie infinie.

Il avait tué Asha. Il avait tué ses parents. Ils avaient payé pour ses erreurs dans la plus terrible injustice.

Une idée sombre consuma peu à peu ses pensées.

Les joues fripées, il rampa jusqu’au corps de son père. Là, il se redressa, tremblant, et saisit la lance encore plantée dans le torse immobile. Il l’arracha de la poitrine du menuisier, poussant un cri comme pour couvrir le bruit immonde de la lame qui s’extrayait de la chaire.

Il dut lutter contre ses jambes pour parvenir à se mettre debout. Il tourna l’acier rougi de sang qui vacillait vers sa gorge.

Le métal poisseux était tiède.

Il inspira difficilement, ferma les yeux. Ses doigts se raidirent à l’extrême autour du manche.

Il expira.

Il faillit faire tomber la lance alors que les larmes jaillissaient de ses yeux, il chancela.

Son regard tomba sur le crâne déformé de sa mère, sa respiration se bloqua.

Il affirma sa prise sur l’arme qu’il tenait. Cette fois, ses yeux restèrent accrochés à la vision d’horreur qui s’offrait à lui.

Il inspira. C’était douloureux.

Il expira.

La lame bondit et déchira sa peau.

*

Keira finit par retrouver son cheval. Elle participa au déplacement des blessés vers le camp de secours installé à la hâte. Là-bas, elle retrouva Kurtis, le visage sombre, et Oèn qui souffrait d’une hémorragie. L’apprenti Arsalaï avait appliqué les premiers soins et était désormais optimiste sur ses chances de survie, malgré tout la jeune fille ne parvenait pas à endiguer l’inquiétude qui la harcelait.

Parmi les victimes, ceux qui s’était frottés à une Porteuse contrôlant le feu affichaient de sévères brûlures. Baharn, qui avait manqué de perdre un œil, était l’un des seuls survivants.

La première dépouille que ramena Keira fut celle d’Artis. Lorsqu’elle revint sur la scène du massacre, elle trouva Bogon, la monture de la défunte, couché près du corps. Elle s’approcha doucement et le cheval poussa un hennissement plaintif, levant vers elle des yeux plein d’espoir. Elle caressa son encolure, secouant la tête. Bogon baissa ses naseaux sur le visage brûlé d’Artis, il lui donna un petit coup et la tête de la morte retomba sur le côté. Keira s’était remise à pleurer.

Le cheval lui offrit son dos pour qu’elle puisse transporter le cadavre. Ils revinrent au campement la tête basse.

Lorsqu’ils quittèrent enfin la cité lugubre, le soleil avait commencé à décliner.

La jeune guerrière jeta un regard en arrière, se demandant où était sa sœur, ce qu’elle comptait faire, ce qu’il lui était arrivée. Elle aurait tant aimé se lover contre elle après cette bataille éprouvante, pleurer de joie dans ses bras.

Au lieu de ça, elle talonna sa monture et laissa derrière elle le tunnel empli de fantômes.

*

Lohan sursauta quand il entendit une voix souffler son nom. Il fouilla la pénombre de la cité du regard et parvint à apercevoir une silhouette pâle camouflée à quelques mètres. Il ne put discerner plus. L’inconscience brutale d’Adhara avait plongé la ville dans l’obscurité. Jusqu’alors, elle intensifiait la lumière des fragments de champignons luminescents disposés dans les lanternes, et ce même quand elle dormait. Mais visiblement, cela ne fonctionnait pas quand on l’assommait, aussi la lumière avait-elle peu à peu décru pour être réduite au minimum. L’attaque et la pénombre combinées rendaient les habitants survivants fébriles et la recherche de blessés encore plus difficile.

— Asha ? souffla Lohan.

Un visage souriant émergea d’un carrefour.

— Merci de ne pas avoir révélé ma résurrection.

— Mais… je ne comprends pas, pourquoi tu n’as pas tout dit à ton père ?

Elle s’approcha, la tête baissée.

— J’ai décidé de ne pas revenir chez moi. J’ai pu constater que j’avais plus de pouvoir en étant morte que vivante.

Lohan fronça les sourcils.

— Du pouvoir pour quoi ?

— Pour empêcher que ce genre de choses ne se reproduise.

Elle soupira.

— C’est utopique, je sais.

Elle posa une main fébrile sur son ventre.

— Et puis… les miens auraient appris que je porte un Sang-mêlé…

— Et ? Qu’est-ce qu’ils font aux Sang-mêlés, chez toi ?

Elle secoua la tête.

— Je ne veux pas qu’elle - ou il - ait cette vie-là.

Ses iris clairs se posèrent sur ceux, noirs, de Lohan.

— Tu… tu seras mon allié, n’est-ce pas ?

— Comment ça ?

— Tu m’aideras… à établir la paix ?

Il eut un mouvement de recul.

— Je ne peux pas, lâcha-t-il.

— Pourquoi ?

— Je dois me venger. Je ne veux pas de la paix.

Les lèvres d’Asha se tordirent.

— Tout à l’heure, j’ai retrouvé ma meilleure amie… elle était morte. Comme plein, beaucoup trop de gens. C’est ça que tu veux ? La mort et la désolation ? Les larmes, le sang ?

Il secoua la tête, fuyant son regard.

— Je dois le faire, Asha. Je ne vis que pour ça.

— Non, tu ne le dois pas, tu t’en persuades, s’emporta-t-elle. Tuer ne ramènera pas tes proches, tu le sais très bien !

— Alors je devrais laisser son meurtre impuni ?! C’est tellement facile, pour toi, tu n’as personne à venger !

— Si, maintenant si. J’ai Artis. Et… j’aurais envie de t’en vouloir pour ça. C’est facile mais c’est mal. Je ne dois pas. Je ne peux pas haïr, je ne dois pas haïr.

— Eh bien j’ai choisi l’option la plus facile, et ça fait douze ans. Il est trop tard pour moi.

— Non, gémit-elle. Non, tu es vivant. Tu peux vivre. Pas pour ta vengeance, pas pour la mort, mais pour toi, ou quelqu’un, ou quelque chose. Ou pour rien. Tu peux juste vivre, être heureux.

— Je ne peux pas être heureux, Asha. C’est impossible.

Elle ne répondit pas tout de suite.

— Moi aussi, je pense ça, murmura-t-elle. Mais qui sait ? Je dois nourrir l’espoir. Peut-être qu’un jour je retrouverai toutes mes étoiles. Moi j’ai décidé de vivre pour ça.

— Alors nous serons ennemis.

La tristesse imprégna le visage de la jeune fille.

— Non, souffla-t-elle, je ne serai jamais ton ennemie.

Elle gratta les pavés de ses orteils nus.

— Ton ennemi, c’est toi-même.

Il la dévisagea pendant de longues secondes, jouant avec son regard fuyant qui étincelait dans l’obscurité. Il soupira.

— Certes. Mais passons. Que comptes-tu faire, si tu ne retournes pas chez toi ?

Elle pencha la tête sur le côté, laissant ses yeux s’échapper définitivement des siens.

— Je vais faire naître l’enfant.

Il demeura un instant silencieux.

— Je ne serai pas son père.

— Je sais.

Nouveau silence.

— Je vais m’installer près du lac et y vivre jusqu’à ce que mon enfant soit sevré.

— Près du lac ?

— Oui. Ou ailleurs.

— Près de Clervie ?

— Oui. Mais tu sais, je ne crains pas grand-chose.

— Toute seule ?

— Je ne serai pas seule, j’aurais mon enfant.

— Même pendant l’hiver ?

— Oui. Mais ne t’inquiète pas je…

— Mais c’est de la folie ! Comment tu vas faire pour survivre ?!

— Je me débrouillerai. Je suis une Sylvienne, la forêt est ma maison.

— C’est n’importe quoi ! À croire que tu veux que ton enfant meure !

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Rester dans la Cité des ombres ?

— Je… Tu devrais retourner chez toi.

— Non.

Il se passa une main sur le front.

— Et tu comptes accoucher toute seule, aussi ?

— Je n’ai pas vraiment le choix.

— Mais tu risques de mourir !

— Je sais.

Il souffla.

— Je ne te ferai pas changer d’avis, c’est ça.

— Sans doute.

— Bon…

Il siffla à l’aide de ses doigts, fouillant les ruelles du regard. Un galop empressé lui répondit tandis que Nuit, dont la robe sombre se confondait avec le décor, arrivait en trottinant.

— Prends-la avec toi. Ça t’aidera.

— Je… mais et toi ?

— Je trouverai un autre cheval, voyons ! Prends-la et fais lui goûter un peu d’air frais, ça lui fera du bien.

— D’a… d’accord. Merci.

— Allez, monte, profite du manque de lumière pour quitter cet endroit. Les Sylviens viennent juste de partir.

— Maintenant ?

— Oui, sauf si tu aimes dormir au milieu des cadavres.

Elle s’exécuta, esquissant un sourire léger face au ton sec de l’Ombre.

— Merci, répéta-t-elle.

— Oui, bon…

Il hésita, chercha ses mots.

— Quand tu seras proche de… de l’accouchement, préviens-moi, par n’importe quel moyen. Je viendrai t’aider… du mieux que je pourrai. Et même avant, si tu as un problème…

Cette fois, le sourire qui illumina le visage d’Asha fut immense et éclatant, lui donnant presque des vertiges.

— Merci. J’y vais. À bientôt.

— À bientôt…

Nuit s’élança dans la pénombre ouatée, le bruit de ses sabots résonnait comme un gong.

— Fais attention à toi ! cria Lohan.

La robe blanche d’Asha, tache claire sur la croupe presque invisible de la jument, devint peu à peu un point indistinct. Il eut l’impression, un instant, qu’elle s’était retournée vers lui, mais il ne put en être certain.

Bientôt, la pâleur de la jeune fille se dilua dans les ombres et elle disparut de sa vue.

Il soupira et tourna son regard vers la cité frissonnante. Il avait à faire.

*

Asha résista à l’envie de suivre les traces encore fraiches des siens. Au lieu de ça, elle bifurqua vers le nord.

La nuit tombait lorsqu’elle émergea de la forêt des ombres.

Le sourire triste qui flottait sur ses lèvres depuis son départ s’évanouit, laissant plus de place à ses yeux émerveillés qui reflétaient la voûte céleste. Elle tendit sa main fragile vers cette infinie splendeur. La vision du ciel de son Sanctuaire, orné de deux étoiles timides, se superposa au firmament.

Elle ferma doucement le poing, capturant l’éclat de toutes les étoiles dans sa paume. Elle porta ses doigts à ses lèvres, fermant les yeux. Oui, elle avait fait le bon choix.

Lorsqu’elle rouvrit les paupières sur son ciel presque vide, il semblait plus clair.

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