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VI : Vaïos

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Par &douard , maelys

« Épisène fut jadis une cité florissante, enrichie par le commerce du sel et du vin. Par malheur, sa situation géographique en fit l’une des terres les plus convoitées de la Guerre des Chaînes. Elle devint la proie des pillages autant alliés qu’ennemis. Son port fut brûlé, ses campagnes ravagées, ses habitants massacrés.

La destruction de Velymène la priva de son principal partenaire commercial. Ses dernières ressources furent réquisitionnées par Clytène. La cité demeura dès-lors pauvre et instable. Une faction aux méthodes violentes et aux devises fanatiques se développa dans ses quartiers : la fraternité du marais.

L’influence de cette organisation n’a cessé de se développer, aux détriments des Podestà, détestés par le peuple.

À Épisène, le pouvoir, le vrai, se dispute dans l’ombre, là où les plus bas instincts des hommes ont supplanté la loi des dieux. »

Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante

An 125 après les Premiers Pas, Mois de Syvyne

— Aléone !

Andophane cria ce nom comme celui d’une vieille amie. Son visage était paralysé, ses traits tendus. Vaïos voyait son masque de tranquillité habituelle s’effriter seulement pour la deuxième fois, après ses confidences au sommet du Virena. Aléone n’avait pas menti : ils se connaissaient. Elle-même avait les yeux écarquillés et la bouche légèrement entrouverte. Ils avancèrent l’un vers l’autre avant de s’arrêter à quelques pas de distance, les bras ballants. Aucun d’entre eux ne savait comment amorcer une conversation. Vaïos se sentit plus étranger que jamais à ces retrouvailles. Qui étaient-ils l’un pour l’autre ? Enfin, Aléone brisa le silence :

— Pourquoi es-tu revenue ici ?

Andophane haussa les épaules.

— C’est… compliqué. Allons marcher un peu. Vaïos, vient avec nous.

Devant le regard interrogateur d’Aléone, il ajouta :

— Il m’aidera à expliquer. Tu peux avoir confiance en lui.

Vaïos sentit qu’Andophane avait besoin d’un soutien et le suivit, sans pouvoir chasser l’impression d’être de trop. Elle se confirma dès les premiers mots d’Aléone.

— Que veux-tu ? Il n’y a ici que des fantômes et des ombres.

Andophane demeura silencieux quelques secondes, le temps de trouver les mots justes. Il prit une brève inspiration, son regard se raffermit et il répondit :

— Je suis venu demander à la Voix Errante de sortir de sa retraite. Je voudrais qu’il nous accompagne sur les routes et les mers de l’Archipel pour porter un message de...

— Ce que m’a dit ton ami est donc vrai ! le coupa brusquement Aléone. C’est stupide ! Nérion est mort !  Il a passé sa vie à raconter des histoires, à vanter leur magie. Tout ça pour rien.

Aléone avait d’abord parlé d’une voix forte, à grand renfort de gestes, puis toute énergie la quitta avec sa dernière phrase, presque chuchotée :

— Le monde est toujours le même. Face à la haine des hommes, les mots sont vains.

Ses yeux étaient perlés de larmes amères. Vaïos comprit combien elle avait aimé l’homme que tous appelaient la Voix Errante. Combien le poids de son deuil était lourd.

— Il est mort ici ? demanda Andophane.

Le regard d’Aléone se perdit dans le vide. Sa voix se mua en un murmure :

— Il aimait trop cette cité pour partir ailleurs. Il voyait dans ses ruines le reflet de sa vieillesse.

Un lourd silence suivit ses mots. Vaïos vit Andophane se mordre les lèvres, sans doute miné par l’échec de ce voyage, et déçu par de si tristes retrouvailles. Il comprit qu’il ne répondrait pas et osa :

— Je… je crois que les mots ne sont pas toujours vains.

Aléone se retourna brusquement vers Vaïos, comme si sa prise de parole lui avait rappelé son existence. Intimidé par sa réaction, doublé du regard intense d’Andophane, Vaïos se força à sourire, et reprit :

— Je vivais à Clytène. J’étais athlète. Je me préparais pour les prochains Jeux. Je croyais qu’il y avait là la seule quête valable de mon existence. Que je ne pourrais sortir de la misère que par la gloire des lauriers. J’avais fait de Menestas mon modèle. Et puis tout s’est effondré. J’ai été… éliminé des qualifications. J’ai perdu le peu de sens qui me restait. Alors avec Érione, on est partis à Brynène. Je croyais y aller pour disputer de nouvelles qualifications. Et puis j’ai écouté Andophane. Au détour d’un chemin. Je l’ai entendu parler de liberté et ses mots ont trouvé une résonance en moi. C’était curieux, comme si j’entendais pour la première fois une vérité essentielle. Comme si l’on me révélait l’évidence que je n’avais jamais voulu voir. J’ai mangé avec lui et ceux qui le suivaient. Nous avons marché avec eux. Nous ne les avons plus jamais quittés. Il n’y a pas que les mots, non, mais c’est avec eux que tout a commencé. C’est grâce à eux que j’ai changé.

Quand il se tut, Vaïos découvrit un sourire éclatant sur les lèvres d’Andophane. Aléone répondit :

— Je suis heureuse de te l’entendre dire, mais tu es une exception.

Vaïos sentit la voix de la jeune femme fléchir, voulut la convaincre avec toujours plus d’enthousiasme :

— Nous sommes trente exceptions. Je crois que nous pouvons être cinquante. Et si nous sommes cinquante pourquoi pas cent ? Pourquoi pas mille ? Tant que notre foi nous guide, je ne veux croire en aucune limite. Je pense que beaucoup de gens cherchent du sens en vain. Pourquoi ne pas au moins essayer de leur apporter ?

— Rien ne sert de venir ici, alors. Les cendres seront votre seul auditoire. Même si vous étiez venus plus tôt, cela faisait longtemps que Nérion avait perdu espoir.

— Nous n’avons pas trouvé que des cendres, dit alors Andophane. Nous t’avons trouvée, toi. Je suis heureux de te revoir.

— Je ne sais ni où tu vis, ni ce que tu fais, ajouta Vaïos, mais tu es la bienvenue parmi nous. Reste à la veillée de ce soir, je crois que mon ami Daashur sera heureux de te parler. C’est lui qui m’a fait découvrir la grotte.

Un éclair traversa les yeux d’Aléone, si furtif que Vaïos crut l’avoir imaginé. Elle capitula pourtant, un léger tremblement dans la voix :

— Je veux bien rester ce soir. Puis je repartirai.

Vaïos sourit. Ce n’était pas la première fois qu’il entendait une telle réponse.

— Bonne nuit !

Evius lança un dernier signe de main avant de disparaître dans sa tente. Seuls Vaïos et Aléone demeurèrent autour des braises. Après avoir dansé, chanté, raconté mille histoires autour des flammes, le reste de la troupe s’était replié dans les tentes. Le soufflement du vent se faisait le seul écho de leur veillée. Vaïos resserra son manteau et se rapprocha de l’âtre. C’était la première fois qu’il avait aussi froid depuis le dernier hiver. Pourtant, il n’avait nulle hâte de s’abriter. Pas tant qu’Aléone demeurait là. Il ne lui avait plus parlé depuis leur marche avec Andophane, l’avait seulement écoutée de loin, alors qu’elle échangeait avec Daashur. Il brûlait de converser à nouveau avec elle, espérait éclairer un peu l’ombre mystérieuse qui l’entourait. Une seule question lui vint :

— Aléone, pourquoi parles-tu à Andophane comme s’il était une femme ?

— Ah, ça ? À  l’époque, elle m’a dit que ça n’avait aucune importance pour elle. Je trouve que ça lui va mieux.

Vaïos n’avait jamais su trancher à quel sexe appartenait le prêcheur, n’avait d’abord pas osé aborder le sujet, puis l’avait oublié. Être un homme ou une femme avait peu d’importance dans leur groupe. Seuls les mots d’Aléone avaient réveillé cette curiosité. Cette réponse venait de la rendre vaine. Le silence plana. Vaïos chercha une idée sur laquelle rebondir, une question, mais rien ne vint. Il ne savait pas où commencer. Il avait peur d’être maladroit. Par chance, Aléone ne fit pas preuve d’une telle retenue.

— Je voulais m’excuser.

— Pourquoi ?

— Pour t’avoir menacé avec le poignard.

— Non ! C’est moi qui t’ai suivie, tu n’y es pour rien.

— Ça m’a touchée ce que tu as dit tout à l’heure.

Vaïos s’étonna de voir la conversation prendre une telle tournure. Il tenta de se souvenir des paroles qui avaient pu produire un tel effet.

— Ça faisait longtemps que j’avais plus été invitée quelque part, reprit Aléone. Que j’avais pas passé une veillée auprès du feu. J’avais oublié comme c’était bon. Ça m’a rappelé lorsqu’on voyageait avec la troupe, que l’on jouait partout dans l’Archipel, dans les palais, les forêts et les fermes. Je n’étais qu’une enfant, mais c’était les plus belles années de mon existence.

— Tu es la fille de la Voix Errante ?

Aléone rit, comme à un enfant qui lui aurait demandé si elle était la fille d’un dieu. Ce son était doux. Elle secoua la tête.

— Non. J’étais son esclave. Il m’a affranchie, m’a fait jouer avec ses comédiens. Je l’ai suivi dans tous ses voyages. Jusqu’au dernier.

Une ancienne esclave. Vaïos espéra que ses cicatrices n’étaient pas les marques des sévices d’un ancien maître. À Clytène, il était courant de retrouver des esclaves blessés, parfois battus à mort, au lendemain des grandes fêtes. Leurs vies supportaient les conséquences d’une cité ivre. Il en avait retrouvé plusieurs fois sur la route du stade. Personne ne se préoccupait de leurs corps. Lui aussi détournait le regard, un peu honteusement. Il comprenait désormais combien le destin d’esclave était maudit et savoir qu’Aléone l’avait été enfant le peina profondément.

— Tu n’as jamais voulu le quitter ?

— Impossible. Je lui ai dédié ma vie. Je l’aimais comme une fille. Je n’avais jamais eu de famille. Mes parents m’ont vendue à la naissance.

Vaïos sentit son coeur se serrer. Aléone avait prononcé cette phrase comme s’il s’agissait d’un détail futile.

— Lui et les comédiens, continuait-elle, ils m’ont sauvé la vie. À leur départ, Nérion est resté mon seul repère. J’ai gardé une dette que je ne pourrais jamais payer.

— Une dette ?

— Je l’ai servi jusqu’au bout. J’ai égayé autant que j’ai pu ses jours. J’ai écrit avec lui. J’écris encore pour lui. J’honore sa tombe, je prie les dieux pour son salut. Mais ça ne sera jamais assez.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. C’est comme ça.

Vaïos comprit qu’elle ne lui en dirait pas davantage et redirigea la conversation vers un détail qui l’avait interpellé.

— Qu’écris-tu ?

— Oh ! Rien d’intéressant.

La main d’Aléone avait glissé dans ses cheveux, qu’elle tirait nerveusement, comme une jeune fille timide. Vaïos insista :

— Je n’en crois pas un mot. Après toutes les années que tu as passées avec lui, tu dois avoir beaucoup de choses à écrire.

Aléone déglutit, prit une légère inspiration et confia enfin :

— Ce sont des chroniques. Une histoire des dieux et des hommes, des Premiers Pas jusqu’à aujourd’hui. J’y ai consigné tout ce que j’ai appris des voyages avec Nérion.

Vaïos releva les sourcils, puis se pencha vers l’avant. Il voulait en apprendre davantage sur ce projet fascinant.

— Cela fait combien de pages ?

— Je ne sais pas. Plusieurs centaines.

— Vraiment ? C’est colossal ! Il doit y avoir tant de richesse dans cet ouvrage !

Aléone sourit devant son émoi. Elle s’approcha de lui. Vaïos comprit que la porte qu’il avait ouverte ne lui permettrait pas de se coucher avant longtemps. Peu importait, il préférait cette conversation au plus doux des sommeils.

— Je ne croyais pas que l’Histoire intéressait grand monde. Il y a des gens qui ne savent même pas ce qui est arrivé à Velymène.

— Elle ne demande qu’à être racontée, qu’à être lue. Il faut seulement des mots pour la transmettre.

— Peut-être.

— Quand tu auras fini, le partageras-tu ?

— Je ne sais pas si je finirai un jour ces chroniques. Ce que m’a raconté Daashur tout à l’heure va me donner au moins deux semaines d’écriture. Je vais devoir tout relire, corriger mes erreurs. Et puis l’Histoire continue de s’écrire, plus vite que n’importe quelle plume. Ce qui arrive à Asène va me demander au moins autant.

Vaïos sentit les battements de son cœur s’accélérer. Qu’est-ce qui pouvait être assez intéressant pour demander plus d’écriture que la légende des Premiers Pas ? Il ne put se retenir davantage, et livra la question qui lui brûlait les lèvres.

— Qu’est-il arrivé à Asène ?

Une goutte sur son front le réveilla. Vaïos grommela en changeant de position. Sa discussion avec Aléone avait assez duré pour qu’il s’endorme auprès des cendres, seulement quelques heures plus tôt. Sa fatigue était telle qu’il résista de longues minutes à la pluie. Quand elle devint insupportable, il finit par se redresser en frissonnant. Aléone avait disparu, les autres dormaient encore. Vaïos avait mal au crâne et sa jambe le démangeait à l’endroit où il s’était allongé. Il se traîna péniblement jusqu’à sa tente, où il s’effondra sur le dos. Sa peau et ses vêtements mouillés l’empêchèrent de sombrer à nouveau. Il resta de longues secondes entre éveil et inconscience avant d’enfin se décider à se changer. Quand il se recoucha, le sommeil se refusa à lui.

Son esprit était happé par ce qu’Aléone lui avait appris la veille. Sa vie nomade, entre la mer, Épisène, Myrtène et Brynène. L’écriture de ses chroniques. Son passé d’esclave. Son amour pour Nérion. Et surtout, la nouvelle de l’attaque d’Asène, qui se répandait déjà à tout l’Archipel. La voix admirative d’Aléone résonnait encore dans son esprit alors qu’elle contait l’audace de Casse-Fers, la pirate qui ambitionnait de libérer tous les esclaves. Vaïos ne s’était jamais rendu dans la deuxième cité la plus puissante de l’Archipel, mais il connaissait comme tous la hauteur de ses murailles, la peur inspirée par sa Garde Orpheline. Qu’elle soit attaquée par des pirates, gladiateurs et esclaves relevait du domaine de l’impossible.

Cette lointaine nouvelle le bousculait au plus profond de son être. Que les esclaves s’unissent pour se libérer seulement quelques semaines après le discours d’Andophane ; ce ne pouvait être un hasard du destin. Il pressentait qu’il y avait là un bouleversement extraordinaire de l’ordre établi. Une occasion de changement. La figure de Casse-Fers le fascinait. Cette femme devait être exceptionnellement forte pour mener un tel combat. Il voulait la rencontrer, pour comprendre comment elle avait fait. Bien qu’irrationnelle, cette idée ne le lâchait plus. Jamais il n’avait autant ressenti la futilité de sa présence à Velymène, alors que l’histoire s’écrivait ailleurs. Sans lui.

Aléone lui avait parlé du petit voilier qui lui permettait de traverser les mers. Il l’attendait, amarré à quelques plages de là. Partir serait facile. Asène n’était pas si loin. Vaïos voulut réfréner cette idée qui l’arracherait à son groupe avec des arguments rationnels. Casse-Fers lui serait inaccessible. Une révolte sanglante menée par des pirates et gladiateurs ne lui laissait peut-être aucune place. L’attaque d’Asène avait pu échouer. La cité pouvait avoir été déjà reconquise. Pourtant, ils ne suffisaient pas à faire taire l’envie dévorante d’un nouveau départ. D’une lutte renouvelée sur une terre plus adéquate.

Lorsque les lumières de l’aube s’invitèrent par les coutures de sa tente, Vaïos se leva. Si son corps était fourbu, son esprit débordait d’un enthousiasme frénétique. Il se hâta vers la tente d’Andophane, située à l’autre bout du campement, entre les murs abattus d’une ancienne villa. Il salua ses camarades, rassemblés autour du feu, d’une voix distraite. Il s’aperçut qu’Érione était encore dans sa tente, sans doute avec Orcia, ne s’en préoccupa pas outre mesure. Une seule envie dominait tout le reste : parler à Andophane de ce qui arrivait à Asène et lui confier son idée.

À quelques pas de son objectif, un écho de conversation le surprit. Aléone était déjà dans la tente, avec Andophane. Vaïos voulut savoir ce qu’ils se disaient. Sa curiosité était si grande qu’elle outrepassa la retenue qu’il aurait habituellement privilégiée. Il parcourut les dernières mètres jusqu’à la toile défigurée par les éléments et s’annonça :

— Andophane, Aléone, je voulais vous parler.

Les voix s’interrompirent. Une main lui ouvrit le passage.

— Entre mon ami, l’invita Andophane. Viens t’asseoir avec nous.

Vaïos se fraya une place entre le matelas du prêcheur et les deux corps déjà installés. Aléone se tenait en tailleur, les mains sur ses genoux. Elle lui sourit. Après un bref silence, Vaïos lui demanda :

— Tu lui as dit pour Asène ?

— Aléone me racontait justement les exploits de la légendaire Casse-Fers, ironisa Andophane. La briseuse de chaînes.

— Il faut que nous allions là-bas ! s’exclama Vaïos.

Andophane haussa les sourcils, Aléone cessa de sourire. Il avait toute leur attention.

— Nous n’avons plus rien à faire ici maintenant. Nous devons être là-bas, je le sens. Des milliers d’esclaves viennent d’être libérés. Allons leur porter notre message ! C’est une occasion unique. C’est un signe !

Andophane secoua la tête, mais son regard ne montrait aucune conviction. Ce départ, il ne l’avait pas même envisagé.

— Comment veux-tu aller là-bas ?

— J’ai un voilier, intervint Aléone. Je peux prendre quatre ou cinq personnes.

Vaïos se réjouit d’entendre la jeune femme le soutenir. Son appui ne serait pas de trop pour convaincre Andophane, qui opposait déjà :

— Nous sommes trente-deux !

— L’heure est peut-être venue de nous séparer, répondit Vaïos. De porter nos voix partout à travers l’Archipel. Ensemble nous avons construit une communauté, une famille. Nous pouvons le faire à nouveau, à Clytène, à Asène, à Andène, à Épisène…

— Vaïos, coupa Andophane. D’où te vient cette idée folle ?

Folle. Cette idée semblait l’être, en effet. Vaïos s’étonnait d’avoir fait une telle proposition. Pourtant, elle reflétait mieux qu’aucune autre ce qu’il pensait, ce qu’il désirait au plus profond de son être.

— Tu le sais, tu as changé ma vie. Tu l’as sauvée peut-être. Je voudrais que le monde entier entende les mots que j’ai entendus. Je veux pouvoir dire un jour que tes idées de liberté, d’amour et de paix ont traversé tout l’Archipel. Je pense que ça peut commencer à Asène.

— Tu te séparerais de Daashur, d’Érione ?

Cette fois, il ne sut que répondre. S’il ne vivait avec Érione que depuis deux ans et ne connaissait Daashur que depuis quelques semaines, ils semblaient désormais deux composantes essentielles de sa vie. Ils étaient les deux êtres auxquels il portait le plus d’affection. Les moments qu’il passait chaque jour avec eux étaient précieux. Vaïos réalisa qu’il n’avait pas réfléchi à la portée d’une telle séparation. Pourtant… Pourtant, même tout l’amour qu’ils lui inspiraient ne pouvait faire taire la sensation que son destin devait s’écrire à Asène. Qu’il fallait y aller, au moins pour voir, avant de revenir. Érione et Daashur le comprendraient. Aléone le soutint :

— Andophane, je me souviens encore du jour où tu es partie de ces ruines. Où tu as cessé de te lamenter au milieu des ombres pour partir voir autre chose. Il pleuvait. On t’a accompagnée jusqu’à la plage. Je me souviens de quand tu m’as serrée dans tes bras, de quand ton bateau a disparu derrière l’horizon. Je l’ai observé longtemps, le cœur gros. J’aurais voulu partir avec toi. Je m’en suis longtemps voulu. Je suis restée à Velymène pour Nérion, pas pour moi. J’étais heureuse d’être avec lui jusqu’au bout, mais j’ai passé des années à ses côtés à ne pas vivre. Nous aurions dû nous séparer. J’ai manqué de courage. Je ne referai pas cette erreur.

Vaïos admira la justesse de cette formule : j’ai passé des années à ne pas vivre. Une phrase qui résumait son existence à Clytène. Tant de temps perdu dans une quête absurde. Aléone, elle, avait écrit, voyagé. Lui passait ses journées à courir, jusqu’à en perdre la sensation de la douleur, puis à rentrer dans une maison miséreuse. Le temps qu’il lui restait, il ne le perdrait plus, pas après avoir compris combien il pouvait être précieux. Combien il pouvait être heureux. Il répondit enfin à Andophane :

— Je les aime et ils m’aiment, mais nous restons libres. Un voyage ne changera rien à nos relations.

— Je peux vous emmener à Asène, proposa Aléone. Je voudrais moi-aussi voir ce qui se passe là-bas. À quoi ressemble celle qu’ils appellent Casse-Fers.

Andophane pinça les lèvres, le regard évasif, comme en proie à une intense réflexion. Vaïos sentit qu’il était prêt à céder, et récita :

— Nous sommes le vent qui se lève pour chanter un air de liberté.

Andophane rit.

— Tu as une bonne mémoire ! Oui, vous avez raison, l’heure est venue. Je n’avais seulement pas pensé qu’elle arriverait si vite.

Vaïos serra le poing. Andophane convaincu, plus rien n’empêchait la réalisation de son plan, d’apparence pourtant si illusoire quelques heures plus tôt. Il sourit. L’avenir soufflait à nouveau sur les braises de son enthousiasme.

Vaïos s’éveilla en sursaut. On avait crié son nom. Ou plutôt, la voix familière d’Érione l’avait appelé. Il se débarrassa de sa couverture en toute hâte, comme il le faisait lors des premières semaines après leur mariage. Lorsqu’il découvrait les crises de panique. Il enfila à peine ses scandales et sortit de sa tente. Pourquoi le cherchait-elle en pleine nuit ? Ses angoisses la reprenaient-elles, après toutes ces semaines d’apaisement ?

Il se rassura de découvrir Érione, assise contre le seul arbre des environs, à quelques pas de sa tente. Malgré ses cernes, son regard éteint et ses poings serrés, elle semblait maître d’elle-même. Sans doute en proie à une insomnie. Vaïos soupira. Il s’était inquiété pour rien. Érione avait plié ses genoux entre ses bras. Les couleurs orangées de l’aurore dessinaient comme de petites braises sur sa robe grise et ses pieds nus.

Vaïos sentit sa gorge se nouer. La position de son épouse lui rappelait le matin où il l’avait vue pour la première fois, prostrée en pleurs sur les marches du temple de Damra. Où il avait découvert ce corps à la fois fort et frêle. Il s’installa à côté d’Érione, comme il l’avait fait presque trois ans plus tôt, sans savoir à quoi cela l’engagerait.

— Tu n’es pas avec Orcia ? demanda-t-il.

Érione se redressa sans le regarder.

— Elle dort.

— Moi aussi je dormais.

Cette fois, elle tourna la tête vers lui. Il vit que ses ongles étaient rongés au sang et regretta son agacement.

— Désolée. Je voulais te parler.

— Non, c’est moi qui suis désolé. Je suis content d’être avec toi.

Érione sembla sur le point de lui dire quelque-chose, mais elle se ravisa. Vaïos murmura :

— Dis-moi ce qui te tracasse.

— Tu m’en veux d’avoir abandonné mon garçon ? demanda brutalement Érione.

Vaïos se figea aussitôt. Jamais ils n’avaient abordé ce sujet. Érione avait accouché avec l’aide d’Amione en pleine journée, alors qu’il courait. Elle avait confié le bâtard au temple de Damra, le même où elle avait grandi. Amione le lui avait expliqué à son retour. Érione s’était tue pendant plusieurs jours, puis avait recommencé à vivre comme si rien n’était arrivé. Les rares qui l’avaient questionnée s’étaient entendu raconter une fausse couche. Vaïos avait fini par croire que c’était la vérité. Il bafouilla :

— Comment ?

— Je pense au garçon que je portais. Ça fait trois ans qu’il vit au temple de Damra, au milieu des orphelins. Alors que j’aurais pu le garder. Nous aurions pu l’élever comme s’il était notre fils à tous les deux. Il doit me haïr maintenant.

— Non…

— Si ! le coupa Érione. Au moins autant que j’ai détesté mes parents ! Que peut-on ressentir d’autre pour ceux qui nous ont abandonnés à une telle enfance ?

Vaïos se mordit les lèvres, tenta un maladroit :

— C’est peut-être mieux pour lui.

— Non. C’était juste mieux pour moi. Je ne pouvais pas. Quand il est né, que j’ai vu qu’il ressemblait à Lugos… Je ne pouvais plus revoir ce visage, je ne pouvais pas vivre avec ce rappel constant de…

La voix d’Érione se cassa. Il n’y avait pas de mots à la hauteur de ce que Lugos lui avait infligé, après s’être fait passer pour son ami. Sur les marches du temple, Érione lui avait parlé de viol. Il n’y avait pas assez de quatre lettres pour toutes ces crises, toutes ces nuits d’angoisse, pour cet écœurement de son corps et de ceux des autres, pour la honte, pour une estime brisée, pour cette crainte constante de l’inconnu. Pas assez pour une vie marquée à vif. Vaïos murmura :

— C’était ton enfant. Évidemment que je ne t’en veux pas. Un jour, lui aussi comprendra.

Érione eut un rire un peu cassé.

— Tu sais ce que j’ai besoin d’entendre.

— Je le pense vraiment.

Dans le silence qui suivit, Vaïos songea à cet enfant qui avait vécu ses premières années à quelques rues de leur domus, dans l’ignorance de ses origines. Il se demanda ce qu’il ressentirait à sa place. Pouvait-on haïr les parents qui abandonnent plutôt que ceux qui blessent ? Son cœur se serra alors qu’il imaginait la vie qu’il aurait. Les prêtresses de Damra ne gardaient pas les garçons. Il errerait dans les rues de Clytène comme tant d’orphelins avant lui, jusqu’à devoir vendre son corps ou sa vie pour survivre. Vaïos frissonna en l’imaginant le jour où on l’abandonnerait sur les marches du temple, comme sa mère. Il ne pouvait laisser une telle infamie se reproduire. Il voulut aller chercher l’enfant, l’arracher à cette destinée. Comme si elle lisait dans ses pensées, Érione dit :

— Si un jour tu veux lui rendre visite, il a les cheveux noirs, les yeux marrons et une tache de naissance sur le ventre. Si jamais cela arrive, tu lui diras que rien de tout ça n’est de sa faute. Que je pense souvent à lui. Que j’aurais voulu l’aimer.

— Dès que j’irai à Clytène, je le ferai.

— Seulement si tu le veux. Sa vie ne nous appartient plus désormais.

Cette dernière phrase balaya tous les plans qui émergeaient dans son esprit. Érione avait raison, cet enfant n’était pas le sien. Il n’avait pas plus à l’aider que n’importe quel autre malheureux de l’Archipel.

— Vaï, reprit-elle, je voulais te dire autre chose.

— Oui ?

— Notre mariage ne sert plus à rien maintenant. Je veux dire…. Tu peux rencontrer quelqu’un que tu aimes vraiment maintenant. Une femme avec qui tu pourras fonder une famille. Pas une idiote qui passe son temps à se moquer de toi.

Entendre Érione se dévaloriser attrista profondément Vaïos :

—Érione, tu es ma famille ! La personne la plus drôle que je connaisse. À Clytène, la plus belle joie de mes journées était de te retrouver, de t’entendre rire. Tu sais tourner tout en dérision, je trouve ça … fantastique.

Érione le regarda droit dans les yeux, le regard à nouveau pétillant.

— C’est vrai ? Tu aimes bien quand je me moque ?

Vaïos hocha la tête.

— Presque toujours.

— Je retiens. Mais sache seulement que si tu venais à rencontrer quelqu’un, à tomber amoureux, rien ne me rendrait plus heureuse.

Tomber amoureux. Cette idée lui parut saugrenue, plus lointaine que jamais. L’amour avait toujours appartenu aux autres, sinon à son imagination d’enfant, à ses rêves d’adolescent. Il n’avait plus le temps pour ça maintenant. Asène l’attendait. Vaïos répondit finalement :

— Et toi, si tu aimes Orcia, aime-la pleinement. J’en serai ravi.

— Je ne sais pas si je l’aime comme ça… Mais merci.

Érione se redressa, s’assit en tailleur puis reprit :

— Vous partez quand avec Andophane et Aléone ?

— Dès que les vents seront bons. Mais si tu as besoin que je reste un peu plus, je leur dirai…

— Non, non. En fait, je pense que je vais aussi partir.

— C’est vrai ?

— Orcia veut que nous allions à Épisène, avec son père. Il y a beaucoup de lépreux là-bas. Elle voudrait que nous formions une nouvelle communauté. C’est Andophane qui lui a donné l’idée.

Vaïos sentit un frisson le traverser. On disait qu’il y avait à Épisène plus de misère que dans le reste des îles. Il redoutait le danger qu’y braverait Érione.

— Tu n’as pas peur ?

— Si, un peu. Mais j’ai envie. C’est comme toi avec Asène. Je sens que c’est là-bas que je dois être. De toute façon, ça peut pas être plus risqué que d’aller se farcir des pirates.

— Peut-être.

— Après, s’ils t’attaquent, tu leur lanceras un quignon.

Vaïos leva les yeux au ciel. Un an plus tôt, il avait laissé son pain trop cuire dans le four commun de la domus. Érione lui rappelait souvent cet échec.

— Même en mer, ça peut marcher, reprit-elle. Tu le mets dans l’eau et paf ! leur navire ne peut plus naviguer. Et qui sait ? Après avoir absorbé une mer, ton pain deviendra peut-être comestible.

À trente-trois, ils avaient formé trois cercles enroulés en forme de coquille d’escargot, perchés sur la plus haute falaise de Velymène. Vaïos serra fort les mains de Daashur et Aléone. Le fracas des vagues sur la roche derrière-lui et le panorama de cendres qui se dévoilait sur son horizon conférait à ce moment une ambiance mystique. Sa gorge était nouée. Les heures de leur communauté étaient comptées. Ces hommes et femmes avec qui il avait marché, parlé, réfléchi, chanté, dansé, mangé, dormi et cherché, allaient se disséminer dans toutes les îles de l’Archipel. La famille qu’il avait enfin pu se constituer se déchirait. Même pour le mieux, cela demeurait douloureux.

La pluie ruisselait sur les visages sans en chasser les sourires. Tous ressentaient cette même joie intense, teintée d’amertume, qui précède la séparation. Au milieu d’eux, Andophane avait tendu les bras vers le ciel, comme pour appeler le soleil. Le vent faisait voleter ses cheveux autour de ses épaules. Il avait fermé les yeux. Il baissa les mains, caressa son visage et s’anima enfin :

— Amis ! Ce jour est le plus triste et le plus beau de ma vie ! Aujourd’hui, je me sépare de mes frères, de mes sœurs, de mes enfants, contre la promesse d’un avenir plus grand ! Nos cœurs se déchirent, mais c’est pour mieux apaiser le monde ! Nous sommes le vent que les chaînes ne peuvent retenir. Nous sommes la dissidence à l’injustice ! Nous sommes l’amour qui traverse les guerres ! Un seul message, trente-trois voix ! Érione, Orcia, Ados, Xéphus, Tétriope, Néfélé, venez à moi !

Sa voix n’avait plus tonné aussi fort depuis leur départ de Brynène. Vaïos avait oublié sa puissance, le frisson que ses accents déclenchaient. Il sentit son cœur battre lorsqu’il vit son épouse marcher vers le prêcheur, accompagnée de sa nouvelle troupe. Ses cheveux étaient attachés en une longue tresse, ornée de fleurs sauvages. À ses côtés, Orcia et son père avaient délaissé leur cape et leur cordon gris de lépreux pour la première fois. Les six appelés s’agenouillèrent près d’Andophane, tournés vers la mer. Il alla vers chacun d’eux pour leur murmurer quelques mots personnalisés, puis cria :

— Allez à Épisène ! Dans les maisons, les rues et les places ! Dans les campagnes, dans les bois ! Parlez aux marchands comme aux mendiants, aux soldats comme aux voleurs. Ne craignez rien ni personne, car l’amour, l’amour véritable ouvre toutes les portes. Soyez une communauté plus unie qu’une famille, plus aimante qu’un couple, plus forte qu’une armée ! Et revenez plus nombreux !

Vaïos vit qu’Orcia et Ados avaient les yeux brillants de larmes. Lépreux rejetés, ils étaient devenus envoyés bénis. Érione avait le regard perdu dans le lointain. Il s’étonna de la voir tenir encore la main de ses voisins. Même avec Orcia, elle avait rarement des contacts aussi prolongés. Intérieurement, il les bénit, de tout son amour et de toute son espérance.

La scène se reproduisit trois fois à l’identique. Zavia, Evius, Anysia, Phalia, Prsus, Gaïlius, Fililus, Manïa furent envoyés à Brynène. Thélione, Navis, Mamène, Peïos et Daïa à Myrtène. Thyvia, Silvène, Crésèbe, Damène et Bénèpe à Andène. Thélione, Crésone, Aeria, Théope, Laéone et surtout Daashur à Clytène. Vaïos avait été choqué de la volonté de son âme-liée d’aller prêcher dans sa cité d’origine. Il lui avait pourtant tant de fois dépeint ses horreurs. Il peinait à imaginer le vieillard parler dans les rues qu’il traversait enfant. Il savait cependant que les enseignements de Daashur trouveraient une résonnance. Tant de gens avaient besoin de l’écouter.

À chaque nouveau nom prononcé par Andophane, Vaïos pouvait sentir son cœur battre plus vite. L’Histoire n’oublierait aucun d’entre eux, il en était certain. Tous se faisaient artisans d’un destin en mouvement. D’un regard à sa droite, il s’aperçut qu’Aleone partageait son enthousiasme. Il se demanda comment elle écrirait la scène.

Vaïos en oublia le passage du temps, l’imminence du départ. Il profitait seulement de la liesse qui régnait tout autour de lui. Les groupes nouvellement formés se congratulaient, se serraient dans les bras, riaient. Les projections de gouttelettes d’écume étaient les confettis de cette fête extraordinaire. Le vent sa musique. Ce spectacle lui plaisait tant qu’il oublia en être un acteur, jusqu’à ce que la voix d’Andophane le lui rappelle.

— Aléone et Vaïos, rejoignez-moi !

Vaïos prit une longue inspiration, détacha sa main de celle de Daashur. Ce geste fut pénible. Leur séparation se matérialisait pour la première fois. Il tressaillit, songea qu’avec l’âge de son âme-liée, il ne le reverrait peut-être pas. La tentation de revenir en arrière le saisit. Comme s’il voyait son doute, Daashur lui sourit et hocha la tête pour l’encourager. Aléone tira son autre main, l’entraîna vers le centre des cercles.

Le silence solennel qui se fit alors qu’ils marchaient vers Andophane lui rappela celui de son mariage avec Érione. La cérémonie s’était déroulée dans une cavité sous le temple d’Hagias, en pleine nuit, avec une prêtresse comme seule présence. Ils ne se connaissaient que depuis quelques semaines et il avait dû aider Érione, affaiblie par sa grossesse, à tenir debout. Cette fois cependant, Aléone le tirait avec vigueur et il était entouré d’amis. Il accéléra le pas, marcha vers un destin qu’il avait voulu et provoqué.

Ils s’agenouillèrent au milieu du cercle, rejoints par Andophane. Ses genoux s’enfoncèrent dans la terre trempée, ses mains se tachèrent de boue. Un inconnu aurait pu les prendre pour des mendiants ou des malades. Du moins avant d’entendre Andophane, qui leur murmura :

— Je suis ravi de partir avec vous, mes amis. Merci beaucoup.

— Moi aussi, répondit Vaïos. Casse-Fers va bientôt entendre parler de nous.

— Et moi donc, renchérit Aléone. C’est la première fois que je vais faire partie des héros d’une histoire de mes Chroniques.

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